Buki waza : S'initier au travail des armes

Publié le 5 Octobre 2016

O sensei pratiquant les armes

O sensei pratiquant les armes

De nombreux débutants (et moins débutants) s'interrogent toujours sur la pertinence de pratiquer les armes de l'Aïkido et je ne peux pas les détromper dans certaines de leurs analyses. J'ai moi même beaucoup évolué sur cette question, sur l'historique des armes de l'Aïkido, sur leur caractère fondamental ou accessoire, sur la nature même de l'enseignement que donnent nos professeurs etc...

Au stade de mon étude, je peux dire que la très grande majorité des professeurs d'Aïkido enseignent en réalité non pas un seul système d'arme unique développé pour l'Aïkido par O-senseï, mais des systèmes d'armes développés par les élèves du fondateur (comme celui de Saïto sensei, mais aussi Nisho sensei, Hikitsushi sensei, Sunadomari sensei, Kobayashi sensei...) ou issus plus directement d'autres disciplines comme le Kashima Shin Ryu ou encore le Kashima Shinto Ryu, le Katori shinto ryu etc...

Même si je demeure persuadé que le système d'armes de Saito sensei reste le plus proche aujourd'hui de la pratique du fondateur, nous devons admettre qu'il n'existe aucun système unique et unifiant tous les pratiquants d'Aïkido dans une seule et même pratique des armes.

Ce constat amène donc souvent les débutants qui commençent à désirer pratiquer le Jo, le Bokken/Bokuto et le tanto (le bo ou d'autres armes demeurant clairement des exceptions) à se poser de nombreuses questions. Je peux en dénombrer certaines car j'ai reçu quelques questions à ce sujet de lectrices et de lecteurs :

- Est-il intéressant de pratiquer les armes lorsqu'on débute l'Aïkido ?

- Le système d'armes que je pratique est-il cohérent ?

- Est-ce que je pratique l'Aïkido lorsque je pratique les armes de mon professeur ?

Avant de tenter de vous exposer quelques pistes sur ces thèmes, je tiens à préciser qu'il ne s'agit là que de mon ressenti à cet instant T basé sur mes recherches et non la vérité ou une référence technique et historique quelconque. Je vous invite également à interroger avant tout vos enseignants sur le sujet.

 

Débuter les armes lorsqu'on commence l'Aïkido :

 

Ayant déjà exploré le sujet en surface, je vais tenter de vous exprimer quelques constats que partagent beaucoup de novices sur le tapis avec franchise lorsqu'il s'agit des armes.

Il s'agit pour nous d'un domaine réservé aux pratiquants expérimentés. Je sais que beaucoup de débutants pensent (à tord) ne pas avoir leur place dans les cours d'armes parce qu'ils sont maladroits, parce qu'ils sont destabilisés par les nouvelles perspectives de ces outils, parce qu'ils peinent parfois à trouver un rapport cohérent entre la pratique à mains nues et la pratique aux armes etc...

Je trouve également dommage à titre personnel qu'il n'existe pas ou peu à ma connaissance des stages destinés aux débutants afin de se familiariser avec le Jo, le Bokken, le tanto et le système d'armes proposé, ses frappes/coupes, ses postures, ses mécaniques...

Dommage aussi que les passages de grades fédéraux n'imposent des échanges ken taï ken (bokken contre bokken) et jo taï jo (jo contre jo) qu'à partir du 3ème et 4ème dan (mais je me trompe peut-être).

J'ajoute, à la lueur de ces différents constats, que nous arrivons bien souvent à une problématique liée à l'appauvrissement de l'expérience aux armes en Aïkido. De nombreux pratiquants débutent (à cause des éléments évoqués mais pas que) bien trop tardivement la pratique du Jo, du Ken, et du tanto alors que les grades fédéraux (mais pas que) imposent (et heureusement) "une partie Buki Waza". Ce manque d'expérience impose souvent un travail intensif de "rattrapage" et/ou laisse à penser que les armes sont un élément secondaire, voire tertiaire de notre pratique courante.

