L'humain et la technique : Entretien avec Stéphane Goffin

Publié le 30 Juillet 2017

Stephane Goffin (source : collection personnelle de Stephane G.)

Stephane Goffin (source : collection personnelle de Stephane G.)

Comme vous le savez, chers lectrices et lecteurs, je suis en retard sur la liste des nombreuses interviews que je réalise désormais régulièrement. Afin de reprendre un peu le fil de ce travail de longue haleine, je souhaitais cette fois vous faire partager mon intérêt pour l'Aïkido Belge à travers un professeur dont j'apprécie grandement l'ouverture d'esprit, la simplicité, l'accessibilité et le pragmatisme : il s'agit de Stephane Goffin.

Ce travailleur acharné ne réalise pas avec moi son premier entretien, bien sur, et vous trouverez d'autres interviews de lui notamment sur le site du Togishi Dojo que j'apprécie également. Toutefois, je suis certain que vous trouverez ici, dans ces lignes, un ton "kohaï" qui rend souvent les échanges plus simples mais aussi...plus profonds.

Je suis réellement heureux d'avoir pu échanger au-delà de l'aspect journalistique brut et je pense que vous pourrez le déceler dans ces lignes. Je suis également honoré de la confiance de Stéphane dont j'ai l'autorisation pour diffuser quelques beaux clichés de sa collection personnelle (et donc ses débuts). Bonne lecture :-)

Aïki-kohaï : Bonjour Stephane. Pourrais-tu te présenter à nos lectrices/lecteurs en quelques mots ?

Stephane Goffin : Je m’appelle Stéphane Goffin, j’ai 48 ans, je vis en Belgique et j’exerce la profession d’enseignant en Aïkido.

Aïki-kohaï : Comme beaucoup de pratiquants d'Aïkido, tu as débuté par le judo puis tu as découvert l'Aïkido. Tes premiers professeurs étaient Monsieur et Madame Beguin je crois. Peux-tu nous parler d'eux et de tes premiers souvenirs de pratique ?

Stephane Goffin : Comme beaucoup de gens, j’ai commencé les arts martiaux par le Judo à l’âge de 6 ans et quand j’ai eu 10 ans, nous avons déménagé à deux pas d’un dojo d’Aïkido. Je n’avais aucune idée de ce que c’était, mais par curiosité, j’ai voulu aller voir. C’est là que j’ai découvert un vrai dojo. En y pensant, je crois que c’est ce qui m’a marqué le plus. Peut-être plus que la discipline en elle-même, j’étais fasciné par l’atmosphère du dojo. On y accédait par un porche et après avoir traversé une petite cour (arrière-boutique d’une boulangerie), on pénétrait dans ce petit dojo tenu par M. et Mme Beguin. Ils enseignaient tous les deux dans une parfaite complémentarité. Il n’y avait pas de cours pour les enfants. Je pense avoir été accepté pour qu’Eric, le fils du couple de professeurs, ne soit plus le seul enfant. Je suis content de pouvoir parler d’eux, car j’en ai rarement l’occasion. C’est pourtant en pénétrant dans ce dojo, que j’ai découvert ce qui allait devenir ma passion, le centre de ma vie et ma profession. J’ai aussi fait la connaissance de celui qui allait, jusqu’à ce jour, devenir mon meilleur ami, Eric, qui pratique toujours. Je suis le parrain de son fils qui est également mon élève.

 

Les débuts de Stéphane

 

Aïki-kohaï : As-tu une anecdote à nous raconter sur cette période de débutant ? Des choses que tu trouvais difficiles et/ou faciles ? Pourquoi avoir choisi d'approfondir ta pratique des arts martiaux par la suite ?

Stephane Goffin : J’ai eu la chance de commencer dans ce petit dojo à l’ambiance familiale et studieuse. L’enseignement y était rigoureux et axé sur les bases. J’aimais l’Aïkido, j’aimais le dojo et plus je pratiquais, plus je devenais curieux. Avec beaucoup d’insouciance, l’Aïkido ne me paraissait pas difficile. Lorsque l’on est jeune, on assimile très vite les formes techniques et le fait de pratiquer avec des adultes était motivant. Toujours encouragés par mes premiers professeurs, nous avons rapidement commencé, Eric et moi, à écumer les stages un peu partout.

