Pratique et engagement : Entretien avec Céline David

Publié le 19 Mars 2021

Céline David en action

Céline David en action

On vante très souvent l'humilité, la discrétion et le dévouement dans le milieu des arts martiaux. Ce sont souvent des qualités louées mais, soyons honnêtes, rarement pratiquées en dehors du tapis. Je suis heureux toutefois au hasard de mes pérégrinations d'avoir fait la rencontre d'une pratiquante à la fois discrète, sincère et engagée qui incarnent parfaitement ces valeurs.

A l'heure où le futur de la discipline est remis en question, où les chiffres et tendances sont à la baisse, il est primordial de mettre en avant tous les talents cachés de notre discipline et particulièrement nos pratiquantes. Je suis heureux d'avoir pu le faire pour Eléonore Lemaire, Alice Feneyrols, Marie Apostoloff, Héléne Richard et bien d'autres...

C'est désormais le cas pour Céline David que je vous invite à découvrir dans cet entretien très riche et qui, je l'espère, servira d'inspiration positive à celles et ceux qui débutent en Aïkido (et les autres).

Bonne lecture !

Pierre (Aïki-kohaï) - Bonjour Céline. Peux-tu en quelques mots te présenter pour nos lecteurs ?

Céline David - Bonjour Pierre ! Je m’appelle Céline David, j’ai 22 ans, je suis récemment diplômée d’un double Master en Relations Internationales et je suis 2e Dan d’Aïkido. 

J’ai commencé à pratiquer à l’âge de sept ans, aujourd'hui je pratique au club de Pantin et je suis actuellement vice-présidente et secrétaire  du CODEP 93 ainsi que membre du Collectif Irimi.

Pierre (Aïki-kohaï) - Abordons ensemble tes débuts en Aïkido. Tu as débuté à l'âge de sept ans seulement, pourquoi avoir orienté ton parcours martial vers l'Aïkido ? Quel était ton premier professeur ?

Céline David - La rencontre avec l’Aïkido s’est faite grâce à mon père qui avait pratiqué le judo à haut niveau et qui recherchait pour ma sœur et moi un art martial sans compétition et sans « violence ». Il nous a emmenées assister à un cours d’Aïkido au club de l’AGSD à Saint-Denis animé par Karl Elhar. Le coup de foudre a été instantané, je me suis lancée tête baissée et je n’ai pas arrêté une seule année depuis (en dehors de l’année passée bien sûr, à cause de la crise sanitaire !).

 

Céline David, ses débuts en Aïkido

 

Pierre (Aïki-kohaï) - Tu as ensuite intégré très tôt le Comité départemental de ta fédération. Pourquoi avoir fait rapidement ce choix ?

Céline David - J’ai découvert le CODEP 93 alors que j’étais encore dans mon ancien club. Au début j’ai participé à quelques réunions et puis rapidement l’équipe en place nous a motivés, avec d’autres pratiquants, à les rejoindre. Ça s’est fait un peu tout seul : une équipe sympathique, des personnes motivées et compétentes, et une discipline à développer, c’était le combo parfait ! J’ai beaucoup appris à leurs côtés, et je continue à le faire. Je considère qu’on a énormément de chance d’avoir ces personnes impliquées pour l’ensemble des clubs du 93 et j’ai beaucoup d’admiration pour eux, à la fois pour avoir maintenu le CODEP 93 quand quasiment tous les CODEP ont été supprimés, mais aussi pour cette implication bénévole mais complète et dévouée. Arthur Frattini et Cyril Vinkel y sont pour beaucoup, et c’était important de pouvoir poser ma pierre à l’édifice. Si on veut s’impliquer pour quelque chose qu’on aime, on commence par son club, puis son territoire, et puis peut-être qu’après on peut rêver plus grand…

Pierre (Aïki-kohaï) - En quelle année as-tu intégré le CMS Pantin ? Peux-tu nous nous parler de ta rencontre avec Arthur Frattini ?

Céline David - C’est assez récent en réalité ! J’ai rejoint le CMS Pantin il y a 2 ans, en 2019. J’y ai été très bien accueillie et je me suis tout de suite sentie intégrée, alors que parfois il peut paraitre effrayant de changer de club, changer d’habitudes et de recommencer dans un environnement dont on ne maitrise pas toutes les variables. Mais je dois avouer que j’avais la chance de connaitre déjà Arthur pour avoir travaillé avec lui au CODEP, et donc quand j’ai cherché un nouveau club, c’est tout naturellement que j’ai demandé à Arthur de rejoindre Pantin.  Je savais que c’était le type d’enseignement dont j’avais besoin mais je savais aussi que les horaires des cours qu’il proposait me permettraient de gérer mon emploi du temps, pour concilier la pratique avec mes études chargées !

