INTRODUCTION : Il était une fois un Kohaï qui pensait être utile….

Publié le 11 Avril 2014

Dans la culture Japonaise, il est rare de voir un Kōhaï (le jeune élève, le débutant) sans son sempaï (l’élève plus expérimenté ou cadet).

L’instructeur du Kōhaï est en effet par définition plus compétent que lui et donc à même de le guider sur le bon chemin que l’élève ne peut découvrir par ses propres moyens.

Aux yeux des néophytes pour qui ce système hiérarchique est propre à la culture nippone et ses valeurs, on pourrait penser que Kōhaï est présenté comme un faire-valoir de son sempaï et la relation Kohaï/Sempaï se ferait alors à nos yeux au détriment de l’élève et non plus à son bénéfice.

Le mythe populaire Nippon d’un système de relations verticales avec un dominant qui donne les ordres et un dominé qui les exécute donne parfois aux « gaijins » (terme utilisé pour nommer un non japonais ou un étranger) et à n’importe qui l’idée que le sempaï tout puissant est là pour commander tous les aspects de l’apprentissage et du développement de l’élève ignorant dont on dénierait le droit d’avoir son raisonnement propre, son libre arbitre ou une capacité à progresser tout seul.

On pourrait alors s’imaginer dans ce cas que, sous l’égide d’un maître japonais ou élève dans un art martial japonais, nous nous trouvons prisonnier dans un état de soumission, de dépendance voire de faiblesse et qu’on nous enlève nos si chères libertés individuelles.

En réalité et quelque soit la justesse de nos interprétations sur tel ou tel couple célèbre d’élève et d’instructeur et sur la rigidité de la société Japonaise en général, il faut faire abstraction de tout cela et regarder cette relation d’un œil parfaitement neuf lorsqu’on traite de la relation du Kohaï et du Sempaï voyageant ensemble sur le chemin de l’Aïkido.

En effet l’aïkido est, à mon humble interprétation, un chemin où l’élève ne peut pas progresser sans le maître mais où également, le maître ne peut jamais progresser sans son élève. Et tous les deux sont libres de s’apporter ce dont ils ont besoin de la façon la plus adaptée à leurs souhaits.

Une école de liberté dans une rigueur terrible :

Gouttard Senseï dit lui-même de l’aïki qu’il s’agissait d’une école de liberté dans une rigueur terrible. Selon mon analyse de ses mots il semblait inviter à penser que si nous sommes enfermés dans des codes en tant qu’Aïkidoka sur le tatami, nous n’en sommes pas moins libres de tracer notre chemin comme bon nous semble et d’apprendre de la manière qui nous semblera le plus opportun afin de forger notre propre aïkido.

C’est dans cette logique des choses que l’aï-ki-do, la voie de la convergence des énergies, fonctionne. Car cette convergence des énergies doit s’effectuer à l’intérieur du pratiquant mais également et en second lieu avec tous ses partenaires et donc son sempaï. Et pour qu’une convergence se produise il faut trouver une certaine harmonie, un équilibre entre les deux. Sempaï n’est donc que la moitié d’un tout dans cet échange s’il veut que ca marche.

Sur le plan technique, le sempaï a également besoin pour son développement personnel de travailler son aïkido avec une multitude de partenaire. Sans cette candeur, sans la naïveté du travail des kōhaïs, il ne peut savoir si son propre travail est à même de s’adapter à n’importe qui dans n’importe quelle situation.

En effet, un kōhaï ne dispose pas des compétences, des codes, du vocabulaire, de la connaissance des mouvements de l’aïkido. L’élève peut toutefois surprendre son sempaï, lui apprendre ce qui va marcher et lui rappeler bien plus efficacement qu’un partenaire aïkidoka habitué à réagir, ce qui ne fonctionnera pas ou ce qui manque dans sa propre pratique. Le Sempaï se confronte à la réalité du monde bien plus fortement en travaillant avec son kōhaï qu’avec un vétéran des tatamis souvent rigidifié dans une pratique ou un style. De même, travailler avec son kōhaï permet à l’instructeur de vérifier qu’il maitrise ses propres connaissances techniques depuis la base. Le Sempaï observe également ses propres façons de faire, d’agir, et les confrontent à une plus grande simplicité, permettant parfois de gommer le superflu et d’épurer sa propre pratique ou même son propre comportement au dojo (et ailleurs).

