Chaque grade, un nouveau départ, l'Aïki-kohaï en 2025
Publié le 29 Août 2025
Le paradoxe du débutant confirmé
Quand j’ai ouvert ce blog il y a dix ans, je me présentais comme un kohaï utile, un débutant parmi d’autres. Rien de plus, rien de moins. Plusieurs années ont passé, je continue d'écrire régulièrement dans des revues dont je suis fier, j’ai obtenu la saison dernière le deuxième dan, et je suis aujourd’hui enseignant depuis maintenant 2 ans. De l’extérieur, cela peut sembler une progression logique : on avance dans les grades, on prend des responsabilités, on transmet à son tour et on essaie de transformer ce qu'on pense avoir reçu sans jamais le dénaturer vraiment. Mais de l’intérieur, c’est une autre histoire.
Mon parcours est atypique sans être brillant. Je ne m'estime pas plus compétent que d'autres nidan. Je suis même probablement moins doué que la plupart des enseignants que j'ai le plaisir de croiser. Je suis même certainement le moins doué de l'équipe pédagogique du club où j'officie aujourd'hui, après avoir lancé une précédente section pour le plaisir de la curiosité et l'amitié d'Alma Noubel.
Loin de m’apporter la certitude, l’enseignement m’a révélé mes doutes, mes manques, et m’a obligé à reprendre le chemin depuis le début. Plus j’avance, plus je me sens débutant alors que vous êtes nombreux à me dire l'inverse !
Cet incroyable paradoxe est toutefois salutaire parce qu'il me pousse en avant. Tout comme je suis poussé en avant par l'encouragement de mes nombreux lecteurs qui, même dans les deux dernières années, où j'ai été plus rare dans ces colonnes pour maintenir des publications ailleurs auprès de Yashima ou de Dragon Magazine HS Spécial Aïkido, ont toujours continué à me solliciter pour avoir d'autres articles ici.
Sur ce blog et pas ailleurs.
Même si le blog est un format qu'on peut estimer obsolète. Même si l'écrit est moins vendeur que la vidéo. Même si les formats longs de votre serviteur sont parfois loin d'égaler les producteurs de contenus, vous êtes restés nombreux à me dire :
"Alors ? Et ton prochain article ?"
Et bien voilà !
Enseigner : un miroir implacable
Enseigner ne consiste pas à répéter ce que l’on sait, mais à faire face à ce que l’on ne sait pas. Les questions des élèves, parfois très simples, obligent à clarifier ses propres zones d’ombre : « Pourquoi ce déplacement et pas un autre ? », « Quelle différence entre ikkyo omote et ura, au-delà du geste ? », ou encore « Pourquoi ce geste ? Quel intérêt ? ».
Les questions des enfants sont les plus difficiles. Elles sont sincères et sans ambiguïté. S'ils s'ennuient, vous le savez immédiatement. Si vous parlez trop, il n'y a pas d'échappatoire à leurs bâillements. Si vous êtes trop rapide, ils savent vous dire immédiatement qu'ils ne comprennent rien.
Là où je me contentais d’exécuter une technique que j'essayais d'imiter, je dois désormais en décortiquer les fondements. Et souvent, en cherchant à expliquer, je découvre que ma propre compréhension est incomplète au delà de ma formation réalisée dans le cadre du Brevet Fédéral. Il ne s'agit pas d'un manque de connaissance historique, ni d'un manque de connaissance technique mais bien le fait d'imbriquer le tout dans un ensemble cohérent où la pertinence doit demeurer.
Cette expérience me rappelle une remarque de Koichi Tohei : « What he [O Sensei] said and what he did… were completely different »[¹]. Tohei insistait sur le fait que le véritable apprentissage ne venait pas seulement des mots du fondateur, mais de l’observation patiente et de l’expérience directe. Mes élèves, sans le savoir, m’amènent à ce même travail d’observation.
Au départ, on essaie toujours de faire ce qu'on dit. Plus plus tard, on essaie de dire ce qu'on fait. Tout simplement parce que le travail pour réaliser ce que l'on dit devient plus complexe que d'essayer de transmettre les clefs nécessaires pour le réaliser.
Le deuxième dan : étape ou recommencement ?
Lorsqu’on gravit une colline, on pense atteindre un sommet. De là il existe un cliché très commun dans les arts martiaux : on découvre seulement la chaîne de montagnes qui s’étend plus loin dit-on le plus souvent. Le deuxième dan a été pour moi cette expérience un peu étrange : non pas une fin, mais l’ouverture d’un champ encore plus vaste.
Il y a cependant une énorme différence. J'ai toujours été conscient du chemin et que le but n'était pas de ce monde. J'avais tellement lu sur la montagne que j'en connaissais les sentiers, les épreuves et les vanités. Je n'ai donc pas l'impression que les étapes que je franchissais me conférait une quelconque légitimité au delà de la satisfaction personnelle de voir les sourires de mes enseignants et la reconnaissance de mes pairs. La montagne était toujours là, immense, implacable, devant moi, et n'avait aucun moyen de disparaitre derrière une satisfaction quelconque .
Je n'avais rien à tenter de vendre à la montagne. Je n'avais rien pour l'oublier avec des illusions. Je savais déjà que je n'atteindrais jamais son sommet mais qu'il était plutôt intéressant de savoir là où j'allais y cheminer, rien de plus.
L'entrainement et l'intérêt mis à part, je n'avais rien. Je n'avais jamais voulu devenir le maitre de ces sommets et, contrairement à beaucoup d'entre les pratiquants, je considère toujours que c'est très bien ainsi.
