Modifier l'imperceptible

Publié le 29 Février 2016

Modifier l'imperceptible

Devenir meilleur en paroles et en actes doit être un soucis constant. Attention toutefois aux éceuils des belles phrases et des bons sentiments, il n'est pas question pour un pratiquant d'arts martiaux d'atteindre la perfection ou encore de devenir autre chose que nous ne sommes déjà.

Devenir meilleur en paroles et en actes dans et hors du tatami signifie pour moi trouver qui nous sommes en réalité et non pas ce que nous fantasmons de devenir.

Il s'agit d'être honnête avec notre nature profonde. Il s'agit également de retrouver de quoi notre corps est capable en réalité ou bien de quoi il était capable autrefois. Du plus kohaï d'entre mes lecteurs au plus expérimenté, il n'est pas un seul d'entre vous qui ne sache pas déjà que la tache est difficile.

Cela implique d'abord de s'aligner parfois dans la douleur avec ces vers de Corneille, que j'apprécie, tirés de L'illusion Comique et qui déclament "Leurs vers font leur combat, leur mort suit leurs paroles".

Cela suppose ensuite d'établir des constats vrais :

Chacun d'entre vous connait quelqu'un qui prétend être ce qu'il n'est pas.

Chacun d'être vous prétend peut-être être ou devenir ce qu'il n'est pas.

Difficile de se juger soit-même objectivement et de juger les autres clairement lorsqu'on pratique un art martial avec ses multiples facettes. Plus difficile encore de respecter la différence, l'antagonisme des pratiques et surtout d'apprécier ce qu'il n'est pas (encore) possible de voir.

Pour toutes ces raisons, je me suis toujours intéressé aux choses imperceptibles de l'Aïkido depuis ma première initiation :

Quelques années de recherche superficielles se sont empilées et je n'ai pas de réponse claire à ce jour mais je souhaite évoquer avec vous quelques pistes. En préambule à cette réflexion, je vous invite également  à lire les réflexions d'Olivier Gaurin dans la dernière parution de l'Aïkido Journal. De même, je vous invite à consulter sur le même thème ma propre recherche concernant la face Omote et Ura de l'Aïkido dans le dernier Hors série de Dragon magazine ainsi que les réflexions plus pousées d'autres contributeurs 100 fois plus compétents que moi.

 

La recherche du Principe Aïki :

 

Première chose jugée imperceptible et largement débattue : Qu'est ce que le principe Aïki de l'Aïkido ?

De nombreux pratiquants présentent souvent le principe Aïki comme un principe purement abstrait, stratégique ou bien profondément mystique ou philosophique destiné principalement à guider le pratiquant d'Aïkido dans la bonne direction.

Le "principe Aïki" est, selon moi et dans la lignée de mes recherches liées à notamment à Okamoto Seïgo, une utilisation du corps qui n'est majoritairement pas perceptible à l'oeil. Comme la matière noire s'observe et se devine en astrophysique à l'aune des corps physiques présents autour dans l'espace, il n'est pas possible de "trouver" le principe Aïki sur une vidéo ou bien de l'observer dans une démonstration si vous ne savez pas ce que vous recherchez.

La découvrir en pratique revient à explorer le domaine de la sensation en Aïkido directement sur le terrain et, amis débutants et moins débutants, vous savez que les pièges existent partout. Tout le monde peut se souvenir avoir songé au moins une fois en observant un maître "Celui-là est un bourrin", "Celui-ci est bien trop mou" ou encore le sempiternel "Cette pratique n'est pas réaliste".

Beaucoup moins ont eu la chance de faire le constat en pratiquant "entre les mains" du maître en question que ce qu'ils observaient n'était pas la vérité. Qu'un tel pouvait paraître extrêmement dur alors qu'il laisse au contraire un sentiment de libération ou de souplesse. Qu'un tel pouvait sembler relativement mou alors que ses techniques mettent le corps à mal. Qu'un maître qui pouvait montrer une ouverture cache en vérité une contrainte ou un leurre.

Ces réponses sont des alertes évidentes pour un chercheur : Elles veulent dire que votre oeil seul ne peut pas tout identifier. Elles indiquent également qu'il y a des choses à identifier avec le corps et le coeur. Elles sont là enfin pour avertir votre égo qu'il est extrêmement hasardeux de juger son voisin dans un même domaine de compétence sans pouvoir "sentir" ce qu'il fait et "écouter" ses gestes avec les mains à la manière d'un osthéopathe ou d'un shiatsuki.

Le domaine de la sensation est effectivement un univers que seul celui qui pratique (et non celui qui en parle) peut légitimement explorer à sa guise et selon son envie dans les arts martiaux. Mais là encore, il ne suffit pas non plus d'être en capacité de chercher quelque chose pour trouver cette chose surtout si l'élève ne dispose pas des codes nécessaires pour identifier l'objet de sa quête.