 

Ses deux maîtres réunis

 

Aïki-kohaï : Tu as ensuite découvert Christian Tissier et Georges Stobbaerts. Peux-tu nous parler un peu de ces maîtres et de ta rencontre avec eux ?

Stephane Goffin : Ce fut le grand tournant de ma vie d’aïkidoka. Je les ai rencontré tous les deux en 1986. Fraîchement shodan, j’étais à l’affût de tous les stages. J’avais déjà eu l’occasion de fréquenter ceux de Sugano senseï qui résidait en Belgique à cette époque. Le groupe auquel était rattaché mon dojo invitait fréquemment Asaï senseï dont je ne manquais aucun passage. C’est ainsi que j’ai rencontré pour la première fois Stobbaerts senseï invité pour un stage à Bruxelles. Beaucoup moins médiatisé que certains, Georges Stobbaerts était un personnage flamboyant. Il résidait au Portugal où il bâtissait avec un groupe d’élèves issus de tous les horizons, un grand dojo dans un parc immense. Il y avait une telle dynamique autour de lui… C’était fascinant. J’ai simplement voulu participer à cela. Dès que je le pouvais, j’étais au Portugal et je le suivais également dans ses stages en Belgique, en Suisse, au Maroc, aux Etats-Unis et au Brésil. C’est aussi avec lui que j’ai effectué mon premier voyage au Japon, pays qu’il adorait et qu’il connaissait bien. En 1986, Christian Tissier donnait aussi des stages en Belgique. En y pensant rétrospectivement, c’était un jeune professeur dont la technique, la pédagogie et le charisme m’ont immédiatement séduit. Il était très accessible et il suffisait d’avoir pratiqué quelques fois sous sa direction pour qu’il nous appelle par notre prénom. J’ai eu la chance d’être assez vite pris comme uke par ces deux grands senseï et je crois que c’est en chutant beaucoup pour eux que j’ai pu ressentir quelque peu leur waza. C’était très certainement le meilleur moyen pour moi, car je ne devais pas être très réceptif aux longues explications, il fallait que je ressente avant tout.

 

Georges Stobbaerts

 

Aïki-kohaï : Peut-on dire que ces maîtres continuent aujourd'hui d'inspirer ta pratique et pourquoi ?

Stephane Goffin : Oui, assurément. Georges Stobbaerts est décédé il y a quelques années. Sur la fin de sa vie, il était assez diminué par un cancer et tous les traitements pénibles qui en découlent. Il en parlait librement, sans mystère. J’ai le souvenir de l’avoir aidé plusieurs fois à attacher son hakama avant un cours, mais une fois sur le tatami, rien ne transparaissait. C’est vrai que ce sont des histoires que tous les pratiquants ont pu lire concernant certains grands maîtres du Budo, qui, une fois diminué par l’âge où la maladie, se transcendaient dès qu’il s’agissait de transmettre leur art. En être témoin direct, c’est encore autre chose, il n’y a rien de morbide, c’est pour moi un véritable message d’espoir. Je suis encore assez jeune et je me dis que je ne voudrais pas que mon Aïkido vieillisse. Les grands senseï, même âgés, ont toujours une pratique jeune (et non une pratique de jeune). Sur le tatami, Georges Stobbaerts ne faisait aucun geste inutile, il connaissait parfaitement son corps. Il était également très avancé en Yoga, discipline qu’il avait étudiée en Inde auprès du Swami Satchidananda. Il faisait beaucoup de liens entre le Yoga et l’Aïkido, il insistait constamment sur le relâchement du corps et sur la respiration. En ce qui concerne Christian Tissier shihan, il est pour moi un modèle tant sur le plan humain que dans le domaine technique. Je crois qu’il est naturel que la façon dont on interprète les enseignements que l’on reçoit évolue en fonction de notre âge, de notre expérience, de notre propre recherche… C’est le shu ha ri (construction, remise en question, prise de recul nécessaire pour devenir soi-même), je me rends compte que je n’ai plus tant envie d’imiter une forme technique que de m’inspirer d’une dynamique de recherche dont Christian Tissier est l’exemple vivant. Il donne, partage, fait ressentir sans aucune réserve. Quelle chance pour les pratiquants qui le suivent.