Cette problématique s'accentue ensuite en fonction du maître avec qui vous travaillez au quotidien car, là aussi, la plupart ne sont pas d'accord sur ce point entre eux. Beaucoup considérent en effet que la pratique des armes est indispensable mais ils sont aussi très nombreux à penser également que cette pratique n'est pas fondamentale ou même accessoire pour des raisons valables.

Demeure ensuite le fait que certains n'enseignent pas des systèmes d'armes proprement dits mais des "notions" de plusieurs systèmes glanés au gré du parcours de l'enseignant auprès de divers maîtres rendant, pour le novice, l'appropriation extrêmement ardue.

En conclusion :

- N'attendez surtout pas pour débuter la pratique des armes car il est nécessaire de vous faire votre idée du contenu proposé par votre professeur pour vous l'approprier.

De débutant à débutant, je préfère vous dire que cette appropriation est tout aussi longue que la pratique à mains nues alors que vous allez consacrer seulement 10% de votre temps sur le tapis à faire des armes. On peut donc affirmer que vous allez mettre environ le triple du temps nécessaire pour avoir un résultat analogue.

Soyez libres enfin d'aller expérimenter d'autres systèmes, de faire des connexions avec d'autres disciplines, de tester vos hypothèses si besoin. Vivre sa propre recherche est aussi importante que lorsque vous pratiquez à mains nues.

 

La cohérence des systèmes d'armes  :

 

Je vais débuter ce paragraphe en vous exposant à nouveau ce que je crois être mon avis au stade où je me trouve à ce jour. L'essence de l'Aïkido est le taïjutsu mais pour moi, l'Aïkido découle des armes.  Il y a donc effectivement controverse sur ce point. Techniquement, l'Aïkido provient du Daito Ryu qui lui découle d'une époque où les bushis étaient armés de sabre. Les techniques de Jujutsu de cette période devant intégrer la possibilité de faire face à cette menace, elles devaient donc aussi, par extension, étudier des principes identiques à ceux d'un combat entre personnes armées (empêcher un opposant de dégainer son sabre par exemple ou se placer pour se mettre à l'abri d'une coupe).

Au-delà du lien de cause à effet, s'ajoutent d'autres éléments.

Même si le curriculum du Daito Ryu (et par extension de l'Aïkido) laisse à penser, pour beaucoup d'experts, que ce dernier découle plus de la lutte que du travail aux armes, demeure également le fait que d'autres disciplines (et armes) se sont aussi intégrées plus ou moins tardivement à la pratique à mains nues d'O senseï comme le Yagyu Shinkage Ryu, le Kashima Shinto Ryu, la lance Hozoin, le masakatsu Bo jutsu ou encore le juken.

Je ne suis pas loin de penser à ce jour que ces disciplines disposent d'une influence plutôt faible sur l'art du fondateur de l'Aïkido (dont la technique personnelle, extrèmement proche du Daito Ryu, n'a pas si sensiblement varié avant et après la guerre comme en témoigne l'ouvrage Maki no ichi) mais elles n'en demeurent pas moins présentes dans son parcours et bien malin qui peut juger si aisément l'art de Morihei Ueshiba sans exclure totalement toutes les influences alimentant sa recherche depuis le départ.

Connaissant à présent ma position sur le sujet, précisons maintenant quelques éléments importants à propos de la cohérence :

- La plupart (pour ne pas dire la presque totalité) des systèmes d'armes enseignés aujourd'hui sont très différents de la pratique du fondateur. Beaucoup de ces systèmes sont ceux adoptés par ses élèves directs mais pas uniquement.

- Ces systèmes se sont parfois plus ou moins bien adaptés aux formes de corps de l'Aïkido avec des résultats très différents.

