Jim Alcheik : Chronique abrégée de l'espion qui aimait l'Aïkido

Publié le 1 Février 2022

Alain Floquet en action/ Photographie parfois attribuée à Jim Alcheik

Alain Floquet en action/ Photographie parfois attribuée à Jim Alcheik

Dans l'histoire de l'Aïkido de France, il existe bon nombre d'éléments rocambolesques, des romans d'aventures, des drames, mais le plus intéressant demeure souvent hors de portée des pratiquants qui débutent la discipline.

On juge en effet les éléments historiques de la discipline trop complexes, inutiles ou accessoires pour l'élève qui doit avaler une sorte de roman aseptisé et se taire. Les mythes sont abondamment relayés mais pas les faits. Les exploits martiaux improbables sont répétés partout sans comprendre qu'à long terme, ces succédanés donnent une mauvaise image de notre pratique.

J'ai récemment mis la main pour mes cours d'histoire de l'Aïkido et des arts martiaux que je donne en club, une copie de l'ouvrage rare Méthode de Jiu-Jitsu de Jim Alcheik (qu'on présente souvent sous le titre inexact "Ma méthode d'Aïkido jiu-jitsu" et daté de fin 1956). Il s'agit du premier véritable ouvrage abordant la question de l'Aïkido en France bien que ce dernier soit traité par Jim Alcheik dans la globalité d'une méthode spécifique et non à titre particulier comme nous pouvons le lire dans l'ouvrage qui lui succéda en 1974 intitulé "Aïki-do" de Jean Zin et Tadashi Abe.

Précisons que les erreurs communes qu'on peut commettre sur l'intitulé de l'ouvrage Français de Jim sont principalement dû au fait qu'il est l'adaptation d'un autre ouvrage intitulé "Ma méthode d'Aïkido Jiu Jitsu" réalisé par Minoru Mochizuki vers le milieu des années 1950 (soit quelques années après le retour du maître, malheureusement expulsé de France, en 1951 après la démonstration historique au Vélodrome).

La lecture passionnante de l'ouvrage de Jim Alcheik m'a donné l'envie à la fois de vous détailler ses détails et quelques éléments (non présents dans l'ouvrage) de la biographie du maître qui sont parfois laissés de coté, à la discrétion des plus expérimentés.

 

Copie de la première de couverture de l'ouvrage "Ma méthode de Jiu Jitsu" Par Jim Alcheik

 

L'Aïkido en commençant par les atémis :

Ce qui est frappant dès le départ, c'est que Jim Alcheik présente non pas l'Aïkido qui sera communément introduit quelques années plus tard mais bien un prototype de ce qui deviendra la méthode particulière de Maître Minoru Mochizuki, à savoir l'école Yoseikan (qui va donner naissance à d'autres méthodes particulières à savoir le Yoseikan Budo très bien représenté de nos jours par Hiroo Mochizuki, ses enfants et leurs élèves).

Un parallèle intéressant est fait dès l'origine de l'ouvrage entre karaté et Aïkido en commençant principalement par les frappes qui sont données. Maître Alcheik met ainsi l'accent sur l'efficacité et la simplicité avant tout. Cela n'a rien d'étonnant pour l'époque et au regard du contenu de la méthode Yoseikan. C'est également évident puisque Jim Alcheik étudia sous l'enseignement de Masaji Yamaguchi sensei, alors directeur de la section karaté du Yoseikan (qui réalise d'ailleurs la préface de l'ouvrage et dont les élèves sont des pionniers du karaté shotokan en Europe comme Tetsuji Murakami sensei).

Jim Alcheik démontre ici qu'il est à la fois humble vis à vis de ses enseignants et surtout désireux de proposer une méthode simple, pratique, synthétique et applicable rapidement. Cette approche est révélateur d'un profil complexe capable d'assimiler rapidement l'essentiel. Précisons que Jim Alcheik, d'origine turque selon certaines sources, est né en Algérie en juin 1931. Sa famille part rapidement vivre en Tunisie et le jeune Jim débarque finalement en France alors qu'il est encore adolescent.