La rencontre avec Arthur s’est donc faite au CODEP et je pense qu’il a su voir que j’étais motivée et impliquée. De par ma petite expérience de l’Aïkido et mon jeune âge, j’ai souvent eu l’impression de ne pas avoir ma place ou de ne pas avoir de légitimité à m’avancer sur tel ou tel sujet. Et pourtant il a su me faire confiance très rapidement, en travaillant d’égal à égal avec moi et ça m’a aidé à m’affirmer et prendre plus de responsabilités (même si c’est loin d’être toujours facile !).

 

Céline David, un Nidan des mains de Bernard Palmier Shihan

 

Pierre (Aïki-kohaï) - Tu as obtenu ton premier dan à 16 ans. Que signifiait cette étape pour toi ? Avais-tu déjà l'envie de te tourner vers l'enseignement où cette aspiration est-elle arrivée plus tard ?

Céline David - J’ai effectivement obtenu mon 1er Dan à 16 ans, en 2015. Quand j’ai commencé l’Aïkido, je savais d’ores et déjà que je n’allais pas m’arrêter à la ceinture noire, du moins je ne le voulais pas : je rêvais déjà un jour d’enseigner et d’avoir un club !  Encore fallait-il s’entrainer et que mon niveau me le permette… La ceinture noire était donc loin d’être mon objectif final. A mes yeux, ce n’était que le début.

2015, c’est aussi l’année durant laquelle j’ai passé le bac. La pression était donc double et le challenge, osé. J’ai eu la chance d’avoir du soutien inconditionnel de la part de mes proches et surtout celui de ma mère qui m’a soutenue et épaulée tout ce temps. Elle n’a jamais foulé les tatamis, mais elle est incollable sur le nom des techniques, c’est dire son implication !

L’année où j’ai obtenu ma ceinture noire a donc une place toute particulière dans ma relation à la pratique et à la discipline : j’ai fait beaucoup de sacrifices cette année-là, et j’avais placé l’Aïkido et les études sur un même plan d’égalité. J’organisais même mes révisions en fonction de mes heures de pratique ! Ça en disait long sur mes projets, mes ambitions et mes rêves d’avenir.

Pierre (Aïki-kohaï) - Deuxième dan obtenu à l'âge de seulement 19 ans ? Comment vivais-tu le fait d'être le poussin de ta promotion dans un art martial où les pratiquants sont plutôt âgés ?

Céline David - Exact, après une année de pratique moins intensive et beaucoup de rééducation (suite à une blessure au genou). C’était à la fois dur et gratifiant. Dur parce qu’on se sent toute petite face aux autres pratiquants fort de plusieurs dizaines d’années de pratique à leur actif, gratifiant parce qu’en même temps j’ai pu montrer qu’on pouvait être jeune, aimer l’Aïkido et réussir ses passages de grade tout en continuant ses études (sachant que les adolescents abandonnent souvent l’Aïkido à cause de leurs études et d’un souci de gestion d’emploi du temps).

Etre jeune pratiquante, c’est savoir faire preuve d’humilité face aux aînés qui ont été là avant nous, mais c’est aussi montrer que l’Aïkido évolue, se renouvelle et sait attirer la jeunesse !

Le sentiment de fierté et de reconnaissance était d’autant plus grand quand Bernard Palmier shihan, qui était dans les tribunes le jour où j’ai passé mon grade, est venu me voir après l’annonce des résultats pour me féliciter pour ma prestation… Recevoir ensuite mon diplôme de sa part lors d’un stage qu’il avait animé a été une véritable récompense.

Pierre (Aïki-kohaï) - Tu as une expérience solide du Service Civique dans le cadre d'un club d'Aïkido. Peux-tu expliquer en quelques mots pourquoi avoir intégré ce dispositif et qu'est-ce qu'il peut apporter à un(e) jeune pratiquant(e) ?

Céline David - Ah, le Service Civique ! J’ai toujours voulu en réaliser un, car cela me permettrait d’obtenir une première expérience professionnelle originale tout en obtenant une rémunération versée par l’Etat, ce qui est non négligeable lorsque l’on est étudiant. Malheureusement, il y en avait pour le Judo, le Karaté et d’autres disciplines mais je n’ai jamais trouvé aucune offre de Service Civique pour l’Aïkido.

Et donc en arrivant à Pantin, Arthur m’a expliqué que la structure du CMS accueillait régulièrement des volontaires en SC et que si je le voulais je pouvais me lancer dans l’aventure… Ni une, ni deux, j’étais dans le coup ! Que demander de plus ? Faire ce qu’on aime, s’investir et être gratifié d’une rémunération tout en gérant ses études, c’était vraiment une chance inespérée. Bon, c’était aussi beaucoup de travail et de nuits blanches, mais ça en valait largement le coup !

