Oser la langue du débutant !

Publié le 8 Avril 2015

Le point de vue du débutant (Photo : Pascal Raynaud)

Le point de vue du débutant (Photo : Pascal Raynaud)

Comme dirait Dominique ALIQUOT dans son excellent journal d'un débutant "Si j’étais cohérent avec la notion même d’aïkido, je tiendrais ma langue." En tant que débutant (ou mudansha ce qui veut dire celui sans dan et non pas "sans dent"...), on a tout à apprendre et rien à dire en principe. C'est sans doute pour cela que j'ai essuyé quelques plâtres au départ (et encore maintenant, cela arrive) d'une petite poignée relativement "étonnée" qu'un kohaï ose donner son avis.

Comme je le rappelais dans mon tout premier article récemment rediffusé, un kohaï à la responsabilité d'être utile à la fois pour lui même et pour ses professeurs.

Utile pour lui même car en donnant son avis, en osant poser des questions, en devenant actif et non plus passif, il remplit la juste place que j'estime être la sienne plutôt que d'être un pantin écervelé aux ordres d'un maître autoritaire. De même, en utilisant sa langue, il porte la responsabilité de ses questionnements, de ses conséquences et apprends à se remettre en question ou à braver l'interdit, à faire sauter des tabous etc...

Le maître a été élève un jour et, ne vous y trompez pas, les "meilleurs" maîtres d'aujourd'hui et d'hier n'étaient d'ailleurs pas forcément les kohaïs les plus disciplinés dans leur jeunesse.

C'est déjà pour moi sortir de sa zone de confort que d'agir alors qu'on attend de nous l'écoute et non la parole car bien sur, nous avons, je le redis, tout à apprendre.

Un kohaï est également utile pour ses professeurs car en agissant, en posant des questions, en sortant des sentiers battus, il porte en lui une complémentarité saine et salutaire avec ses interlocuteurs plus expérimentés. Son ressenti, son feedback, ses incompréhensions et ses questions aident le professeur à se remettre en question, à oser aborder des problématiques que lui même peut juger triviales, ridicules, inutiles ou choquantes parce qu'il ne voit plus avec l'oeil du novice et ne parle plus la langue du novice.

Cela ne fleure pas très bon la relation verticale vous me direz ?

Et alors ?

Vous auriez sans doute raison. En général, la culture nipponne est bien plus respectueuse du silence et de la hierarchie sociale, y compris sur les tatamis et il y a, certes, des chances pour qu'un kohaï facétieux se retrouve là bas bien vite ostracisé parce qu'il ne rentre pas dans la norme. Un proverbe japonais ne dit-il pas de façon pragmatique "qu'un clou qui dépasse se fait marteler" ?

Mais là encore, autre bémol les amis. Même au japon, il est bien loin le temps où l'élève se contentait de se taire et on peut facilement trouver des Dojos dans l'archipel où le sensei abreuve d'explications ses disciples qui posent en retour des questions précises. D'ailleurs, en discutant avec des japonais et/ou des Français étudiant les arts martiaux actuellement au japon j'ai parfois l'impression que nos dojos Français sont, pour certains, plus royalistes que le roi. Evidemment, il y a des endroits et des choses à respecter profondément mais où s'arrête le respect et où commence l'imitation béate ?  Evidemment il faut avoir une conscience de groupe, et ne pas fouler systématiquement les valeurs traditionnelles mais où commence à la saine tradition et où débute les carcans de servitude ?

Si O-senseï s'était contenté de ne jamais tordre le cou à l'étiquette malgré tout l'immense respect qu'il avait pour l'enseignement (d'ailleurs secret) de Sokaku Takeda, nous ferions tous peut être une forme de Daito-Ryu (qui peut être ne serait jamais sortie du Japon dès 1950-60).

Si Maître Noro n'avait pas osé inventer un autre art et se remettre en question malgré tout l'amour qu'il portait à son maître, nous n'aurions jamais eu la chance de découvrir et de pratiquer le Kinomichi.

Si les précurseurs du Karaté, du Judo, du Kendo s'était contenté de ne pas "populariser" ou encore "vulgariser" leurs arts anciens, ces arts seraient ils les mêmes aujourd'hui ?

Et que le premier qui n'a jamais été ce fichu clou qui dépasse me donne le premier coup de marteau !

Alors osons avec la langue du débutant et osons tout :

Le confort : 

En ce qui me concerne, je me sens très à l'aise quand j'annonce qu'on peut aimer les dojos confortables et bien équipés sans être un consommateur à la solde du grand capital, une grosse feignasse qui se repose sur ses acquis ou encore un incapable refusant de faire un keiko dans un égout en prenant l'ukemi sur du verre pilé. Qu'on me pardonne, ais-je prononçé le mot confort encore une fois ?

Et bien oui. Ca vous choque ?

Je ne rechigne pas non plus à pratiquer en extérieur, sans chauffage, sur un erzatz de tatami ou dans les Dojos les moins équipés et cela ne veut évidemment pas dire que je conseille aux débutants de demeurer ad vitam dans les Dojos où les tapis sont les plus moelleux.

