La qualité et non le grade : Entretien informel avec Christian Tissier Shihan

Publié le 4 Décembre 2014

Christian TISSIER senseï en 1980 (uke : Pascal OLIVIER), source : aikidotenjinkai)

Christian TISSIER senseï en 1980 (uke : Pascal OLIVIER), source : aikidotenjinkai)

Je suis un kohaï maladroit mais parfois, il y a des moments où je me dis que j'ai l'air plus con que d'autres. Lorsque j'ai pris le téléphone pour une petite discussion à coeur ouvert avec Christian Tissier, croyez bien que je n'en menais pas large.

Oui, oui, LE Christian Tissier.

Je suis comme ça moi, kohaï insolent, entrainé par certaines qui se reconnaitront, convaincu que le maître ne mord pas les kohaïs, j'ai pris mon courage à deux mains et je me suis dit : Après tout....Pourquoi pas ? 

C'est avec joie et surprise que la réponse à mes minuscules requêtes fut plus que positive.

Notre conversation fut donc prévue, elle fit l'objet de plusieurs prises de contact par mail mais il fallait bien sur attendre le retour de Tissier senseï en France pour pouvoir enfin nous parler directement. Il fallait aussi qu'il soit disponible (et moi aussi) et le moment idéal arriva.

Evidemment, je devais aussi placer ma blague sur son répondeur le matin même : "Monsieur Tissier ? Bonjour C'est monsieur Fissier avec un F." Un grand moment de pur bonheur quand on constate que Christian est relativement réceptif à ma bonne humeur et qu'enfin, on peut se parler de tous les trucs pourris de débutants que je voudrais lui dire.

Bien que le ton soit éminament sympathique, Christian Tissier parle franc et sans détour de ce qu'il aime ou pas, l'homme est incisif et on sent effectivement une grande expérience. Le propos est malgré tout très sincère, engagé et il met très vite à l'aise. Comme Christian Tissier senseï le dit lui même dans une interview diffusée sur l'Aikidojournal : "dans ma façon de fonctionner, il n'y a aucune arrière-pensée".

Je précise que je ne savais pas comment Christian Tissier senseï voudrait procéder et j'étais prêt à faire ce que bon lui semblait en la matière et par respect pour lui. Etonnamment (pour moi en tout cas), après quelques minutes au téléphone, il se contenta d'un : "Bon, et bien allons y alors !".

Ce fut très "irimi", très direct effectivement :-)

Je précise que je n'ai pas enregistré notre conversation aussi, il est fort probable que ce que je tente de vous retranscrire soit donc incomplet ou parfois imprécis. Christian senseï, lui, n'hésitait pas de son coté à me fournir beaucoup de matière et d'explications avec une grande gentillesse.

Je lui demande donc une certaine indulgence ainsi qu'à mes lecteurs et, kohaï idiot, j'ai fais de mon mieux pour vous exposer de mémoire tout ce qu'on s'est dit de façon simple, honnête et directe en tachant de respecter le ton et le style de mon éminent interlocuteur. Evidemment, je remercie mille fois Christian Tissier du temps qu'il m'a accordé alors qu'il vient à peine de rentrer sur notre sol. Je ne mesure pas encore la chance que j'ai mais croyez bien que j'en ai pris conscience au fil des heures passées à tenter de reconstituer le moindre petit détail de notre discussion franche d'un senseï à un kohaï. Quelque chose d'authentique et sans langue de bois :

Pierre (Aïki-kohaï) - Bonjour Christian Tissier.

Christian Tissier - Bonjour à vous !

Pierre (Aïki-kohaï) - Pouvez-vous me parler de Jean Claude Tavernier et de votre premier cours d’Aïkido ?

Christian Tissier - Jean Claude Tavernier s'est orienté vers d'autres recherches mais je me souviens qu'à l'époque, l'Aïkido qu'on pratiquait était vraiment très différent de ce qui se fait aujourd'hui. Mon premier Dojo, c'était au dessus de l'Alhambra (la salle de spectacle dans le 10ième) mais elle n'existe plus bien qu'il semble qu'ils en ont fait une autre avec le même nom ailleurs. C'était alors plutôt le "style Mochizuki" qui est aujourd'hui un proche. En ce qui me concerne, j'avais 11 ans, je venais d'avoir ma ceinture jaune de Judo et il y avait la possibilité de faire l'Aïkido dans notre dojo. Alors je me suis lançé. Je bougeais pas mal, j'étais assez dynamique mais j'étais encore jeune évidemment.

