Entrer dans le monde des "fous"

Publié le 12 Novembre 2014

Quelques pieds lors d'un Stage de Philippe Gouttard - été 2014 (Source :Zoé Dumond/Fabrice Rios)

Quelques pieds lors d'un Stage de Philippe Gouttard - été 2014 (Source :Zoé Dumond/Fabrice Rios)

Lorsqu'on commence à se poser des questions sur son entrainement personnel, il y a fatalement un moment où on ne peut s'empêcher de faire des comparaisons avec l'intensité de l'entrainement de ses ainés et de ses partenaires.

Ce n'est pas une mauvaise chose. Même s'il n'est pas toujours bon de comparer pour tout et n'importe quoi il est plutôt intéressant de savoir quand comparer afin de se mieux se situer, d'évaluer ses propres limites, de faire un auto-diagnostic de ses propres capacités afin d'en identifier les forces et surtout les faiblesses.

En ce qui me concerne (et je ne suis peut être pas le seul chez les novices facétieux), cette comparaison est aussitôt devenue une question (qui elle-même devient peu à peu un mantra à force de me le repéter) qui est devenue aujourd'hui une de mes bases principales de travail dans ce contexte de rentrée martiale : Comment entrer dans le monde des "fous" ?

Pourquoi parler de folie me direz vous ?

Je vous explique : Nous savons qu'il y a plusieurs types de pratiquants dans chaque art martial sans caricaturer cette fois et c'est normal. Chacun vient chercher une réponse différente et par extension, une intensité de pratique différente. Ainsi on trouve des gens qui viennent savourer un entrainement par semaine sans se prendre la tête ou qui viennent de temps en temps (et c'est très bien), il y a aussi quelques élèves légèrement plus assidus qui sont là à tous les cours. Il y a les acharnés qui vont à différents dojos et qui cumulent à la semaine les heures de pratique (je pense souvent m'approcher de cette catégorie selon ma forme et mes obligations professionnelles)...

...Et puis....il y a les "fous".

J'appelle, très affectueusement bien sur, les "fous" ceux qui enchainent trois semaines de stage (tous les jours, matins et soirs) sur un mois de vacances, ceux et celles qui dorment dans les dojos au Japon des nuits durant. Ceux qui malgré les blessures, la fatigue, les difficultés, les partenaires plus ou moins agréables, le froid, la pluie, la neige, la grève, la vieillesse ou les catastrophes naturelles sont prêts à pratiquer leur art partout et dépensent même des fortunes pour aller souffrir à l'étranger pour cela (et dans la joie en plus !).

Pire encore, les fous continuent même en dehors du tatami leurs moeurs très étranges aux yeux des novices !

Ces chers "fous" là, en vérité, je vous le dis, sont admirables et je les envie mais je ne sais pas comment ils font. C'est d'ailleurs mon problème principal car l'envie fait perdre toute réflexion cohérente. L'envie est une puissante motivation sans le bon sens qui va avec. Et souvent : lorsqu'on est piloté par l'envie on fait n'importe quoi et dans la pratique d'un art martial cela signifie parfois se blesser ou se décourager.

Je vous le disais en préambule, je n'arrête pas de me demander : Comment entrer dans ce monde des "fous" ? En traduction claire : comment trouver assez de temps, de force, d'énergie, de motivation pour être un Aïkidoka à chaque instant ?

Je me dis souvent avec mes condisciples kohaïs: ces fous là doivent avoir une famillle, des amis, un travail, d'autres loisirs, des soucis financiers, des maladies, ils doivent avoir mal lorsqu'ils se blessent ? Commment font ils ?

Une potion magique ?

Une drogue spéciale ?

Un corps bionique ?

Une technologie goa'uld ?

Est ce que leurs proches supportent cela ? Est-ce que le temps qui passe se poursuit à un rythme identique chez eux et chez moi ? Est ce qu'ils ont des genoux, des pieds et des articulations et des poumons comme ceux des êtres humains normaux ou bien quoi ?

Est-ce qu'ils deviennent vraiment vieux où sont ils immortels ?