Les missions de mon Service Civique au sein de la section  recoupaient deux volets : un volet pédagogique (je devais donc préparer et présenter le Brevet Fédéral, ce qui tombait bien car j’ai toujours eu peur de me lancer !) et un volet administratif (travailler en renfort et au soutien du bureau de la section).

Je dirai donc à tout(e) jeune pratiquant(e) qui souhaite faire un Service Civique de se lancer et s’ils ont la possibilité de le faire dans le domaine de l’Aïkido, de ne pas hésiter un seul instant. On ne cesse d’apprendre, sur le tatami mais aussi en dehors, parce que l’Aïkido c’est de la technique, du pédagogique, de l’administratif et avant et surtout de l’humain.

 

Céline David, lors de la formation à la démonstration de Pascal Guillemin

 

Pierre (Aïki-kohaï) - Après quatorze ans de pratique, as-tu désormais des enseignants de référence ? Des professeurs que tu souhaites rencontrer dans le futur ?

Céline David - Quatorze ans de pratique ça peut paraitre beaucoup mais en réalité j’ai encore tant à apprendre et à découvrir !

Evidemment que j’ai des enseignants de référence, à savoir nos professeurs qui nous forment (Arthur Frattini notamment), les professeurs qui les ont formés et puis tous ceux qu’on rencontre durant nos années de pratique et qui nous insufflent une part de leurs enseignements que ce soit lors de stages ou de formations. Le parcours d’un(e) pratiquant(e) est parsemé de rencontres et se fonde indubitablement sur le respect.

Ils sont finalement si nombreux ! Les références n’ont jamais été les mêmes selon ce que je cherchais à développer dans ma pratique, et c’est là que se trouve la richesse de notre discipline : elle nous permet de piocher et combiner toutes ces pratiques pour trouver notre voie. C’est là-même l’essence de l’Aïkido non ?

Et oui, il y a des professeurs que je souhaite rencontrer dans le futur, en France et à l’étranger d’ailleurs !

Pierre (Aïki-kohaï) - Es-tu familière de la pratique aux armes ? Que penses-tu de sa place dans la pratique actuelle ?

Céline David - Joker ! (sourires)

Plus sérieusement, les armes sont mon gros point faible.

J’ai parfaitement conscience que la pratique aux armes est essentielle, pour notre pratique à mains nues, pour notre précision, mais je suis peu adroite et en dehors du Tanto, le maniement du Jo et du Ken sont difficiles pour moi.

Je ne suis pas une experte, mais je sais que tous ne sont pas d’accord sur la place à lui accorder au sein de la pratique actuelle.  Je pense juste que c’est une pratique difficile mais nécessaire sur laquelle je dois m'engager. 

Pierre (Aïki-kohaï) - Tu as intégré il y a peu le Collectif Irimi dans le cadre des Olympiades fédérales de la Ligue Ile de France. Pourquoi ce choix ? Quelles sont tes aspirations ?

Céline David - Comme je l’ai dit, j’ai commencé très tôt à m’impliquer dans la discipline. Cela n’a jamais été évident, mais j’ai commencé à l’échelle de mon club, puis à celle du département. L’étape suivante, c’est l’échelle régionale : je continue à m’investir et à m’impliquer, à y consacrer du temps et de l’énergie.

Sans le Collectif Irimi je n’aurais jamais tenté, parce qu’intégrer ces instances m’a toujours paru impossible. Je me disais que ce n’était pas ma place, que je n’en avais pas les capacités ni les compétences, que je n’étais pas assez gradée, bref, j’avais un tas d’a priori. Toujours ce sentiment d’illégitimité qu’on peut ressentir lorsque l’on est jeune pratiquante, peu gradée et sans expérience véritable. Mais en y repensant plus sérieusement, j’ai réalisé que cette expérience que je voulais acquérir n’allait pas m’être servie sur un plateau doré : si je veux l’obtenir, je dois la chercher, je dois donc tenter, et peut-être échouer mais je dois tenter. Etant donné que le Collectif Irimi c’est avant tout une réunion d’idées et de valeurs, que c’est l’union dans la diversité, c’était pour moi évident de m’engager avec tous ses membres pour se présenter aux élections du comité directeur de la Ligue Ile de France de la FFAAA.

Au final intégrer le Collectif a été le résultat de la réunion entre mon envie de m’impliquer encore plus pour la discipline et l’adhésion à un programme, à des engagements et des projets qui me parlent.

Fondamentalement, je souhaite juste pouvoir donner plus de visibilité à la jeunesse impliquée et motivée, de notre discipline,  parfois trop timide, pour la voir rayonner auprès du plus grand nombre.