A ce propos, je pense donc qu'il n'existe qu'un seul conseil en la matière de débutant à débutant. Pratiquer avec une grande lucidité tout ce qui est proposé. Nous ne sommes pas capables de distinguer le plus souvent si nous utilisons une forme en adéquation avec l'Aïkido. Il est également clair que l'enseignant qui transmet sa pratique ne peut se contenter d'une approche superficielle, y compris pour les plus novices au risque de les induire dans l'erreur sans qu'un kohaï puisse le détecter. Ajoutons que faire quelques suburis vides de sens (dans une posture parfois incorrecte) est le meilleur moyen de dégoûter un débutant qui se cherche et cherche lui-même l'intérêt qu'il y a d'intégrer d'autres formes complexes de travail.

Il y a même risque de saturation si la pratique est présentée uniquement comme une facette avancée et/ou si cette pratique n'est pas adaptée à un niveau très basique.

Pour l'avoir expérimenté moi-même, la découverte des armes se fait par grandes étapes. Au départ, on a l'impression que l'arme est plus un poids qu'autre chose. Certains de mes congénères n'aiment tout simplement pas parce qu'ils ne trouvent aucun intérêt à expérimenter cette pratique. Au fil du temps s'acquiert la curiosité d'aller ressentir de cette façon. Bien plus tard, on comprend seulement le rapport entre le buki waza et la pratique à mains nues, ce qui éveille notre envie.

J'insiste sur le fait de ne pas négliger ces étapes car je sais que beaucoup de gradés ne comprennent tout simplement pas pourquoi le kohaï n'aime pas les armes tout comme il craint parfois de faire koshi nage.

La responsabilité de nos sempaïs et de nos maîtres, c'est aussi l'honêteté de proposer un système en tout transparence, laissant le choix aux élèves d'éprouver la cohérence des propositions. Là encore, comment évaluer cette cohérence sans connaître la source du mouvement ?

 

Le buki waza est-il l'Aïkido ? :

 

A ce stade de mon propos, vous comprenez donc que la question est très complexe car vous pouvez très bien pratiquer un système d'armes complètement différent de l'Aïkido, dans un cours d'Aïkido, sans savoir exactement si les mouvements proposés sont effectivement de l'Aïkido.

Vous avez la migraine ? C'est normal.

Cette opacité est la raison pour laquelle de nombreux enseignants préfèrent, par honnêteté, ne pas intégrer les armes dans leurs propositions en dehors d'une utilisation comme support ludique. Là encore tout va dépendre de votre professeur et de sa méthode.

Certains proposent des systèmes complètement imbriqués dans l'Aïkido et cela fonctionne dans une symbiose suffisante pour ne pas séparer la pratique des armes du cursus de l'Aïkidoka. Les deux deviennent complémentaires. Pour citer maître Tamura, nous nous trouvons dans l'hypothèse ou celui qui  "(...) maîtrise le travail à mains nues  (...) utilisera alors les armes correctement."

Parfois, cela n'est clairement pas de l'Aïkido et l'honnêteté de le préciser est faite. On sait alors que l'on fait du Kashima shin ryu, du Katori shinto ryu etc... L'intérêt d'étudier ces écoles peut être aussi d'une grande utilité pour la pratique car certaines de ces écoles ne présentent pas ou peu de contradictions avec les formes de corps de l'Aïkido.

Enfin, dans certains cas, nous sommes en présence d'un système si différent de l'Aïkido qu'il va être très difficile de l'intégrer à notre pratique. Cela n'enlève rien à l'intérêt du système (ne me faites pas dire ce que je ne dis pas), bien au contraire. Il faut simplement être conscient qu'une séparation existe belle et bien et que le mélange peut s'avérer hasardeux.

Mon conseil là encore, de débutant à débutant, est de faire confiance à son professeur sur le choix de la méthode adoptée mais de ne pas hésiter à remettre les choses en question. Les débutants ne sont pas des aveugles/des idiots et je suis peut-être dans l'erreur mais je pense que nous n'avons rien à gagner à tout accepter benoîtement comme s'il s'agissait de la vérité. Le travail nécessaire d'imitation (en taïjutsu ou bien en buki waza) passe aussi par la compréhension profonde de ce qui est proposé.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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