Est-ce qu'ils dorment la nuit ?

Il y a dix ans lorsque je découvrais l'Aïkido chez Eric Jalabert Senseï, je pouvais enchainer sur le droit, d'autres activités martiales avant et après (Ninjutsu, Taï chi etc...), mes loisirs, mon boulot d'étudiant et je mangeais le strict minimum vital lorsque je trouvais le temps de me retrouver dans mon studio hors de prix. Et mon niveau était vraiment ridicule.

Et pourtant ce n'était rien du tout à coté de l'entrainement que mon senseï s'imposait lui même (ce qui est d'ailleurs toujours le cas).

Aujourd'hui mon niveau n'est pas bien brillant mais 6 à 9 heures d'entrainement par semaine suffisent  bien largement (en plus du reste de mes activités) à avoir raison de moi. Et me confronter dans des stages à l'enseignement des inoxydables Palmier senseï ou de Gouttard senseï (qui possèdent deux fois mon âge et font des cabrioles comme s'ils en avaient moitié moins) me fait comprendre à quel point le temps n'est plus le problème mais bien le sérieux, l'intensité et surtout la qualité de mon entrainement quotidien. Je ne veux pas me trouver d'excuse mais je souhaite trouver des solutions pour améliorer cela.

Et je pense que je ne dois pas être le seul, non ?

Je me rappelle ce que j'ai découvert (trop tard) du regretté Henry Plée dans ses chroniques martiales sur les différents "cerveaux" (primitif, reptilien, moderne) de notre anatomie. J'imagine aussi ce que le moins idiot (mais en réalité, le plus inutile martialement) de mes cervaux doit pouvoir inventer comme stratégie pour contrer cela. Mais est-ce vraiment la bonne voie que d'y réfléchir trop ?

En attendant de trouver mieux, voici humblement quelques petits fils conducteurs amusants pour les kohaïs comme moi (y compris les idiots qui espèrent invariablement devenir des rock stars de L'Aïki en moins de deux car j'en ai vu) et que j'ai déjà exploré pour vous:

 

 

Avec Gouttard senseï, "vous ne paaaasserez pas" si vous êtes encore debout à la fin du stage
(Source et Copyright J. Vayriot / Karaté Bushido)

La loi de la surcharge, Ne jamais sortir debout d'un tatami, tu devras :

Tout le monde connait cette règle sans vraiment la connaître. Les préparateurs physiques appellent cela : la surcharge. La surcharge veut dire  : pratiquer son activité physique au delà de ses capacités habituelles. Elle amène ce qu'un préparateur physique appelle également la surcompensation (l'organisme s'adaptant à ce nouveau rythme de façon naturelle et progressive).

Sans rentrer dans le jargon et les travers du sportif de haut niveau (qui nous amènerait à perdre l'art et le martial), il ne faut toutefois pas négliger cette base simple qui est : amener si possible à chaque entrainement notre organisme à un point tel qu'il est presque impossible pour nous de penser et de nous bloquer. On sollicite alors le "primitif" et le "reptilien" en nous (et je ne parle pas des aliens de V, je précise).

Tout le monde a fait l'expérience de cela sur un tatami. Au bout d'un temps Y (dépendant de nos capacités personnelles) le corps se met soudain à souffrir. On a l'impression de ne plus en pouvoir et puis à un moment nous sommes...bien. Le corps se détend totalement, il devient plus souple, l'esprit devient clair, on a l'impression qu'on pourrait continuer comme ça toute la journée (ce qui est le deuxième piège à ne pas faire mais c'est une autre histoire). On vient d'atteindre sa limite et on a mis un pied au delà.

Ce conseil s'adapte à tous. Même si vous avez l'impression de toucher vos limites après vingt minutes, il faut simplement faire en sorte qu'une prochaine fois le corps puisse tenir une minute de plus (et encore une etc...) et on finit par progresser physiquement.