Morihei Ueshiba lui-même avertissait : « Never think of yourself as an all-knowing, perfected master; you must continue to train daily with your friends and students and progress together in the Art of Peace. »[²]
Ces mots du fondateur dont vous avez appris avec moi la biographie dans ces colonnes, peuvent sembler creux. Beaucoup les utilisent pour paraître. Dix ans plus tard, j'ai aussi vu beaucoup de faux modestes les utiliser alors qu'ils débordaient tous d'une incroyable ambition. La simplicité des propos démontrent tout de même que l’enseignement ne met pas fin à l’apprentissage : il en devient le prolongement. Il y a toujours un écueil à cela : Je ne sais toujours pas si je pêche par excès de modestie ou si cette modestie m'amène à m'égarer.
Dans tous les cas, le deuxième dan n'a pas fait de moi le détenteur de secrets particuliers. Il n'a pas changé l'esprit de ma pratique. Il ne m'a pas donné la capacité particulière de mieux déceler les principes. Il n'a pas réveillé non plus le besoin d'afficher cette réussite comme si je détenais la vérité.
Dans le même esprit, le second Doshu Kisshomaru Ueshiba rappelait que l’idée de « secrets » en Aïkido était un contresens : « Isn’t everybody doing the secrets ? I show the secrets from the beginning… It’s nonsense to even discuss it. »[³]
Le « secret » ou "la vérité, s’ils existent, sont je pense de revenir sans cesse à l'ouvrage avec un esprit neuf et sans se préoccuper vraiment du reste. De mon coté, j'ai l'impression que je suis toujours revenu au bases, que j'ai toujours eu un esprit neuf. Mais que je n'ai jamais réussi à encore pleinement conjuguer les deux.
L’enseignement comme voie de transformation
L’enseignement n’est pas un acte figé, mais un processus de transformation mutuelle. Lorsque Christian Tissier revient sur ses années de formation au Japon, il explique combien la confrontation avec ses propres limites a façonné sa pédagogie. Aujourd’hui 8e dan Aïkikaï et reconnu Shihan, il incarne une transmission à la fois exigeante et fluide.
Dans ses entretiens, dont celui qu'il m'a accordé il y a dix ans alors que j'étais encore novice, il insiste souvent sur la nécessité de clarifier sans simplifier à outrance : « Il ne s’agit pas de montrer une technique pour qu’elle soit reproduite à l’identique, mais de donner à l’élève les clés pour la comprendre et la faire vivre. »[⁴]
De son côté, mon sempaï Léo Tamaki, fondateur de l’école Kishinkai, insiste sur la nécessité de rester avant tout un pratiquant : « Ce qui m’intéresse, c’est uniquement de continuer à pratiquer autant que je le peux. »[⁵] Il rappelle aussi que l’Aïkido dépasse le cadre martial pour devenir une stratégie de vie :
« L’idée de l’aïkido, c’est d’apprendre de nouvelles stratégies… comprendre ce qui arrive pour ne pas subir… Et ça s’applique à beaucoup d’autres domaines. »[⁶]
Ces deux maîtres contemporains que j'apprécie, et envers lesquels je serai toujours loyal, me démontrent bien que l’enseignement n’est pas un aboutissement, mais un prolongement. Ce prolongement est simplement perçu très différemment par tous.
Enseigner pour rester élève
Tout cela me ramène à une conclusion simple : enseigner, c’est rester élève. Si j’enseigne, ce n’est pas parce que je détiens un savoir figé, mais parce que je continue à chercher des éléments de réponse, et que je partage mes découvertes en chemin de façon naïve et maladroite. Si j'enseigne, ce n'est pas pour dispenser la vérité mais pour que chacun puisse se faire une idée de l'inutilité qu'il y a de chercher à trouver quelque chose d'aussi absolu. L’enseignement est un échange amical, un va-et-vient constant : je donne aux élèves, mais je reçois d’eux la possibilité de progresser parce que je fais des erreurs à travers eux.
C’est là, finalement, la plus grande surprise de mon parcours de nidan : avoir découvert que ma véritable richesse n’est pas d’avoir « acquis », mais de rester en mouvement, dans ce paradoxe fécond du débutant éternel.
Ce blog avait commencé comme un carnet de route d’un simple pratiquant à l'attention de mon épouse, alors cloué dans un lit d'hôpital. Il le restera. Mais désormais, ce chemin est nourri par la double expérience d’élève et d’enseignant.
En relisant les paroles de Morihei Ueshiba, de Tohei, de Kisshomaru, et en écoutant les enseignements de figures contemporaines comme Christian Tissier ou Léo Tamaki, je comprends mieux que l’Aïkido est une voie sans fin : chaque étape n’est qu’un nouveau départ, et chaque transmission est une manière de rester élève.
Rester kohaï est peut être idiot. Mais ce sera toujours mon état d'esprit en Aïkido.
Notes de bas de page
[¹] Koichi Tohei, Interview, cité par Stanley Pranin, Aikido Journal.
[²] Morihei Ueshiba, The Art of Peace, traduction John Stevens, Shambhala, 1992.
[³] Kisshomaru Ueshiba, cité par Stanley Pranin, Aikido Journal.
[⁴] Christian Tissier, Interview with Aikido Journal, 2004, lien.
[⁵] Léo Tamaki, Interview avec Lionel Froidure, lien.
[⁶] Léo Tamaki, Interview à Nouméa, La 1ère Nouvelle-Calédonie.
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