L’Aïkido face à la violence d’aujourd’hui

Publié le 9 Mai 2022

Attention : Cet article est paru précédemment dans la nouvelle version de Dragon Magazine, HS spécial Aïkido sous une version légèrement simplifiée. L'article a été remis à jour dans sa version 2022. Bonne lecture.

 

 

L’Aïkido est un art martial moderne surnommé par John Stevens comme « L’art de la paix » et il se trouve par nature en opposition avec l’ouvrage plus ancien du célèbre de Sun Tzu intitulé « L’art de la guerre ». Cette dichotomie va régulièrement poursuivre nos pratiquants pendant leur parcours. Elle fait également face aux réalités crues d’aujourd’hui. Sommes-nous une réponse possible dans un monde plus violent ou devons-nous disparaitre ou évoluer pour y survivre ? Tentons de sortir des poncifs et de s’interroger sur le rapport à la violence d’aujourd’hui au sein de notre discipline.

 

Sortir de l’aveuglement :

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai longtemps pensé que la violence n’était pas en augmentation. Par comparaison géopolitique tout d’abord, en observant le pourcentage de décès dus à la guerre dans les sociétés humaines ou encore le nombre de morts au combat en Europe par conflit inter-état depuis les années 1950. Ce constat d’il y a plus de 10 ans m’a rassuré sur mon appétence pour l’Aïkido d’aujourd’hui où la non-violence, la concorde, la bienveillance et l’éducation de l’être humain passe avant des objectifs d’efficacité au combat.

Je me souviens tout d’abord avoir cru en l’analyse académique quand bien même je constatais moi-même, à titre personnel puis professionnelle, des situations d’extrême violence dans les territoires sensibles ou bien les transports en commun des grandes agglomérations. La rigueur universitaire s’est depuis fortement confrontée aux attentats et aux réalités crues du quotidien mais j’ai poursuivi une sorte de devoir de réserve quand bien même je constatais moi-même en 2017 avoir la nécessité à titre professionnel d’une formation en sécurité qui m’a questionné profondément là encore sur le piège de la question de l’efficacité en Aïkido.

S’agissait-il de ma part d’une distorsion cognitive amenant à une généralisation ? Dans un monde où la communication est immédiate et spontanée, étais-je dans l’erreur dans mon sentiment d’être plus exposé d’année en année à la phénoménologie de la violence ? Et si c’était le cas, devais-je éviter d’alimenter la peur en communiquant mon inquiétude à mon entourage civil ou martial qui vivait et vit toujours des situations identiques ? Etais-je dans le sentiment d’insécurité ou étais-je en train de la vivre ?

 

 

Retrouver ses propres instincts :

Je me suis ensuite souvenu de mes premiers pas dans les arts martiaux à la fin des années 90, d’avoir abandonné l’escrime compétitive et mon maître d’armes, Pascal Ignace, pour deux raisons. Le cout et le besoin concret de savoir me défendre. J’avais pris des coups. J’avais choisi le Taekwondo pour dépasser ma peur qui était donc bien là dans le quartier populaire où je vivais. Il était vital que je puisse me défendre. Le souvenir vivace de cette sensation où, fraichement sorti d’un combat compétitif local, j’avais pris mais encaissé des frappes dans un cadre ritualisé me semblait pourtant essentiel. Sorti du tapis, je me pensais plus fort et capable de répéter l’exercice dans un cadre réel si la nécessité m’y poussait. Ce besoin maladif de confiance que j’estimais devoir dépasser ensuite, je l’ai senti plus tard dans les yeux de certains de nos jeunes pratiquants d’Aïkido, d’année en année. Sans savoir quoi répondre. Probablement pour les mêmes raisons que j’avais moi-même sans pouvoir me l’avouer en tant qu’adulte.

Oui la violence est bien là. Evidemment moins qu’un théâtre de guerre étranger mais évidemment plus qu’à la libération. Toutes les 24h France selon les derniers rapports de l’observatoire nationale de la délinquance désormais dissout, c’est 2400 victimes de violences physiques. La violence entrainant la mort a bondi de 52% de 1972 à 1983 sur notre sol. En deux décennies, le nombre d’homicides et de tentative d’homicides est en augmentation 91%. Ce réel a déjà rattrapé le monde martial depuis vingt ans et explique en partie l’engouement extrême pour les systèmes plus pragmatiques.

Dans le contexte d’après-guerre où l’Aïkido était entièrement évidé de son argutie militaire puis dans les quarante années suivantes où la construction personnelle supplantait entièrement le besoin d’être un combattant, l’Aïkido a connu son âge d’or. Et maintenant ?

Comment l’Aïkido peut il répondre aux besoins des jeunes femmes et des jeunes hommes que j’accueille dans les forums associatifs et qui sont régulièrement victimes de la violence ou du harcèlement qu’ils vivent au quotidien ? Devons-nous nous résoudre à leur dire d’aller voir le club d’à côté ? Comment pouvais-je éveiller leur intérêt martial pour l’Aïkido dans un monde sans règle ou le Budo n’est pas la réponse concrète et rapide à leurs aspirations ? Devais-je me contenter d’aller démarcher des intellectuels et des cadres supérieurs en mal d’un sacerdoce et non d’un système efficace et simple ?

