L’Aïkido et la performance

Publié le 15 Avril 2022

Le corps de guerrier du fondateur

Le corps de guerrier du fondateur

Attention : Cet article est paru précédemment dans la nouvelle version de Dragon Magazine, HS spécial Aïkido sous une version légèrement simplifiée. L'article a été remis à jour dans sa version 2022. Bonne lecture.

Dans un art martial, nous sommes régulièrement confrontés à nos propres limites. L’Aïkido ne fait pas exception mais fait pourtant l’objet en tant que Budo non compétitif d’un débat acharné entre défenseurs d’un cheminement personnel abstrait et pourvoyeurs de solutions adaptées au monde d’aujourd’hui pour se dépasser dans l’effort. Tentons ici de sortir des clivages et de s’interroger sur la performance dans notre discipline.

 

Forger le corps

 

Changer notre rapport à la performance :

Dans l’esprit collectif des arts martiaux dits traditionnels, la performance est un résultat péjoratif. Ce dernier est souvent associé au prisme compétitif et ses pires dérives. Attention toutefois : Le simple fait de l’aborder dans le cadre d’un entrainement, d’un stage ou au hasard d’un échange sur un tapis entre enseignants permet rapidement de se rendre compte de son caractère tabou ou dénigré.

Il n’y a pas de compétition en Aïkido dit-on. La performance y est forcément un facteur secondaire totalement négligeable dans les discours officiels. Après tout, nous sommes une discipline traditionnelle où le voyage est plus important que la destination n’est-ce pas ? La ceinture ne sert qu’à tenir le pantalon après tout…

Derrière la vitrine et les postures se trouvent pourtant une réalité criante que tous les débutants et les sans-grades peuvent voir sans honte. Il y a de nombreuses compétitions en Aïkido. Elles se situent au-delà des médailles et des podiums, bien loin des stades et des vélodromes mais ces compétitions ne font pas moins l’objet de luttes acharnées, d’efforts, de compromis, de sacrifices et parfois d’affrontements. Ces compétitions larvées sont dans tous les esprits, se trouvent dans tous les groupes, surtout les plus traditionnels : je veux bien sur parler des grades et du pouvoir qu’ils profèrent dans les structures pyramidales de l’Aïkido et ses disciplines associées.

Les passages de grade de tous les groupes sont souvent des arènes. On s’y compare. Les spectateurs sont là. Les professeurs (qu’ils soient les vôtres ou un jury fédéral) vont juger de votre sort et de votre geste. Il n’y a ni sable ni lion mais c’est votre combat. Votre attitude en tant que pratiquant est analysée. Le grade symbolise cet objectif et la performance attendue doit être délivrée pour le mériter.

La course aux grades en Aïkido est donc bien une course. Il y a un objectif mesurable. Il y a ceux qui se l’avouent et ceux qui font semblant de ne pas se l’avouer. Chaque groupe à ses combats, ses débats, ses juges, ses illusions, ses arbitres, son culte du chef et les grades incarnent souvent le baromètre unique. Peu importe qu’ils soient bénévoles ou professionnels, ceux qui possèdent les grades en sont fiers (souvent à juste titre), ceux qui n’en ont pas souhaitent régulièrement en avoir et ceux qui les préparent font d’importants efforts. Les débutants veulent la fameuse ceinture noire depuis que l’Aïkido s’est implanté en France dans les années 1950 et pour l’obtenir et bien, vous savez qu’il faudra entrer dans ce colisée sans myrmidon.

Soyons donc plus humbles et plus sains dans notre rapport à la compétition ! Soyons moins dédaigneux des sportifs qui admettent travailler dur pour obtenir leur place sur un podium que nous ne comprenons pas. Comparés à eux, nous sommes des gladiateurs d’opérettes. Soyons surtout plus sérieux dans notre analyse de la performance. Cessons enfin d’être l’arbre qui cache la forêt et admettons que l’Aïkido, s’il est fondamentalement non compétitif peut être synonyme de performance sans dénigrement, de dépassement physique sans dérive, d’accomplissement sportif et mental dans certaines situations logiques de notre quotidien martial.