Vous me direz évidemment et vous aurez raison : l’aïkido n’est pas le seul art martial à bénéficier de telles qualités. Bien d’autres arts martiaux, d’autres sports ou pratiques ont le même potentiel. C’est en revanche plus criant pour l’aïkido qui nécessite de travailler avec son partenaire en permanence et surtout de s’harmoniser avec lui pour atteindre une réelle efficacité. Il n’y a pas d’adversaire à détruire proprement dit mais un autre esprit à guider. Il n’y a pas de cible à vaincre mais une personne inconnue en face de soit que l’on accompagne d’un endroit à un autre. Il n’y a pas de force car tout est souplesse.

Le jeune élève que je suis (et je ne suis pas le seul) à donc un rôle primordial à jouer dans ce partenariat vertueux sur le chemin de l’aïkido et c’est pourquoi premièrement j’ose rédiger sur ce sujet. Mes articles futurs seront dédiés à des kōhaïs, pensé par un kōhaï qui (re)débute sa pratique depuis quelques mois, et fait pour des kōhaïs qui souhaitent découvrir ou redécouvrir cet art martial méconnu.

J’ajouterais qu’énormément d’articles actuels (dans des revues spécialisées, sur internet) sont souvent consacrés (de façon consciente ou pas) à des pratiquants expérimentés avec du vocabulaire technique incompréhensible pour un débutant et que cela nécessite une certaine ré-harmonisation que je tenterais d’apporter. Evidemment, je ne suis pas le premier à m’exercer à cela (et j’indiquerais d’ailleurs d’autres sources excellentes que je consulte) mais j’espère le faire bien.

Le kohaï mérite que l’on s’occupe de lui :

Comme le mentionnait Tamura Senseï, le senpai prend soin du kōhai car le kōhaï « occupe la place qui est la sienne et mérite par là que l'on s'occupe de lui ». Selon mon interprétation, il semblait vouloir dire que la place du kōhaï nécessite par définition une attention particulière de la part des pratiquants plus expérimentés et que le simple fait d’être moins expérimenté est une raison suffisante en soit pour qu’on le traite bien. Le kōhaï s’impose déjà des codes encore inconnus, une étiquette avec laquelle il n’est pas familiarisé, une tenue vestimentaire qu’il n’est pas habitué à porter et va probablement prendre toute l’eau de son corps à chaque session d’entrainement sous la direction d’autres inconnus. N’est-ce pas là une raison suffisante pour bénéficier du meilleur des traitements ?

Le fait que, nous, kōhaïs décidions un jour de se mettre dans cette position plus qu’inconfortable et d’y rester, voire d’y consacrer une grande partie de notre temps puis de nous investir dans la pratique de l’aïkido est un premier pas primordial et méritant d’être respecté par ceux qui sont déjà passés par là.

Traitre est le chemin des plus expérimentés qui en viendraient à oublier ce fait à mépriser le débutant pour sa maladresse, son franc-parler, sa naïveté ou sa lourdeur. Et oui, novices, vous avez bien compris, nous avons le pouvoir d’être respecté à notre juste valeur et le droit de l’exercer dans sa pleine mesure.