Sur place, il fait la connaissance d'un homme qui va changer sa vie radicalement, il s'agit de Raymond Sasia qui enseigne notamment à Paris au Dojo Club Oda Alhambra. Ce dojo est, avec le Judo Club Opéra, rue Louis Le Grand, un des endroits mythiques du Budo Français. 

On appelle Raymond le "dernier aventurier" ou encore "le James Bond Français". Dans son ouvrage autobiographique intitulé "Mousquetaire du Général", il raconte sa carrière comme l'un des quatre "gorilles" du Général de Gaulle comme on les surnommait. Responsable de la sécurité du chef d'état dès 1961, héros de la libération depuis ses 16 ans, Raymond est le héros de la Caserne Prince Eugène qu'il a pris d'assaut été 1944.

Comme il le précisera lui même dans de nombreuse interview, "sa" salle de Judo, ouverte depuis le début des années 1950 est devenu peu à peu le "lieu bien connu des agents des services spéciaux" dont Raymond était réserviste mais aussi des personnalités du RPF, le parti du général de Gaulle, qui venaient s'y entrainer. C'est d'ailleurs là que sera organisé une partie des opérations qui ont permis le retour du général de Gaulle en mai 1958.

C'est dans ce contexte que Jim Alcheik découvre les arts martiaux Japonais mais aussi d'authentiques guerriers Français ayant vécu à la fois la clandestinité et différents champs de bataille (Raymond est lui même un survivant suite à une blessure liée à une grenade allemande). Ce sont ces combattants qui vont très probablement entrainer Jim puis finalement le recruter (à une date inconnue) et le former. Comme ne pas devenir un guerrier de l'ombre lorsque certains des pratiquants du Dojo sont des champions de toutes les catégories sportives, des soldats et commandos au service de la France Gaulliste, mais aussi des tireurs d'élite formé par le FBI de John Edgar Hoover.

 

Dojo Oda Alhambra à Paris (source : Les racines du Judo Français)

 

Une histoire d'espions Français :

Dans ce contexte particulier, Jim Alcheik devient rapidement 3ième dan de Judo et il commence à voyager régulièrement dans les pays du Maghreb, principalement à Tunis (son pays d'adoption) où il ouvrira plusieurs Dojos de Judo à Tunis, Sousse et Sfax entre 1953 et 1955. Dans la même période, il effectuera son service militaire puis est introduit auprès de maître Minoru Mochizuki qui l'invite au Japon à son Institut de Shizuoka.  Il rencontre également des élèves de la base aéronavale de Karouba en 1954 dans le dojo de garnison où la température des entrainements atteint régulièrement 47 degrés à l'ombre.

Entre 1955 et 1958, Jim Alcheik va rester trois ans au Japon pour étudier profondément diverses disciplines auprès de différents maîtres (le Judo, le Kendo auprès de maître Ogura, le Iaïdo, le Karaté, et l'Aïkido de maître Mochizuki). C'est donc à cette période précise que son ouvrage Français est édité pour le grand public sous le patronage de Minoru Mochizuki. Le manuel modeste deviendra une sorte de prototype de l'Aïkido Yoseikan mais également une référence pour tous les amoureux d'histoire de la discipline.

C'est également Jim Alcheik qui va fonder rue Parmentier (dans le 11e arrondissement) avec l'aide de son oncle et d'autres personnes, dès son retour en France été 1958, la Fédération Française d'Aïkido, Taï-jitsu et de Kendo après de nombreuses discussions avec la fédération française de Judo et le ministère de la jeunesse et des sports. 

A cette période, probablement unique dans l'histoire de l'Aïkido de France, l'union des groupes semblaient possibles sous l'égide de Jim, qu'on nomme parfois le Don Draeger Français. Maître Alcheik est toutefois rattrapé par ses activités dans les services spéciaux après le putsch des généraux en avril 1961. 