 

 

Les outils de la violence en Aïkido :

Il n’y pas de honte à dire que l’Aïkido d’aujourd’hui n’est pas efficace pour de multiples raisons. Par nature tout d’abord car être efficace c’est tuer ou blesser. Par choix ensuite parce que la gymnique et le développement des qualités athlétiques sont des aspects complets qui peuvent suffirent à occuper une vie de pratiquant sans expérimenter un seul « vrai » combat. Par absence de nécessité aussi parce que l’Aïkido est un Budo et donc avant tout un système d’éducation ensuite inspiré d’un système martial. Par lacune enfin, parce qu’un travail libre ou spécifique n’est pas systématisé dans certaines hypothèses où l’efficacité pourrait s’épanouir. Toutes ces raisons sont valables et n’enlèvent absolument rien aux autres qualités de l’Aïkido. N’oublions pas que dans nos veines coulent plus le sang de Yokozuna que celui de Miyamoto Musashi.

Il est en revanche plus grave de s’aveugler sur nos compétences actuelles et plus grave encore de ne pas tirer les leçons de la réalité concrète qu’un pratiquant sur trois vient chercher en Aïkido comme je l’évoquais plus haut parce qu’il vit la violence dans son quotidien. Le plus souvent, on se contente d’affirmer sans prouver que l’Aïkido sera efficace, dans un futur indéfini, si le pratiquant s’entraine assez ce qui est impossible sans développer les qualités, les principes, les objectifs de moyens et de résultat.

L’Aïkido possède en revanche des atouts concrets dans notre rapport à la violence d’aujourd’hui. Confronté lors de ma formation en sécurité à des pratiquants de Viet Vo Dao, je possédais de bons réflexes, une coordination, la confiance suffisante et un rapport à la chute et au sol aussi concret que les autres. Confronté à des pratiquants de karaté ou de systema, j’avais déjà pu expérimenter la même chose. C’est cette expérience personnelle que je vais mettre en avant lorsque j’évoque cette question. Est-ce que l’Aïkido « marche » ? Absolument pas si l’on applique un catalogue mécanique dans un contexte paradoxal où nous utilisons des éducatifs sur un partenaire qui n’est pas complaisant. Toutefois derrière la technique, les principes peuvent fonctionner sans aveuglement si l’on apprend à sortir des attaques conventionnelles.

Ce qui m’a manqué dans cette expérience avec le réel, c’est la liberté. Notre pratique martiale consiste à développer des réactions éduquées et non la conscience d’une frappe. Je perdais de l’autonomie dans les confrontations avec d’autres disciplines, même ritualisées avec ou sans protection, parce que nous n’enseignons pas cette autonomie contrairement à d’autres écoles. Alors que faire ?

 

 

Notre force est notre identité :

Nous n’allons pas dénaturer l’Aïkido en art martial mixte. Nous n’avons aucun avenir non plus à nous bercer d’illusion et à éluder ces problématiques où dédaigneusement refuser des élèves qui viennent ironiquement à l’Aïkido pour se défendre. Nous n’allons pas non plus devenir une danse de salon. Il nous manque assurément ces choses que Moriheï Ueshiba et ses élèves directs possédaient et qui sont la rigueur, l’intensité et l’expérience du combat. Ceux qui la possédaient se chargeaient de le faire expérimenter aux autres sans concession. Ceux qui recevaient cette conscience instinctive à l’entrainement était capable de se mouvoir en ayant la conviction profonde d’avoir évité le pire, même si aucune volonté de nuire n’était à l’œuvre. En contextualisant, le contexte éminemment militaire dans lequel baignait le fondateur de l’Aïkido et ses élèves explique à lui seul l’absence totale de besoin d’efficacité exprimé à cette époque sous couvert de spiritualité. Elle était évidente.

Dans cette rigueur, nous n’avons enfin aucun intérêt à renoncer aux principes fondamentaux de notre discipline qui sont également indispensable dans un contexte violent. Ces principes ne sont pas le problème. La bienveillance, le respect de l’intégrité, l’absence d’opposition dans la plupart des exercices et du travail sous forme de kata sont juste à interpréter avec le bon contexte. Nous pourrions gagner à développer une physiologie et une psychologie du combat comme l'expose très bien Christophe Jacquemart, l'auteur de Neurocombat dans ses ouvrages sans perdre notre esprit. Nous avons des outils concrets appelés Irimi, Atemi, Awase et Musubi qui sont fonctionnels sans quitter notre sphère de compétence si nous les exploitons finement.

Dans la mesure où, je le redis, les attaques réelles sont non conventionnelles et non prévisibles, il reste aussi possible d’engager des études spécifiques et des stages de perfectionnement transversaux sur ces questions. Je le répète ad nauseam dans ces colonnes, il ne sera jamais possible de rendre un Aïkido efficace pour le plus grand nombre dans la mesure où l'enseignement de l'Aïkido en matière d'efficacité nécessite un entrainement spécifique…mais nous pouvons préparer physiquement et mentalement un pratiquant qui le souhaite à des contextes violents. Redonner de la confiance, du respect pour soi et l’envie de surmonter l’impact de cette violence est également une qualité essentielle de notre art qu’il faut faire le choix de cultiver pour (re)faire de nous des budokas complets.

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux, #Actualités-Nouveautés

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