Traitresse est la voie également du pratiquant expérimenté qui s’ignore par excès d’humilité, d’égoïsme ou de peur et ne souhaite pas « prendre sous son aile » le kōhaï du fait des obligations mutuelles qui en découleraient fatalement. Gare à cela, car nous ne sommes pas tous prisonniers d’une relation hiérarchique du japon féodal poussée à l’extrême. S’engager auprès des novices, messieurs les vétérans, ne veut donc pas dire que vous devez les nourrir, les blanchir, les loger et les emporter partout où vous allez comme des animaux de compagnie. Se dégager toutefois de responsabilités qu’impliquent fatalement l’expérience conduirait très vite à l’isolement entre vétérans de la pratique et donc à appauvrir la qualité du travail de l’aïkido.

Il est également évident que nous sommes toujours le kōhaï de quelqu’un et qu’il faut savoir reconnaître et adapter son comportement tout en restant ouvert et ne pas forcément singer une relation sempaï/kohaï à la japonaise qui serait alors vide de sens. Le but est de trouver sans cesse dans sa relation avec l’autre sur le tatami (et au-delà) une certaine harmonie soit en tant que sempaï avec les responsabilités que cela implique, soit en tant que kōhaï avec les attentes que l’on a. Car être un débutant qui vient pour la première fois au dojo est un moment émouvant mais qui passe très vite. Quelques mois plus tard, il se peut qu’un autre élève arrive et se retrouve dans la même position et qu’il se tourne vers vous pour savoir comment se comporter. Comme le préciserait Katherine Heins « quelque soit le grade, vous devriez toujours vous appliquer à prendre vos responsabilités ».

C’est finalement la seconde raison qui m’amène à rédiger ces articles de mon humble niveau de kohaï et qui sont sans prétention aucune. Aucun de mes travaux n’appelle à devenir une référence en la matière et la plupart ne sont que de faibles tentatives de retranscription d’un savoir de professeurs et de pratiquants plus expérimentés concernant une technique, une sensation à un moment T dans la pratique de l’aïkido ou une situation. Je m’excuse donc par avance si d’éminents aïkidoka dénichaient à tout hasard erreurs, balbutiements ou imprécisions.

Les tribulations d’un kōhaï ne racontent après tout que mon propre ressenti de débutant, conscient tout de même que ce qu’il tente d’apprendre pourraient éventuellement servir à d’autres débutants marchant joyeusement sur le chemin de Morihei Ueshiba.

Korindo Dojo par Aïki-Kohaï

Korindo Dojo par Aïki-Kohaï

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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Eliya 24/04/2014 20:05

Le Kohai est un Sempai en puissance, et le Sempai un ancien Kohai, sans respect pour l'autre, comment l'un ou l'autre se respecterait-il lui-même ?

Comme le dit Gouttard Sensei,l'Aikido révèle la personnalité du pratiquant, à travers sa manière de traiter son partenaire, il se révèle plus clairement que par la parole. Nombre de pratiquants dans la position du Sempai sont hautains, dédaigneux, voire méprisants, prenant de haut ceux qui sont plus faibles et moins expérimentés qu'eux.

Le mauvais Kohai fera un mauvais Sempai, et un bon Kohai sera un bon Sempai, le Kohai qui ne veut rien écouter, qui se chamaille avec les autres Kohai, qui veut toujours avoir raison, fera un exécrable Sempai. La gloire et l'honneur du Sempai est d'avoir la chance, d'être gratifié de la considération dont le gratifie le Kohai. Le Sempai prend sa dimension de Kohai exclusivement au travers du Kohai, plus le Kohai l'admire et l'écoute, plus le Sempai est gratifié.

La relation entre le Maître et son Disciple est presque filiale, ou du moins fraternelle, une relation familiale, et cette relation n'avance que sur ses deux pieds, le respect mutuel et l'harmonie. Une famille sans ces éléments se déchire, et tout le monde est perdant, la figure d'autorité tout autant que l'apprenti.

L'Aikido est un espace de découverte de soi, autant que de découverte de l'autre, à la recherche d'une harmonie. Se perfectionner sur le tatami comme bon Aikidoka ne peut que perfectionner sa personnalité !

Bon courage jeune et sémillant Kohai, que l'humilité soit votre armure face aux mauvais Sempai ! ;-)

Eliya