Dès octobre 1961, le député et avocat Pierre Lemarchand, le ministre de l'Intérieur Roger Frey et Alexandre Sanguinetti adjoint au cabinet du ministre, mettent en marche une importante force de frappe de plusieurs centaines de combattants de l'ombre (les barbouzes parce qu'ils agissent en "fausse-barbe" dans la presque clandestinité avec des méthodes que ne peuvent officiellement utiliser ni la police, ni les corps d'armée les plus classiques, ni les officiels du SDECE). Environ 200 à 300 hommes sont répartis en diverses cellules pour lutter par tous les moyens contre les putschistes et soutenir l'armée fidèle à De Gaulle.

En 1962, Jim est donc engagé (sans que l'on connaisse précisément la nature de ses activités) depuis quelques mois dans la lutte contre l'O.A.S, une organisation militaire et civile appuyée par certains membres des commandos deltas et opposée par les armes et des actions terroristes au désengagement de la France en Algérie. Les forces Gaullistes qui pourchassent les trois branches de l'organisation OAS soutenue largement par la population Française d'Algérie, mènent de nombreuses opérations en territoire hostile où les espions et les militaires luttent avec violence contre des espions et des militaires dans un théâtre de guerre d'indépendance et de coups tordus digne du film d'espionnage le plus noir. 

Jim Alcheik se trouve à cette période sanglante le chef de réseau d'un groupe de 25 hommes (dont 8 sont ses élèves et 4 d'origine vietnamienne, d'autres sont des membres expérimentés du Service d'Action Civique) qui représente l'un des groupes du commando TALLION.  Il prend régulièrement le nom de code LASSUS pour masquer ses activités et se déplace avec ses hommes de villas en villas. Dans les deux groupes (OSA contre Barbouzes) ceux qui sont capturés sont régulièrement torturés pour obtenir des informations sur les planques du camp adverse. Les villas et cellules découvertes par les deux groupes sont dynamitées, mitraillées ou systématiquement "purgées" de ses combattants.

Dans les moments de calme, Jim Alcheik continue d'écrire pour ses élèves et pour sa fédération ce qui constituera peut être un jour le deuxième tome de son premier ouvrage, plutôt destiné à servir d'introduction à l'enseignement qu'il a reçu de ses maîtres. Il n'aura toutefois jamais le temps de mesurer ses futurs succès.

Le 29 janvier 1962, un colis piégé (il existe également une version où il s'agit d'un accident car le colis est bourré d'explosif et ouvert avant l'arrivé des douanes sans précaution par Jim et ses hommes, une troisième version accuse la SDECE voulant se débarrasser du groupe devenu gênant du fait de ses rapports avec le FLN) est livré à la villa où le groupe est dissimulé. L'attentat fera 18 mort et ne laissera aucune trace de la jeune dépouille de Jim Alcheik, l'espion qui aimait l'Aïkido et le Français le plus titré des arts martiaux Japonais en Europe à cette période.

 

Jim Alcheik et Maître Mochizuki à l'Institut du Yoseikan de Shizuoka, 1956 (source : credits photos: http://tai-jitsu-maubeuge.wifeo.com)

 

Jim Alcheik, Budoka et Barbouze

Jim Alcheik, Budoka et Barbouze

Jim Alcheik : Chronique abrégée de l'espion qui aimait l'Aïkido

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux, #Actualités-Nouveautés

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Enfant malingre et harcelé à l'école communale, mes parents m'avaient inscrit en cours particuliers de Judo au Dojo de Jim Alcheik, 62 avenue Parmentier. Je l'ai vu pratiquer brièvement. Ensuite, le Dojo a été repris par maître Cocatre avec qui j'ai pratiqué tous les Arts Martiaux Japonais jusqu'à sa disparition. J'ai abandonné la pratique à 33 ans pour me consacrer à ma profession. Ce furent pour moi de très belles années.
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