Pierre (Aïki-kohaï) - On dit déjà qu’à cette époque vous étiez "un pratiquant naturellement doué". En tant que kohaï n’aviez-vous pas des difficultés ?

Christian Tissier - Je n'ai pas de souvenir de ce qui me plaisait ou pas mais l'Aïkido qui se pratiquait en France n'était pas celui d'aujourd'hui. Par exemple, on n'enseignait pas le suwari waza comme on l'enseigne de nos jours. Alors oui, je me souviens que le travail en suwari waza était un peu dur (rires), je pense que c'est à cette époque que je me suis pas mal abîmé les genoux sur de grands déplacements et sur des exercices. Cela a dû jouer. On voulait bien faire mais ce n'était pas ça.

Pierre (Aïki-kohaï) - Vous avez eu votre premier dan à 15 ans, c'est cela ? Qu'est ce qu'on éprouve ?

Christian Tissier - J'ai eu mon premier dan devant Mochizuki senseï. Mais pour tout dire ce premier dan fut une vraie leçon d'humilité pour moi car lorsque nous sommes partis avec Mutsuro Nakazono senseï (qui enseignait à la Porte Saint-Martin), il m'a dégradé en m'attribuant le 1ier kyu. Je ne le savais pas encore mais je n'avais pas l'âge pour recevoir un dan (ndl : 16 ans pour recevoir le premier dan Aïkikaï). On pouvait dire que j'étais un peu arrogant et ce fut une bonne leçon de vie.

 

Nakazono sensei lors d'une démonstration à Marseille

(source : nakazono.aberaikido.org.uk)

 

Pierre (Aïki-kohaï) - J'imagine. Je me demande comment le prendrait les kohaïs d'aujourd'hui si on les dégradait comme ça :-).

Christian Tissier - Ce ne fut pas la plus grande désillusion. Comme je le disais, ce qu'on pratiquait en France n'était pas ce qu'on pratique aujourd'hui. Nakazono senseï était parti du Japon depuis longtemps (ndl : arrivé en France en 1961), Asaï ou Noro venaient seulement d'arriver et ils étaient très jeunes. Non, la plus grande désillusion fut lorsque je suis arrivé au Japon en 1969. Là, j'ai pris une vraie claque. On me tapait dans le dos tout le temps. On me demandait de me relâcher mais moi...je pensais déjà que je me relâchais (rires). Il fallait tout réapprendre. Par exemple, j'étais deuxième dan et pourtant je ne savais pas pour la forme extérieure et intérieure ce qui aujourd'hui parait incroyable. La transition fut assez compliquée et au départ, j'étais assez en colère de me faire taper dans le dos chaque fois que je pratiquais. Et puis, on finit par apprendre. Je pratiquais tous les jours, très intensément.

 

Christian Tissier au Hombu Dojo

(source : site de Guillaume Erard, que j'espère rencontrer bientôt, merci à lui et à son excellent blog)

 

Pierre (Aïki-kohaï) - En parlant du Japon, est ce que vous conseillez aujourd'hui aux débutants d'aller pratiquer là bas ou bien faut il attendre d'avoir un bagage technique plus important ?

Christian Tissier - Cela dépend de pourquoi on y va. Aujourd'hui, il n'est pas nécessaire d'aller au Japon pour appprendre l'Aïkido. Il y a en Europe de très bons professeurs. Bien sur, si vous choisissez un Dojo dans le fin fond de la Creuse (ndl : Christian me précise avec beaucoup de gentillesse et de précaution qu'il s'agit d'un exemple, et qu'il n'a rien contre la Creuse :-)), l'enseignant ne va peut être pas vous emmener jusqu'au 4ième dan mais vous avez la possibilité de choisir des dojos où ca peut se faire et de progresser.

Au japon de nos jours, il y a bien sur aussi de très bons profs. Je pense à Okamoto Senseï qui est vraiment quelqu'un d'extra. Son Dojo là bas est super.

(ndl : petite digression sur Yoko et quelques minutes plus tard). Cela dit, on peut dire qu'au niveau de l'aspect pédagogique Japonais, ce n'est pas la même chose. Si vous allez au Japon et que vous n'êtes pas "suivi" par un maître en particulier tout au long de votre parcours, bien souvent il vous manquera les bases. Et on en voit justement qui s'entrainent, vont au Japon et bossent mais lorsqu'ils reviennent en France, ce n'est pas bon. Après, il faut prendre également en compte l'aspect culturel, je peux tout à fait comprendre qu'on aille au japon pour s'imprégner de cet aspect culturel important. Et il est également possible d'aller s'y entrainer de façon courte comme le font certains enseignants, je pense notamment à Mare Seye et ses élèves.