Aïki-kohaï : Ont t'il des points communs selon toi ou s'agit il de deux visions différentes du monde du Budo ?

Stephane Goffin : C’est intéressant, parce que je ne me suis jamais posé la question en ces termes. En fait, je ne les ai jamais comparé. Quand je pense à l’enseignement que j’ai pu recevoir d’eux, je vois surtout des aspects qui m’ont semblés être complémentaires. Cela dit, sur la forme, ils étaient assez différents. Quand j’ai connu Georges Stobbaerts, il était dans la force de l’âge, c’était un homme de près d’un mètre quatrevingt-cinq qui pesait une centaine de kilos et doté d’une grande force physique. Cette puissance physique, on ne la ressentait pas dans ses mouvements qui étaient empreints d’une grande légèreté. Je trouvais merveilleux cette capacité qu’il avait de créer le vide. Et alors que je l’attaquais avec toute ma vigueur, il me laissait me battre seul. Cela le faisait rire et ne manquait pas de m’agacer. Je n’ai jamais cherché à imiter sa forme, je me suis très vite rendu compte que ce serait peine perdue d’essayer de l’imiter tant nous étions physiquement dissemblables. Il me paraissait beaucoup plus facile d’imiter Christian Tissier comme nous étions morphologiquement assez proches. Dans ma grande naïveté, je me voyais bien faire la même chose. A cette époque, j’avais été impressionné par son incisivité et sa vitesse d’exécution. J’étais moi-même assez tonique et cela me parlait. Bien sûr, ce n’est pas si simple et c’est tant mieux. Georges Stobbaerts et Christian Tissier étaient très différents dans leur manière d’enseigner. Christian est un pédagogue né, il s’attache à faire apparaître les points clés de chaque technique. On sent qu’il les a creusés, fouillés, décortiqués pour comprendre le pourquoi et le comment. Encore maintenant, il est en recherche constante et sa capacité à appréhender le fond à travers la forme, ne cesse de m’émerveiller. Georges Stobbaerts, quant à lui, enseignait ce qui lui passait par la tête, il enseignait ce qu’il aimait. Il ne décomposait que très rarement une technique, mais il était un maître de l’évidence. Quand il démontrait son Aïkido, tout prenait sens et devenait limpide.

 

Stéphane servant de Uke pour Christian Tissier

 

Aïki-kohaï : Quand as-tu pris la décision de devenir un professionnel et pourquoi ?

Stephane Goffin : Je n’ai jamais songé sérieusement à exercer une autre profession. Quand j’ai eu quinze-seize ans, il m’est apparu que je voulais faire de l’Aïkido le centre de ma vie, même si je ne savais pas où je mettais les pieds. Je n’avais pas la vocation de l’enseignement, ce qui m’intéressait, c’était l’Aïkido et sa pratique. Les notions de partage et d’échange qu’implique l’enseignement ne sont venues que plus tard.

Aïki-kohaï : Quelle place est donnée au Buki Waza dans ta pratique ? L'étude des armes, est-ce essentiel ou accessoire selon toi ?

Stephane Goffin : Je ne sais pas si l’on peut dire que la pratique des armes soit essentielle en Aïkido. Si l’on prend l’Aïkikaï de Tokyo par exemple, les armes n’y sont jamais enseignées. Certains experts les ont manifestement pratiquées à l’extérieur de l’Aïkikaï et y font régulièrement référence, d’autres presque jamais. Mais aucun n’enseigne les armes de manière systématique. L’aïkidoka européen moyen a souvent de plus vastes connaissances en Buki waza que son homologue japonais (je ne parle pas de la pratique du Kendo pour les écoliers japonais). En réalité, dans le programme officiel de l’Aïkikaï, on ne tient compte que du Buki dori, c’est à dire la défense à main nue sur une attaque aux armes. C’est un peu paradoxal puisque l’on doit se défendre contre des armes dont on est pas réellement censé apprendre le maniement. Pour ma part, j’intègre le Buki waza dans ma pratique et mon enseignement par goût personnel et parce que je juge qu’un minimum de pratique aux armes est nécessaire pour une bonne compréhension de l’Aïkido. Il n’est pas nécessaire de connaître un grand nombre de katas ou d’enchaînements, mais les fondamentaux doivent être compris en profondeur. Je crois qu’il y a toujours une correspondance entre la pratique à main nue et celle aux armes. L’une pouvant être éclairée par l’autre. Je crois aussi que ce lien intime se situe à un niveau plus subtil que de chercher des correspondances quasi systématiques entre les formes à main nue et les formes aux armes.

