KYOKEN : Aux origines de la modestie décrétée.
Publié le 1 Mars 2024
L’Aïkido n’est pas le seul Budo où le paramètre de l’humilité s’est installé comme un argument de vente. En contradiction avec son historique initial, il s’agit souvent d’évoquer un code moral qui aurait pu être établi par les samouraïs au bénéfice de tous.
S’il est bien sur souhaitable et sain de ne pas se vanter sans arrêt, de savoir reconnaître qu’il y a des compétences que l’on n’a pas encore acquises, d’accepter les reproches et de ne pas se cacher nos points faibles, il est nécessaire de comprendre que les codes moraux imposés au Japon pendant une période particulière de l’histoire de l’archipel furent développés particulièrement dans des périodes de paix relatives et que l’humilité du guerrier Japonais, indissociable de l’honneur, forme un ensemble très différent des représentations occidentales et orientales.
Entre autoreprésentation, perception réelle des savoirs ou code de conduite, tentons ici une plongée dans les rapports complexes entre imaginaire et réalité de la société martiale.
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Le principe d’Eric Hobsbawm :
Quand on lit Eugen Herrigel à propos de la voie de l’arc, on pourrait penser que « la voie des guerriers » dans ces époques où ils existaient réellement, n’étaient pas seulement un discours mais qu’ils reflétaient avec la plus grande pureté ce que ces hommes pouvaient réaliser au combat et ce qu’ils devaient faire dans la vie courante. En dépit de nombreuses thèses qui évoquent la naissance de ces codes moraux pendant la pax tokugawa, les valeurs du guerrier (bushi) se développèrent dès le Xème siècle avec leurs semblables. Les pratiquants d’aujourd’hui s’imaginent aisément que ces valeurs furent magnifiées par leurs créateurs et qu’elles représentaient l’apex de tout pratiquant d’un art martial japonais si ce n’est de la société toute entière. Ces histoires dans l’Histoire sont fantasmées dans d’innombrables œuvres populaires au point où cette réalité martiale parallèle supplante la réalité des contenus historiques spécialisés dont la plupart des pratiquants se désintéressent.
En réalité, les traités de conduite, les règlements et le mode vide réel de ces guerriers Japonais ne forment aucunement un ensemble cohérent au fil des époques. Ces exhortations, ces méthodes et ces comportent changèrent et évoluèrent sur deux plans distincts n’ayant rien à voir avec l’art de la guerre mais tout à voir avec la bureaucratie et la politique.
Comme pour tous les mensonges et impostures qui sont capables d’acquérir une épaisseur suffisante, le pilier de l’humilité, valeur sacrée du code éthique des samouraïs est lui aussi à considérer autrement. Il s’agit en effet d’une tradition inventée au sens de l’historien britannique Eric Hobsbawm, c’est-à-dire de pratiques, d’événements, de cérémonies produits récemment par nos sociétés modernes et que nous jugeons comme des principes traditionnels en affirmant leur caractère ancien dans une quête de pureté morale ou de légitimité. Dans une société occidentale en déconstruction totale, cette notion de tradition inventée ne pouvait être que fort bien accueillie par les sciences sociales, les professionnels des arts martiaux des deux côtes de l’atlantique mais également tout le gotha culturel adepte des valeurs universelles transposables, des transferts de valeurs et autres autodestructions volontaires. Il s’agit toutefois d’un révisionnisme pur et simple parfaitement explicité par des spécialistes comme Oleg Benesh, Olivier Ansart ou même Alexander Bennett.
Basil Hall Chamberlain, célèbre écrivain britannique et conseiller étranger au Japon sous l’ère Meiji pendant plus de trois décennies, relatait déjà dans ses différents ouvrages dont le célèbre et révisé Things Japanese et The Invention of a new religion : « Pour ce qui est du Bushido, c’est une notion tellement moderne que ni Kaempfer, Siebold, Satow ou Rein, des hommes qui connaissaient leur Japon par cœur, n’y font la moindre allusion dans leurs volumineux écrits. Il ne faut pas chercher bien loin la raison de leur silence, Bushido était une idée inconnue il y a une ou deux décennies. Ce mot n’apparaît dans aucun dictionnaire, indigène ou étranger, avant l’année 1900. Des individus chevaleresques existaient bien sûr au Japon, comme dans tous les pays à toute époque, mais le bushido comme institution ou comme code de conduite n’a jamais existé ».
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L’humilité pratique du samouraï :
L’humilité du samouraï au sens moderne du Bushido n’a donc que peu ou pas existé en fonction des époques bien que l’affirmation de Chamberlain soit inexacte puisque l’on trouve des synonymes du terme bushido dans différents traités de conduite, des essais, des poèmes ou des documents de maisons. Le terme Tsuwamono no michi (voie des hommes de guerre) ou bien kyusen no michi (voie de l’arc et des flêches) existaient bien dès la seconde moitié du Xème siècle et dans le Heike Monogatari.