C'est aussi valable pour le mental. Je peux aisément dire en prenant mon exemple personnel que cela marche pour avoir vaincu une phobie de l'eau très intense. La méthode est la même, il s'agit de toucher "sa limite mentale", la situation où l'esprit souhaite que ca s'arrête et de le faire régulièrement. Petit à petit, notre esprit et notre corps trouvent une solution et on s'habitue à cette limite puis on la repousse. Aujourd'hui, je n'aime pas l'eau (qui a dit que c'était pareil pour celle de mon verre ?) mais je peux y nager sans problème.

 

 

Le yokomen uchi félin

(source : l'excellent Blog Shoshin Aïkido que je vous recommande)

 

La technique du chat, Déconditionner ton corps, il faudra :

Notre corps s'adapte plus vite qu'on ne pense et cette adaptation est un frein au travail car une fois qu'il est habitué à un type d'entrainement régulier, à un ordre d'exercices et de mouvements, il n'évolue plus dans le sens qu'on peut parfois souhaiter. Stratégiquement parlant il faut donc savoir à la fois s'écouter et prendre du repos.

Oui, j'ai bien prononcé le mot repos effectivement.

Car comme le chat qui passe son temps à se reposer pour être en efficience totale pendant son temps d'éveil (l'histoire souvent de nous emmerder un peu avec ses croquettes), nous nous déconditionnons doucement en prenant un peu de repos ce qui permet de retravailler mieux et de façon plus efficace.

Parfois, les tendons, les ligaments, les articulations ou le dos est à la limite de la rupture parce qu'on pense qu'il faut en faire trop tout le temps. La vérité est qu'il vaut mieux faire mieux sur des courtes périodes que trop.

Et je ne tiens pas ce secret d'un senseï Japonais mais de mon maître d'armes lorsque j'ai pratiqué l'escrime en compétition dans ma prime jeunesse. Ce bon vieux Pascal ne nous laissait jamais arriver à un stade où nous n'étions plus capables. Il s'agit de dépasser ces limites un petit peu chaque jour mais pas de croire qu'on peut devenir un killer par magie tous les soirs.

Une  bonne façon de se déconditionner est aussi de varier les exercices et les activités et de ne jamais s'installer dans un keiko-routine. C'est ce que nous expérimentons régulièrement avec Monfouga Senseï et Iida senseï qui font varier sur un rythme précis techniques et exercices pour nous donner assez de temps pour les comprendre et les entrevoir mais...pas assez pour qu'on se relâche.

 

Pratique pour le You Jitsu (source : eloquenceinc)

 

La loi du miroir, Ecouter ton corps tu sauras :

Lorsque nous pratiquons l'Aïkido d'aujourd'hui, il faut bien comprendre et admettre que très peu sont capables de tenir techniquement et physiquement le coup en permanence sur de très longues périodes. Pour un certain nombre, notre corps est apte à supporter des adaptations si nous lui laissons le temps pour cela mais c'est bien là que le bas blesse.

Il est loin le temps des ushi-deshi (élève interne vivant avec le maître) et la plupart d'entre nous ne sont pas des "professionnels" ou encore ces anciens senseïs illustres vivant de la générosité de leurs proches. Nous avons donc une famille, un job parfois vital, un emploi du temps mitoyen "civil" à notre emploi du temps de budoka. Et culturellement, je vois mal les Aïkidokas d'aujourd'hui dirent à leur femme : "désolé chérie, mais je vais habiter avec le maître maintenant et le servir. D'ailleurs, tu viendras servir avec moi car je vais vendre la maison et donner le chat.".

Le "fou" actuel est donc un chanceux car il peut à la fois supporter les contraintes physiques mais dispose aussi de son emploi du temps pour le rendre compatible dans une certaine mesure avec les contraintes qu'il s'impose à lui même. Je ne dis pas que c'est simple pour lui évidemment mais simplement qu'il a pu avoir ce choix (et a dû le faire aussi et le payer parfois) à un moment T où certains de nos pratiquants doivent aller bosser et composer avec des horaires contraignants (même des fois incompatibles avec la pratique) sans aucune solution possible sur le moment (je pense aux urgentistes, à ceux qui voyagent beaucoup, aux routiers, à ceux qui font les trois huit etc..).