Cela signifie simplement qu'il faut prendre un recul certain lorsqu'il s'agit d'aborder un choix de pratique de l'oeil d'un non initié.

La majorité des pratiquants n'a pas spécialement d'objectif en allant "tester" une discipline. C'est d'ailleurs bien souvent par curiosité ou par "feeling" (faut que j'arrête de faire mon Jean Claude moi...) que cela se fait. Je conseillais même de faire plusieurs essais il y a peu. Il est important de se trouver dans un lieu propre, correctement aménagé, accueillant si possible afin que "la sauce prenne". Cela ne présume pas de la qualité de l'enseignement mais c'est évidemment un plus. Je prends l'exemple du Korindo (mon dojo) qui fait le plein de débutant déjà parce que...l'on s'y sent bien rien qu'en posant un pied à l'intérieur et sans avoir une idée de qui enseigne quoi.

Il est aussi important de préciser que les plus grands maîtres (dès qu'ils en ont la possibilité), font le choix de tenir des cours dans des Dojos remplissant ces critères. Est-ce qu'on leur tient rigueur de ce choix évident ? Bien sur que non. Alors pourquoi le faire lorsqu'un disciple vous dit qu'il aime les dojos propre et en bon état ?

La non efficacité :

Je ne suis qu'un kohaï et je ne vous abreuverais pas d'exploits. De même, je vis au XXIe siècle et je suis conscient que ce que j'apprends sur le tatami aura fort peu de chances de me permettre de rester en vie si jamais ma vie venait à être menacée. D'ailleurs, comme dirait Guillaume Erard, la violence n'est pas en augmentation non ? En tant que pratiquant, je ne me préoccupe donc pas de savoir si je suis capable de péter les dents de mon prochain avec les techniques que j'apprends. L'Aïkido n'est pas impératif d'efficacité, même si l'efficacité se trouve parfois sur le chemin de ce qu'on enseigne en Aikido.

Cela ne veut pas dire que je ne me préocuppe pas de ma martialité (attention au piège de la gymnastique martiale) ni que j'ai peur de la violence et/ou du contact (ndl : précisons que je suis un ancien escrimeur et que je suis passé par la case sport de combat ) mais que je ne cherche pas à reproduire via l'Aïkido un aspect efficace en premier lieu avec mon maigre niveau.

Comment le pourrais-je ?

Disons le à nouveau, la question de l'efficacité est souvent la bête noire des Aïkidokas modernes qui ne cessent de se comparer aux autres "sports de combats" alors qu'en réalité la problématique est simple comme un raisonement de kohai : notre Aïkido moderne tel qu'il est pratiqué aujourd'hui n'est pas le moyen le plus court et le plus efficace pour parvenir à l'auto-défense.

Et alors ? Pourquoi êtes vous sur les tatamis à apprendre le budo du pardon si c'est pour envisager l'inverse ?

Osons le dire avec la langue du débutant, je ne suis pas Steven Seagal ni Miyamoto Musashi, nomdediou ! Et ce n'est pas avec un hakama que je le deviendrais parce qu'il me donnera l'air plus "samouraï" que les autres. Mais l'efficacité peut se construire en Aïkido et, avec le temps, avec l'expertise, avec l'aide de votre professeur, elle peut tout à fait  s'appréhender. Oser aborder ce sujet ouvertement peut d'ailleurs parfois créer des ponts avec votre maître et l'aider à vous communiquer une meilleure pratique.

Mon avis ? Nous devons essayer de tous nous placer dans le meilleur contexte possible pour créer l'efficacité tout en étant conscient qu'il n'est pas question que de cela.

 

Le diletantisme :

Un kohaï aime s'amuser et je sais que beaucoup de vétérans peuvent avoir des difficultés à comprendre qu'on vient à l'Aïkido pour se sociabiliser, pour retrouver ses amis, pour le défi physique, pour le plaisir des échanges qu'on peut avoir avec les autres ou avec ses professeurs etc... En vérité, avouez le, la grande majorité des pratiquants de notre art viennent avant tout pour cela !

Si si, je le sais. Alors pourquoi dire que "caylemal" ? Que c'est pas bien ? Je sais que beaucoup de vétérans ne comprennent tout simplement pas pourquoi un élève vient "s'amuser" alors que la discipline est toute sa vie et qu'elle lui apporte tellement.

Mais prenons le recul du débutant à nouveau, voulez vous ?

Peut être qu'à un moment, le déclic s'effectue et qu'on découvre qu'il peut s'agir d'un chemin plus long et plus complexe qu'on pouvait l'imaginer.

Peut être qu'à une certaine étape, on réalise alors qu'il est temps de décider si l'on s'engage ou non plus profondément dans la discipline.

Peut être qu'à force de travail, on se rend compte qu'on ne vient pas uniquement pour soi mais qu'on peut transmettre aux autres.

Laissons ce temps de maturation suffisante à nous même et ne le gâchons pas par les commentaires des autres !