Il n’y pas de honte pour un artiste martial à se fixer un objectif, à l’obtenir dans la sueur de sa propre pratique et à en tirer satisfaction. Ce comportement n’est moins respectable que celui qui pratique pour le plaisir que l’Aïkido lui procure. La sagesse est d’en tirer une leçon personnelle qui va cheminer dans votre esprit pour délivrer un autre regard sur votre performance martiale et la valoriser.

La performance n’est pas qu’un résultat, c’est un comportement, une efficience, un respect dans les yeux qui ceux qui vont vous observer l’accomplir. Dans le domaine des arts, la performance est une action face à un public sans que ni cette action, ni le public y voit quelque chose d’avilissant ou de mauvais. Elle peut être un moyen d’action, une source de motivation ou même, comme le souligne le terme en vieux français, un accomplissement.

 

 

Forger l'esprit

 

Les outils de la performance en Aïkido :

Historiquement, l’Aïkido n’est pas un art martial traditionnel dans la mesure où il représente une modernisation de la tradition. S’il n’est pas un sport bien sûr, l’Aïkido possède toutefois des composantes sportives et certaines situations martiales non compétitives imposent donc une autre idée de la performance.

Là encore, il y a ceux qui vont se l’avouer et les autres. Une démonstration doit fatalement révéler l’efficience, la justesse et produire le résultat attendu. Il s’agit encore d’une performance. Le respect d’un principe, d’une technique nécessite que nous nous posions sans cesse la question : suis-je performant ? Est-ce que cela marche sur mon prochain ? Et si ce n’est pas le cas, que puis-je faire pour produire le résultat attendu ? Tout ceci vous l’avez maintenant compris est encore et toujours performance. Cela nécessite bien entendu des outils pour l’optimiser. Existent-t-ils déjà dans notre curriculum technique ?

Là où les fondateurs de la discipline laissent une idée plutôt absconse des moyens concrets pour parvenir aux mêmes performances que nos maîtres, l’idée de purification (Misogi) par l’entrainement, la concentration, l’abnégation martiale dont ils faisaient preuves, mais aussi les nombreux concepts techniques liées à la respiration, à l’imagerie mentale, à la gestion du stress ou encore l’affirmation et la confiance en soi qu’on trouve dans les discours ésotériques où non de Moriheï Ueshiba et ses disciples directs sont pourtant excessivement proches de nos techniques modernes de préparation mentale. Pourquoi les bouder par conséquent ?

Dans un Aïkido dit traditionnel où l’esprit et le corps sont intimement liés, nos pionniers étaient déjà conscients de la nécessité impérieuse de polir l’ensemble des aspects de leur Budo jusqu’à l’épuisement pour exécuter les gestes techniques qui font encore rêver nos pratiquants d’aujourd’hui. Que sont les exercices de taïso, de méditation, de zen en mouvement qui vont les accompagner si ce n’est des outils pour préparer le corps et l’esprit à l’action ?

Le kata n’est-il pas une routine de performance ? Sa visualisation une imagerie technique ou de l’entrainement neuronal ? Nos cris de combats ne sont-ils pas des ancrages ? Notre étiquette un outil pour se dynamiser ou agir sur sa concentration ? Le système d’élève dit « interne » au dojo n’est-il pas une méthode traditionnelle de coaching ? Sans le savoir, le pratiquant d’Aïkido fait donc malgré lui de la préparation mentale et physique au service de sa propre performance et de son développement personnel. Il n’y a pas à en rougir ni à en avoir honte. Afin d’éviter les dérives sectaires, le charlatanisme, le mysticisme, il est donc urgent d’en prendre conscience pour démystifier simplement ces pratiques, les analyser, en tirer toutes les conclusions logiques, biomécaniques, psychomotrices et les comparer aux travaux modernes les plus efficients. Il est en effet crucial d’en saisir les bienfaits pour l’individu et de développer ces outils simples en apparence pour le plus grand nombre. Sans dénigrer le passé ni faire croire à une tradition mal comprise, nous pouvons nous appuyer sur ce que nous connaissons.

Si le Budo est une voie de développement de l’individu alors autant tout faire pour celui-ci réussisse et s’accomplisse pleinement.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Pratique de l'Aïkido

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