Dans la plus tardive compilation du « Fuga Wakashu » le terme « mononofu no michi, la voie des guerriers qui ne s’attache pas à la vie » est également évoquée tout comme dans différents autres ouvrages de la même période et notamment le Taiheiki, les « Chroniques de la Grande paix » où est citée à nouveau « la voie de l’arc et des flèches ». D’autres valeurs liées au Bushido y sont développées dans ce dernier mais la modestie n’y prend qu’une part très épisodique et liée au zèle du guerrier envers son seigneur. A cette période dite des deux cours, la prise de conscience sociétale d’une voie particulière des guerriers va prendre des formes complexes développées par les spécialistes comme l’historien Saeki Shin’ichi dans son « Figure du samouraï dans l’histoire japonaise ». Précisons le tout net, ces formes ne ressemblent presque en rien au concept moderne du Bushido. L’humilité n’y prend pas non plus une très grande place et elle ne prendra pas plus cette part sous l’ère Edo.
Les familles guerrières, occupées par les razzias, les pillages, les escarmouches et les conflits locaux ne sont pas ou peu intéressées par ces concepts dénués de sens pratique. A titre l’exemple, le Kōyō gunkan du clan Takeda, complété entre le XVIème et le XVIIème siècle mentionne pour la première fois (39 fois d’ailleurs) le terme Bushido et soixante-cinq fois le terme Budo, mais ces concepts ne sont pas développés et sont noyés dans un inventaire militaire exhaustif. La valeur de l’humilité dans la voie du guerrier n’y est pas traitée particulièrement.
C’est donc bien dans une période paix globale au japon sous l’ère Tokugawa, à l’heure où les samouraïs sont d’avantage devenus des bureaucrates et des gestionnaires que le concept d’humilité dans la voie va proprement se développer. Ironie du sort, les plus importants auteurs de la période Tokugawa sont souvent des penseurs bourgeois et non des combattants de la caste samouraï qui sont pour la plupart assez peu lettrés. De nombreux auteurs de traités de conduite à l’usage des guerriers comme ceux de Yamaga Soko ou Kaibara Ekken vont révolutionner le concept jusque-là purement pratique du bushido pour le transformer en une éthique complexe. A l’entrainement martial des guerriers vont se combiner des activités intellectuelles élevées mais aussi un mode de vie et un savoir être. C’est à ce moment là que l’humilité du guerrier commence à prendre une place morale significative, décrite de la main de lettrés et non de militaires.
C’est environ un siècle plus tard qu’est publié le Hagakure, œuvre estimée comme majeure pour le concept du bushido, elle sera pourtant considérée comme anecdotique pour ses contemporains car seulement connue du clan Nabeshima de la volonté même de ses auteurs. Rédigé entre 1709 et 1716 par le scribe du moine Tsunetomo Yamamoto, l’ouvrage ne traite absolument pas de l’humilité qui ne fait pas partie des qualités dont doit être pourvu un bon samouraï.
Les 7 qualités évoquées par l’auteur du Hagakure sont bien connues, elles sont la bienveillance, le respect, le courage, l’honneur, la droiture, la loyauté et la sincérité. Les valeurs de courage et d’honneur sont abordées dans le sens de la persévérance, de la résilience, de la loyauté et du devoir. Il est toutefois bien évoqué la modestie en ce sens « Que celui qui travaille âprement et qui sait rester modeste, qui se réjouit de sa position de subordonné qu’il occupe tout en respectant ses pairs, sera grandement estimé ».
On peut également constater que parfois la modestie peut être une mauvaise chose au sens du hagakure puisque c’est bien la ténacité qui est exaltée. Il est également cité ailleurs dans le Hagakure « qu’une chose faite avec modération peut être jugée insuffisante. Il faut en faire trop pour ne pas commettre d’erreur » ou bien encore « Si vous ne pensez pas de manière parfaitement arrogante que vous êtes un guerrier courageux sans égal au Japon, il sera difficile de démontrer votre valeur ».
Ainsi, vous l’aurez compris, la vision de la modestie guerrière à l’époque de la rédaction du Hagakure s’entend surtout dans le sens de la loyauté envers son maître uniquement ou, au pire, dans le cadre de ses résultats qui seront produits pour satisfaire ce dernier. L’arrogance y est bien considérée comme un vice qui serait alors plutôt envisagée pendant les temps d’inaction du samouraï au même titre que le jeu, l’alcool ou la luxure. Au sens du Hagakure, et au sens premier de la fonction du samouraï, la modestie dans le service va de soi puisque y contrevenir est synonyme d’une impossible désobéissance.