Je dis d'ailleurs bravo, car j'en connais, à ceux qui réussissent malgré tout à s'entraîner sérieusement malgré un rythme de vie hyper complexe.

Pour les gens lambdas (comme moi, enfin...) et donc entre les deux extrêmes (avec un emploi du temps normal pouvant supporter quelques entorses), il ne nous reste donc qu'à suivre ce conseil simple qui est d'écouter son corps et adapter les choix que nous avons dès que cela est possible (par extension, on doit aussi écouter le corps de son prochain mais c'est une autre histoire que cela). Attention, je ne dis pas qu'il faut être un fainéant mais bien d'être à l'écoute de ses propres fragilités pour mieux les gommer pour pratiquer plus et mieux.

C'est idiot mais il faut par exemple avoir le courage de reconnaître lorsque votre corps et votre esprit sont trop fatigués d'une journée de labeur pour enchaîner sur votre vie martiale, sinon, gare à la blessure, surtout lorsque vous êtes kohaï comme moi et en phase de grande adaptation.

Il faut aussi savoir reconnaître lorsque c'est l'esprit qui veut et non plus le reste.

Peu à peu, entrer dans le monde des "fous" signifie adapter vos opportunités de la vie à sa pratique de l'Aïkido (si c'est votre but). Parfois, ce sera possible rapidement. Parfois pas. Parfois, ca sera possible pendant un an ou deux et puis il faudra attendre un peu (une grossesse par exemple, un concours à passer, une longue maladie). Dans tous les cas, il faut savoir gérer les périodes où ce n'est pas possible de progresser efficacement et s'écouter afin de les traverser en ayant l'impression de continuer à avancer et se faire plaisir. Et attention aux frustrations. Selon moi, une bonne façon de faire est de trouver des paliatifs martiaux en attendant que passent les périodes creuses (lecture, vidéos, activités culturelles, suburis dans la salle de repos du boulot ou dans le parc à midi...) pour mieux rebondir après.

 

 

Le melon Charentais, évidemment

La règle du melon, Garder les pieds sur terre bien nécessaire, il sera :

Ce dernier  petit conseil en mode maître Yoda (hyper énervant hein?) est très important. Je ne dis pas que les rèves sont impossibles mais bien qu'il est nécessaire de prendre conscience du sacrifice des "fous" du tatami dans notre entourage.

S'engager dans le monde de nos "fous" vénérés de l'Aïkido, c'est  aussi payer un prix élevé en temps, en sueur, en travail, en choix. Tout le monde pense pouvoir le payer mais c'est faux. Je suis parfois peiné de lire ou d'écouter que certains maîtres passent à coté de leur mariage, de leur famille ou de bien d'autres choses pour continuer à vivre leur art pleinement. Cela me fait prendre conscience de l'exigence extrême de notre discipline et du respect qu'il vaut avoir pour ceux qui y consacrent presque totalement leur vie de façon la plus absolue.

Appliquer la règle du melon, c'est prendre aussi conscience qu'il s'agit d'un engagement dans le temps autant que dans l'intensité. L'essentiel n'est pas de tuer son corps en un an pour prouver qu'on peut faire une série de techniques. Chaque chose vient en son temps et si vous êtes encore régulièrement et tranquillement sur le tatami d'ici 20 années et auprès d'un bon professeur, vous serez certainement et toujours sur la bonne voie pour rentrer dans le monde des fous dans le respect des autres et de vous même.

Allez ! On retourne transpirer sincèrement plutôt que de rêver ! Dozo !

 

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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Gérald 13/11/2014 11:02

Je suis presque plus impressionné par les "fous" qui en plus de tout ça trouvent le temps d'animer un blog avec autant de contenu (et de verve) ;)

Aïki-Kohaï 13/11/2014 12:33

Merci beaucoup Gérald :-)

marion 12/11/2014 16:01

Ce sont mes pointes de pieds !!! :)

Aïki-Kohaï 13/11/2014 12:33

Mes remerciements pour la contribution de tes pieds à cet article :-)