Beaucoup de débutants ne dépassent jamais ce stade, même s'ils progressent. Ils viennent parce que l'Aïkido est une étape sympa dans leur vie comme la quasi totalité de mon entourage martial passé enfant par la case Judo avant de la quitter. Ces personnes là ne sont pas des Teddy Riner mais ils sont malgré tout fiers de ce qu'ils ont pu y comprendre. Pourquoi négliger cette immense de majorité de pratiquants qui vient à l'Aïkido simplement comme ils sont ? Ce sont eux qui remplissent les dojos et pas la petite minorité d'acharnés (même si j'en fais un peu parti maintenant ;-) ) souhaitant entrer dans ce que j'appelais dans cet autre article "le monde des fous".

Je vous dis d'ailleurs cela alors que j'ai moi même dépassé ce stade du diletante. Parce qu'il est important de comprendre et de travailler avec eux pour le bien de tous et de la discipline. Qui sait si derrière le dilletante en question ne se cache pas, un jour, le prochain Christian Tissier ? Et qui sait si un conseil éclairé (et patient) de son maître ne va pas tout changer pour lui ?

 

En conclusion : Osez !  Ne croyez pas que vos enseignants n'attendent de vous que votre silence et votre respect. Il n'y a pas de question idiote et le savoir des maîtres n'est pas si inacessible que vous croyez. C'est parce que vous pensez ne pas avoir la légitimité pour réaliser vos rêves et vos buts qu'ils peinent à se réaliser. Qui pouvait croire me concernant que tous ces maîtres m'accorderaient leur confiance et leur temps moi et mes petits kyus de rien du tout...

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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John Doe 14/12/2015 19:54

L'aïkido est intéressant pour commencer les arts martiaux. Les pratiquants sont bien souvent des gens cultivés et civilisés. On apprend à chuter en douceur sans se faire mal. On apprend les notions de distance et de vigilance. Il y a une bonne ambiance et on socialise avec les autres pratiquants.
Néanmoins certaines pratiques semblent obsolètes.

Je pense que les écoles françaises d'aïkido devraient lever le pied sur les déplacements à genoux. Le suwari waza et surtout le hanmi handachi waza, sont absurdes. Quel agresseur va essayer de vous saisir et se pencher au risque de perdre son équilibre alors que vous êtes à genoux?
Le hanmi handachi waza peut être de plus dangereux car Tori a un temps de retard sur Uke et est moins mobile car à genoux. Tori peut faire un faux mouvement et se blesser. C'est une pratique qui me semble illogique.
Enfin il n'y a pas assez de travail sur les atémis, alors que la bonne exécution de ceux-ci est primordiale pour déstabiliser Uke et gagner le temps nécessaire à réaliser une technique d'aïkido.

John Doe

G. 10/04/2015 23:38

Intéressant.
Mais... deux trois trucs à dire.
L'enseignement de Sokaku Takeda était tellement secret qu'il revendiquait pas loin de trente mille élèves, par exemple.
Ensuite, l'ouverture d'une autre voie n'est pas forcément synonyme de transgression dans un art martial japonais, mais d'évolution personnelle. Comme le prouvent de nombreux exemples, au sein même de la grande famille de l'aïkidô. ;)
Bonne suite !

Aïki-Kohaï 11/04/2015 22:45

Merci pour ces précisions G.

Le premier fait que vous soulevez est intéressant et juste.

Il est vrai que Sokaku Takeda est l'un des premiers à ouvrir les techniques du clan Aizu et Takeda dit intialement de "défense de la cour" (Oshiki Uchi) à un public plus vaste que les gardes, les notables et/ou les membres de clans sus-nommés dès 1898. Mais l'origine indiscutablement secrète de ces techniques et le mode de transmission traditionnel en lui même (engageant le disciple à ne pas divulguer l'enseignement du maître au "tout venant" sans autorisation, imposant aux élèves de "voler" la technique du maître et parfois un mode de transmission "à la carte" d'un nombre très limité de mouvements etc...) en fait tout de même un art réservé à un petit nombre. D'ailleurs, Trente-mille élève sur une population de 45 millions de japonais en 1900, c'est extrêmement peu comparativement à d'autres kobudo moins anciens mais plus diffusés.

Et pour rebondir également sur vos propos concernant l'ouverture d'une autre voie, je suis relativement d'accord avec vous. Mais indiquons tout de même que Morihei était Kyoju Daïri et non Menkyo Kaiden. Il n'a jamais été établi malgré le respect évident dont il faisait preuve envers Sokaku Takeda qu'il disposait toutefois de l'aval de ce dernier pour exposer les techniques qu'il avait reçues. Cette initiative est donc courageuse, atypique mais rare.

D'ailleurs, Kisshomaru Ueshiba lui même dans l'ouvrage qu'il rédige pour narrer la vie de son père mentionne justement cette nature secrète de l'enseignement pour expliquer la colère et l'opposition initiale du fondateur à exposer son Aïkido naissant au grand public sur le toit d'un centre commercial.

Au plaisir de vous relire pour vos commentaires éclairés.