Ainsi la recherche du principe Aïki est un véritable sacerdoce qui ressemble à tenter de chercher une aiguille dans une meule de foin sans savoir où se trouve la meule et à quoi ressemble en réalité une aiguille...

Cela veut-il dire que sans un maître pour vous guide vous resterez ignorants ?

Oui et non.

Je vous disais que le principe Aïki n'est pas perceptible à l'oeil mais s'il peut être enseigné, c'est qu'il est possible de le démontrer. La démonstration suppose au regard de la nature même du principe que le corps soit capable de le démontrer de façon transmissible et de le recevoir afin de le comprendre.

Je pense donc, comme beaucoup, qu'il est possible de récolter quelques bribes ou bien quelques traces de ce principe en pratiquant, de préférence avec des maîtres qui sont capables de donner et/ou qui sont passés entre des mains qui étaient capables de donner.

Est-ce que cette recherche suffit à permettre la mise en pratique du principe Aïki dans sa pratique quotidienne de l'Aïkido ? Absolument pas. Mais elle dipose du mérite de remettre en question le visible et l'invisible et c'est un premier pas essentiel.

Elle est également salutaire car avec cette aventure vient fatalement la remise en question. Est-ce que ma pratique est la même que celle que je peux percevoir et pourquoi ? Quelles sont ces différences ? Sont-elles un handicap ou bien un atout ? Sont elles dangereuses pour le corps ou sont elles bénéfiques et naturelles ? Est-il possible d'être efficace ou non en évoluant ? Faut il avancer ou revenir en arrière ?

Où vais-je sur le chemin des arts martiaux et qu'est ce que je recherche en réalité ?

J'espère que vous le constatez comme moi : Trouver le principe Aïki est en réalité moins important que de consacrer son temps à ouvrir un regard neuf sur ce que vous faites. Vous connaissez toutes et tous l'adage "Il n'y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir".

Ultimes questions pour finir : Le principe Aïki est il enseigné par "les maîtres de la lumière" évoqués par Marc Bachraty dans son dernier ouvrage ou bien seulement par les "maîtres de l'ombre" dont j'ai entendu parler pour la première fois dans les chroniques de feu Henry Plée ? Peut-être en réalité un peu des deux ? Comment le savoir ?

 

La modification de l'utilisation du corps :

 

Deuxième chose imperceptible par excellence et qui me pose souvent de nombreux questionnements sans réponse : La modification de l'utilisation du corps. Utiliser le corps suppose un mouvement et les plus débutants d'entre vous vont immédiatement m'interpeller en posant une question juste :

Comment peut-on modifer l'utilisation du corps lors d'un mouvement pour qu'il ne puisse pas être vu ?

Prenons l'exemple le plus simple : Lever un bras. Faire ce mouvement basique est effectivement visible et il est censé utiliser à chaque fois les même muscles, les mêmes os, les mêmes articulations non ?

Rien n'est plus faux en réalité. Si je vous demande maintenant de lever un bras en détendant complètement votre pouce. Si je vous demande de lever un bras en mobilisant votre articulation à sa base ou bien en sollicitant d'avantage vos extrémités, saurez vous faire la différence entre les deux gestes alors que le travail (s'il est correct) est souvent et uniquement interne et ne doit pas appeler de signaux supplémentaires ?

Vous ne le pourrez pas si vous ne savez pas quelles étaient les consignes.

Dans la même optique, certaines techniques martiales effectuées de façon rigoureusement identique en apparence vont produire un résultat parfaitement différent du fait d'une utilisation interne du corps totalement différente.

C'est d'ailleurs souvent ainsi sur le tatami qu'on peut faire la différence entre un pratiquant exposé à un certain niveau de connaissance et un autre (sans distinction de grade d'ailleurs).

Là encore, s'il est impossible de voir ces modifications avec ses yeux, comment est il possible de détecter ces changements ? Comme pour la recherche du principe Aïki il est extrêmement improbable d'arriver à saisir plus que des bribes d'informations au niveau visuel. Parfois, ces informations sont d'ailleurs précisément visibles pour tromper (mais ceci est une autre sujet). La recherche de la sensation est également une piste car on se rend effectivement compte qu une technique est différente bien que rigoureusement identique en apparence. Cela ne rend pas moins difficile la répétition et l'assimilation.