Pierre (Aïki-kohaï) - Je ne veux pas vous fâcher senseï mais j’entends souvent des anciens que l’Aïkido « c’était mieux avant ». Débutant dans les années 60/70 ? Débutant aujourd’hui, qu’est ce qui a changé ? Je pense par exemple aux stages qui durent moins longtemps...

Christian Tissier - Je pense qu'il faut voir le contexte. Quand je suis rentré en France durant l'été 1976, j'avais le choix entre les études de médecine et l'Aïkido. J'ai voulu faire des stages (à Bordeaux notamment). A cette époque, faire un stage aux yeux de certains c'était inpensable. C'était gagner de l'argent sur le dos de la discipline. J'étais pourtant un pionnier du stage, je souhaitais en faire mais les stages en général étaient vraiment très rares.

Tel qu'on pratique ce qu'on appelle "stage" aujourd'hui, on a dans beaucoup de région l'embarras du choix et des horaires. Les formats de stage de l'époque ne seraient, par exemple, pas compatibles avec la pratique de certains et il faut pouvoir faire vivre les Dojos avec toutes les catégories de pratiquants. Il y a les acharnés et puis il y a des gens qui souhaitent pratiquer pour le plaisir.  Avec ce qu'on fait maintenant, celui qui est pris par son travail peut également avoir l'occasion de recevoir l'enseignant du maître qu'il cherche.

Mais je pense qu'on dit aussi souvent que l'Aïkido c'était mieux avant parce qu'on se "tirait la bourre". Aujourd'hui, par exemple je suis plus cool avec beaucoup de mes élèves mais à l'Aïkikaï mes partenaires étaient (ndl : Christian m'a donné quatre noms et non deux à l'origine mais je n'ai pas pu les retrouver de mémoire...) Yasuno Masatoshi ou Endo Seishiro et on se "tirait la bourre" très souvent.  C'est une autre vision de l'Aïkido.

Pierre (Aïki-kohaï) - J’aime beaucoup parler de l’Aïkido féminin sur le blog. Est-ce vous pensez qu’il faut mettre plus en valeur nos pratiquantes (plus de stage de pratiquante, plus d’événement etc…) ?

Christian Tissier - Effectivement, c'est quelque chose de très important. Avec la fédération, c'est aussi ce qu'on essaie de faire mais on ne peut pas mettre "artificiellement" en valeur un tel ou tel si ce n'est pas son choix. C'est bien de le faire. Il y a en France beaucoup de pratiquantes de valeur qui le méritent.

Pierre (Aïki-kohaï) - Dans l’un de vos livres vous mentionnez au chapitre du 5ième Kyu le proverbe « Ikkyo Issho, (ndl :toute une vie) ». Est-vous à présent satisfait de votre Ikkyo ?

Christian Tissier  - Absolument pas ! (rires) Il a encore des choses à voir.

Pierre (Aïki-kohaï) - Pour finir, si vous n’aviez qu’un conseil à donner aux débutants de ces dernières années (comme moi), ce serait quoi ?

Christian Tissier - En Aïkido il faut bien démarrer. Les mauvaises habitudes sont prises très vite et quand on devient plus expérimenté, il est alors beaucoup plus difficile de corriger les petits et gros défauts qu'on peut avoir. Il faut également choisir le bon dojo et ne pas hésiter à bien regarder et même tester deux, trois dojos afin de trouver celui qui va vous convenir avec un enseignant de qualité.

Beaucoup de débutants sont tentés c'est vrai, au départ de choisir un dojo ou c'est "barbecue merguez toutes les semaines" (je pense que je ressortirais l'expression :-)) (rires). Mais il ne faut pas forcément choisir le dojo le plus proche, celui qui est le plus confortable etc... Il faut bien regarder où sinon il y a des désillusions des années plus tard car ce n'est pas grade qui compte mais la qualité de l'enseignement.

Pierre (Aïki-kohaï) -Merci Christian Tissier !

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Entretien

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Commenter cet article

G. 05/12/2014 09:16

Très bon billet, félicitations !
Et un pas franchi que je n'osais pas faire moi-même.
A te lire,