 

Stéphane s'entrainant en extérieur

 

Aïki-kohaï : Je sais que tu effectues régulièrement des stages à l'étranger. Juges-tu cette démarche indispensable dans un parcours d'Aïkidoka ?

Stephane Goffin : Indispensable, je ne sais pas, pour moi, cela me paraissait évident. Suivre ses maîtres, en découvrir d’autres, faire de nombreuses rencontres… Quand on est jeune, c’est un privilège de pouvoir vivre toutes ces expériences. J’ai toujours cette chance de voyager beaucoup, et même si maintenant, c’est le plus souvent pour donner des stages, cet état d’esprit de mes débuts est resté inchangé.

Aïki-kohaï : Tu as pratiqué pendant plusieurs années le Taïjiquan. Est-ce plus pour "compléter" ta pratique en Aïkido où s'agit-il d'une autre démarche ?

Stephane Goffin : A cette époque, au dojo, il y avait après les cours d’Aïkido, un yudansha professeur de Taïjiquan qui dispensait ses connaissances pour les aïkidokas désireux de pratiquer cet art. J’étais jeune et je dois avouer qu’au début, je restais plus pour ne pas quitter le tatami alors qu’une activité s’y déroulait que par intérêt pour le Taïjiquan. Mais petit à petit, j’ai commencé à apprécier, même si l’apparente lenteur des mouvements était un challenge personnel.

 

Echange avec Christian Tissier

 

Aïki-kohaï : Peut-on dire que l'Aïkido d'aujourd'hui manque de cet aspect interne selon ton point de vue ?

Stephane Goffin : Une chose est certaine, l’Aïkido est devenu beaucoup plus technique. Quelque part, on n’est jamais trop technique car la technique est un outil. Pour ma part, elle sert à corporaliser un concept et en est la manifestation extérieure. C’est le paradoxe de l’enseignant qui doit rendre perceptible et visible ce qui normalement ne devrait pas l’être. Nous vivons dans un monde où l’image est prépondérante, l’Aïkido n’y échappe pas. Je crois que c’est une étape difficile pour un aïkidoka que de cesser de se préoccuper de sa propre forme. L’aspect interne n’est pas l’apanage d’un art ou d’un type de pratique, il existe dans des arts dits internes comme le Taïjiquan ou le Yoga des compétitions où l’on juge la forme du pratiquant. Même si ce type de compétition n’existe pas réellement en Aïkido, la forme prend une importance parfois excessive car elle nous rattache à un groupe, à une lignée. Dans les stage que je donne, je reconnais souvent la provenance de certains pratiquants rien qu’à la façon dont ils portent le hakama ou le keikogi. Ce n’est pas grave en soi, il faut juste à un moment donné en prendre conscience si l’on veut devenir soi-même, ce qui je pense constitue la porte d’entrée vers une pratique interne. Le corps vieillit et les qualités physiques vont diminuer. Pour ne pas devenir un vieil aïkidoka, il faut de plus en plus se concentrer sur les principes et mettre la technique à son service et non être au service de la technique.

Aïki-kohaï :  Est-ce qu'il y a des maîtres/ou des disciplines que tu souhaites découvrir aujourd'hui et pourquoi ?

Stephane Goffin : Les arts chinois « internes » m’attirent. J’ai eu l’occasion d’échanger avec des pratiquants de Yi Quan et Taïkiken. C’est un domaine que j’aimerais approfondir. J’aimerais aussi découvrir l’Aunkaï d’Akuzawa senseï. Dans un autre domaine, Stobbaerts senseï était acupuncteur et un fin connaisseur de shiatsu. Il m’a guéri d’une épicondylite chronique en trois séances. Quand on insistait beaucoup, il les enseignait un peu. A approfondir.

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Entretien, #Photos

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