Ce point appelle d'autres questions qui peuvent avoir une grande importance pour votre recherche et votre développement futur :

L'Aïkido utilise t'il à la base des techniques de modification de l'utilisation du corps ? Le principe Aïki est il une modification de l'utilisation du corps ?  Des techniques de modification de l'utilisation du corps (eh dehors du principe Aïki) sont elles présentes et si oui, quelles sont les spécificités de ces modifications et pourquoi ? Quels sont les techniques de modification qui s'inscrivent dans la même logique (s'il y en a) et dans quelle mesure ces modifications sont elles compatibles avec l'Aïkido ?

S'interroger sur le domaine de l'imperceptible utilisation du corps revient aussi à se demander si Moriheï Ueshiba et ses proches disciples utilisaient clairement ces méthodes en connaissance de cause.

Ma réponse à ce sujet est affirmative mais (bien sur) elle n'engage que moi et je vais m'expliquer en prenant quelques exemples.

Tout d'abord, citons la nature même de l'Aïki, où "concordance des énergies". Il est souvent expliqué que cette "concordance" ou "harmonie" est en réalité l'essence même du principe Aïki qui se décompense en deux actions :

-l'union des énergies dans son propre corps au niveau mental ainsi qu'au niveau psychomoteur.

-l'union des énergies entre les deux partenaires lors d'une technique.

Ces deux actions supposent donc de nombreuses adaptations et modifications du corps. Comment dans le cas contraire "unir les énergies" dans son propre corps de façon innée ? Comment mettre en place dans le cas contraire des actions significatives sur son propre corps afin de l'adapter à son partenaire pour créer cette harmonie de façon inconsciente ?

C'est inconcevable. C'est presque impossible.

Le fait que l'Aïkido soit une discipline évitant l'utilisation des capacités athlétique au profit de principes spécifiques est l'indice majeur que la discipline doit forcément appeler à une utilisation différente du corps et donc à une adaptation de celui-ci.

Autre exemple. Autre indice. André Nocquet développe dans un court article de 1991 intitulé Principes techniques de l'Aïkido que "La notion que nous avons quand nous nous représentons un homme qui attaque ou qui se défend est une action visuelle fondée sur l'apparence qu'est le corps au repos. Cette vision statique est tout à fait fausse."

Il précise également à propos d'un partenaire de pratique que "L'idée générale est de se servir de la partie la plus extérieure de la sphère d'action de ses mains, ses poignets, et de s'en servir pour faire tourner cette sphère dans le même sens que celui-ci, déjà entraînée par son propre mouvement volontaire."

Il est évident que mettre en pratique cette série d'événement au niveau physiologique requiert une utilisation du corps différente car il s'agit là de minimiser l'action des muscles fléchisseurs et extenseurs tant pour son action que celle de celui qu'on veut diriger.

Cette action n'est pas naturelle et donc appelle forcément la nécessité de modifier l'utilisation du corps.

Il s'agit même peut être là d'éléments concrets dissimulés sur la mystérieuse voie du masakatsu agatsu (la vraie victoire est celle sur soi) évoquée régulièrement par le fondateur dans ses écrits et dans les rares interviews accordées aux journalistes de son époque.

Vous suivez toujours ?

Dernier exemple. Irie Yasuhiro dira ensuite à ce propos dans une interview récente accordée à Leo Tamaki quelque chose qui m'a immédiatement frappé. Ses propos (traduits) sont les suivants : "Bien entendu, si l'on ne fait pas geste, il n'y a pas de mouvement. Mais il existe une force qui n'est pas musculaire (...). C'est une force bien plus importante que les capacités musculaires."

Commençons par dire que Irie Yasuhiro est le fondateur du Kokodo Jujutsu lui même issu du Hakko Ryu (qui lui est issu du Daïto Ryu et du Takenouchi Ryu). Il s'agit donc d'un art parent de l'Aïki bâtit sur quelques composantes communes à l'Aïkido.

On peut supposer que les mécanismes mis en place à haut niveau par cet expert réputé et redoutable sont clairement, là encore, une utilisation différente du corps.

D'autres témoignages de maîtres s'empilent et il serait vain de tous les compiler. Afin de vous faire une idée plus complète, je vous invite à découvrir les recherches d'autres maîtres sur le sujet comme Philippe Grangé, Tatsuo Kimura, Philippe Gouttard, ou bien Hino Akira sur son blog Samuraï na kokoro (à noter qu'il est également possible d'étudier certains de ces articles en Français sur les anciens numéros hors séries consacrés à l'Aïkido de Dragon magazine et sur le site du Kansenkaï de Taro Ochiaï).

Je vous invite également à découvrir (si ce n'est déjà fait) le très bon "Aïkido, Introduction à la sphère dynamique" de A.Westbrook et O. Ratti.

J'ai également trouvé des pistes intéressantes dans certains travaux de Tokujiro Namikoshi.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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