Et, dans le fond, c’est ça qui doit primer sur tout le reste : l’amour et la passion de l’Aïkido.

Pierre (Aïki-kohaï) - Penses-tu que les jeunes pratiquants sont sous représentés dans les instances fédérales ? Et les femmes ?

Céline David -  Statistiquement parlant, notre discipline manque de jeunes adhérents, qui ont entre 16 et 26 ans pour compter large. Si les pratiquants de cette tranche d’âge nous manquent, ils sont donc nécessairement peu représentés dans les instances fédérales.

Je ne pense absolument pas qu’il s’agisse d’une volonté des instances de mettre les jeunes pratiquants à l’écart, loin de là ! Donc oui, ils sont peu représentés, voire sous-représentés. Et j’aimerais justement montrer aux jeunes pratiquants d’hier, d’aujourd'hui ou de demain qu’aucune porte ne nous est fermée. Attention, je ne dis pas que le chemin est aisé, que c’est facile, et qu’il suffit de le vouloir. Il faut s’en donner les moyens, s’investir, et puis savoir saisir les opportunités quand elles s’offrent à nous. Et puis rencontrer des personnes qui vous font confiance, qui vous respectent et savent apprécier vos efforts et votre travail, malgré votre jeune âge et vos expériences différentes. J’ai pu rencontrer de telles personnes au CMS Pantin, au CODEP 93 et au sein du Collectif Irimi.

Les femmes sont en sous-effectifs, mais on peut noter les efforts de la Fédération en termes de parité au sein des instances. J’aimerais simplement souligner et insister sur le fait que l’effort de parité n’éclipse en aucun cas les compétences des femmes présentes au sein des instances, les femmes techniciennes et expertes, les femmes impliquées et motivées. Si une femme intègre un groupe, une équipe, une institution, c’est parce qu’elle est compétente, ce n’est pas parce que c’est une femme et qu’il y a un quota à atteindre.

 

Céline David en action

 

Pierre (Aïki-kohaï) - S'il y avait une seule chose à changer dans l'organisation de notre discipline actuellement, que changerais-tu ?

Céline David - Je me demande si c’est l’organisation que l’on doit réellement changer… Je crois que ce qui doit évoluer c’est notre façon de penser. Notre discipline est si riche, si belle et a tant à partager ! Je pense que dans le fond, il y a assez de diversité pour rendre tout le monde heureux. J’aimerais qu’il y ait peut-être plus d’ouverture d’esprit, plus de dialogue, et moins de fermeture. Je crois que le vrai travail doit se faire sur nous-mêmes : à quoi aspirons-nous ? Que voulons-nous ? Et surtout qu’aimons-nous ? L’Aïkido, son développement, son rayonnement et sa visibilité devraient être les réponses. Si nous parvenons à nous écouter les uns les autres, je crois qu’on pourrait faire de grandes choses.

Pierre (Aïki-kohaï) - Que penses- tu de la baisse drastique de nos licenciés au fil des ans ?

Céline David - La question prise en tant que telle est très vaste. Il faut prendre en compte multiples facteurs, qu’il s’agisse des tranches d’âge, des motivations, des répartitions territoriales et puis tout simplement des raisons personnelles, individuelles et propres à chacun.

Penser la baisse de nos licenciés ne doit nous pousser qu’à une seule chose : penser à l’éviter. Quelles stratégies mettre en place ? Que changer ? Que développer ?

C’est parfois remettre en question le fonctionnement des clubs et leur communication par exemple. Mais celui ou celle qui prétendrait avoir réponse à tout, assurément, n’aurait pas la solution. Savoir que nous avons quelques faiblesses, c’est déjà reconnaitre qu’il y a un travail à faire, et c’est déjà changer les choses. L’étape suivante c’est de travailler ensemble, se consulter mutuellement, puiser des idées pour pouvoir y remédier.  En fait, il ne faut pas avoir peur de changer ses habitudes, ni avoir peur de demander de l’aide. Ce n’est pas signe de faiblesse, loin de là : savoir aller vers l’autre pour trouver des solutions collectivement, c’est faire preuve d’une grandeur d’esprit et de beaucoup de sagesse !

Pierre (Aïki-kohaï) - Quelles sont tes aspirations et projets pour les prochaines années sur le tapis ?

Céline David - Mes projets ne sont plus aussi clairs et limpides qu’avant. La crise sanitaire m’a fait réaliser que la vie ne se déroule jamais comme on le prévoit… Je résumerai simplement l’avenir à deux mots : pratique et engagement continus. En fait, ça fait trois ! (rires)

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Portrait de pratiquante, #Entretien, #Actualités-Nouveautés

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