Il est donc attendu du samouraï qu’il ne soit humble qu’envers ses supérieurs et en fonction de ses résultats pour ceux-ci. Nous sommes donc extrêmement éloignés de la vision Chrétienne de la chevalerie occidentale. A l’époque du Hagakure, le samouraï n’est pas là pour être le défenseur de la veuve et de l’orphelin mais bien l’extension de la volonté de son seigneur à la guerre et en toute chose. Selon la vision du clan Nabeshima du moins, un bon guerrier est un fonctionnaire zélé à la bataille, à la guerre si besoin et qui sait quand mourir pour son maître sans subir une atteinte à son intégrité morale et sa réputation bien plus importante que la modestie. Il s’agit donc d’une humilité purement pratique et hiérarchique. Celle-ci est bien différente de l’humilité Chrétienne envers son prochain et reflète la grande complexité des castes mais aussi de la hiérarchie entre ces guerriers parfois indépendants, semi-indépendants ou même pas considérés comme des hommes libres dont la seule règle substantielle à privilégier sera toujours la loyauté envers l’échelon supérieur et la conscience de sa propre place.
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La tradition réinventée :
Comme la plupart des historiens le reconnaissent et pour rejoindre cette fois Basil Hall Chamberlain, le Hagakure fut ensuite placé dans les oubliettes de l’histoire jusqu’à sa réutilisation politique à la fin du XIXème siècle dans le cadre des velléités impérialistes de l’archipel.
L’ouvrage n’exalte toutefois pas une vision originale de la modestie pour les samouraïs puisque d’autres auteurs contemporains du Hagakure comme Tosando Morimasa et son traité intitulé « En tant que guerrier » consigne les mêmes conseils pratiques de savoir faire à l’usage de ceux-ci. Ces « conseils » de savoir-être sont davantage une ode à l’obéissance, au respect de sa propre réputation et si besoin, à l’utilisation de mensonges éhontés plus qu’à la modestie personnelle proprement dite.
Notons que cette conception particulière de la modestie Japonaise continue de s’exprimer à travers le kenjogo, ou langage de la modestie et qui correspond à des verbes spécifiques, des constructions de langage honorifiques ou des préfixes particuliers de politesse qui sont utilisés au japon pour apparaître comme modeste mais uniquement dans le cas d’une relation verticale qui opposerait un Japonais à son interlocuteur. Là encore, il ne s’agit pas ici de démontrer une vertu personnelle mais bien une certaine forme d’obéissance et de loyauté.
La version moderne du Bushido et la qualité de parler soi-même sans orgueil est donc une construction extrêmement tardive du XXème siècle et, alors que le monde du Budo est réinventé à cette période pour se transformer en une méthode d’éducation, les penseurs du Budo s’inspirent grandement de la philosophie occidentale pour définir ce qu’ils estiment à présent être des valeurs universelles et donc exportables à l’ouest. La modestie à l’occidentale en est une et fait bien sûr écho à l’ensemble des vertus chevaleresques européennes. On comprend aisément que ces qualités soient particulièrement populaires en France, berceau principal de la chevalerie et de l’art courtois où la modestie personnelle autant que la modestie à l’endroit de ses pairs et ses supérieurs est exaltée.
Si les racines éthiques du Budo sont donc Japonaises, son inspiration moderne est également très profondément occidentale. A titre d’exemple le plus connu, citons l’utilisation pour la première fois du terme Kodokan Ju-do et non Kodokan Ju-jutsu par Jigoro Kano qui est la conclusion d'un travail combinatoire inspiré par des idées éducatives du philosophe et sociologue Herbert Spencer (se basant sur les trois piliers physique, moral et intellect). Le terme "jujutsu" a mauvaise réputation au Japon lorsque Kano développe sa méthode en 1882 à l'inverse des théories de l'éducation occidentale sur lesquelles sont calquées les écoles japonaises de l'ère Meiji. Jigoro Kano souhaite ici non pas abandonner l'éthique des arts martiaux japonais tombés en désuétude mais bien proposer une façon nouvelle de les inculquer au plus grand nombre dans un cadre sécurisé et populaire. Le Budo de Kano qui inspira les huit autres Budo modernes est donc développé en grande partie grâce à un concept anglo-saxon qui vont inspirer tout une panoplie de valeurs nouvelles à vocation universelle.
La modestie que vous connaissez donc, au sens de ne pas se vanter sans arrêt et d’accepter la critique de son prochain, possède donc un double lignage qui ne vient pas particulièrement des samouraïs. Il était temps que ces choses-là soient dites.
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