Pourquoi les arts martiaux font du bien (mais ne sont pas toujours bien traités) ?

Publié le 3 Novembre 2021

Oui, cette image ressemble à d'autres articles vides et fades sur l'Aïkido

Oui, cette image ressemble à d'autres articles vides et fades sur l'Aïkido

Je suis rarement critique d'un article de presse, d'une émission de télévision, d'un reportage sur l'Aïkido ou les Budos en général non pas parce qu'ils sont bons mais car je considère qu'il vaut mieux parfois un mauvais traitement médiatique que pas de traitement du tout compte tenu des risques de mort clinique de notre art. Dans des circonstances désespérées, j'estime qu'il convient de ne pas taper sur l'ambulance et encore moins sur les accompagnateurs du malade.

Dans cet état d'esprit un peu las, j'ai été agréablement surpris par le dernier traitement du journal l'Equipe dans son article sur Moriheï Ueshiba paru en août 2020  qui ne pouvait être pire que celui rédigé en septembre 2016. C'était un réel plaisir que de voir un grand journal sportif traiter d'un domaine martial japonais sans utiliser l'argutie publicitaire habituel.

De la même façon, j'ai beaucoup apprécié les différents traitement bienveillants envers l'Aïkido du magazine Karaté Bushido (et sa chaine youtube) plutôt axé sports de combats et fitness en 2021. Pas forcément d'accord sur tout, les commentaires des lecteurs et des spectateurs de la chaine prouvaient qu'on pouvait à la fois parler au grand public, à des sportifs, à des combattants d'octogone et les intéresser à l'Aïkido.

Puis, j'ai découvert il y a peu l'exposition du Quai Branly intitulé "l'Ultime Combat" que j'ai trouvé très décevante pour diverses raisons que j'ai déjà évoqué dans un précédent billet. A mon sens, il s'agissait pour l'exposition surtout de célébrer la "culture populaire" ou les films d'arts martiaux du cinéma avant les arts martiaux en général bien éloignés dans le concret de toute la salade new-Age servie au quai Branly. Dommage car sur les 300 œuvres présentées, la plupart étaient dignes d'un autre traitement.

J'ai pris également le temps d'écouter en podcast l'émission de Thomas Chauvineau "Grand bien vous fasse" de France Inter, consacrée cette fois aux arts martiaux. Elle s'intitule "Pourquoi les arts martiaux font du bien" et les invités pour l'occasion ne sont pas sans rapport (pour certains) avec l'exposition citée plus haut. J'ai donc écouté Stéphane du Mesnildot (journaliste aux cahiers du cinéma et spécialiste du cinéma asiatique et commissaire de l'exposition l'Ultime Combat), Martine Duclos (Médecin du sport et professeur des universités au CHU de Clermont-Ferrand, ancienne pratiquante de Judo), Frédérique Jossinet (Ancienne Judokate et désormais directrice du football féminin) et surtout Julien Rousseau (le responsable de l'unité patrimoniale Asie au musée du Quai Branly).

Je pense que vous avez compris que je ne suis pas ressorti satisfait du traitement du sujet et je vais tenter d'expliquer pourquoi.

 

 

Les arts martiaux noyés dans leurs propres mythes : 

L'émission débute par l'inimitable petit cri de Bruce Lee, Goldorak, les mangas et deux prises de Judo pris dans le catalogue fédéral. Un peu comme Mireille D. qui traitait de la question des jeux de rôles ("une secte satanique") dans les années 80 avant que la série Stranger Things viennent rectifier le tir 25 ans plus tard, la question des arts martiaux traitée à la sauce Goldorak (et même si j'adore Goldorak) me laisse toujours pantois. C'est un peu comme un touriste Français déguisé en Pikatchu qui s'imagine que le Japon s'arrête aux Pokémons, à Evangélion et mon voisin Totoro...

Heureusement Frédérique Jossinet précise que les arts martiaux sont plus que ça, surtout le Judo. "C'est un sport d'équilibre [...], éducatif, on peut penser que c'est un sport de défense" précise t'elle. Elle explique aussi : "Il a permis à mes parents d'avoir des soirées plus tranquilles" et "on se dévoile en pratiquant le Judo". Elle insistera enfin sur ses souvenirs du Judo en précisant "même niveau, même grade, même considération" en parlant de ses premières expériences d'apprentissage.

Aux dernières nouvelles, Frédérique Jossinet est 6ième dan de Judo. Plusieurs fois médaillée, elle s'est lancée ensuite dans la politique à Paris aux cotés de Bertrand Delanoë. Elle intégrera ensuite le cabinet du ministère des sports de 2012 à 2014 juste après un passage à Koh Lanta et Fort Boyard. Aujourd'hui, elle travaille pour la Fédération Française de Football depuis 2014.

Au delà du respect qu'inspire bien sur le palmarès sportif du personnage, j'ai été déçu de voir dans ces premiers échanges une vision du "dojo" bien éloigné de la réalité des arts martiaux. En effet, le dojo n'est pas une démocratie où va régner l'équité et la justice sociale. Le cadre, l'étiquette la discipline qu'on loue comme une vertu universelle des arts martiaux japonais sont issus justement d'une structure codifiée et pyramidale où l'élève n'est pas le centre de tout. C'est un cadre strict avec des grades définis (et donc une hiérarchie). Il est très probable que l'ambiance d'un dojo de Judo en France soit désormais plus sympathiques qu'un dojo dit traditionnel mais je serais très surpris que les règles de conduite dans un dojo de Judo au Japon soit différentes d'un Dojo d'Aïkido (y compris dans les clubs amateurs). C'est donc une vision bien Franco-Française du dojo et relativement orientée qui est présentée là. Mais passons !

Thomas Chauvineau va recentrer rapidement le débat sur le mot Art dans l'art martial. Les invités liés à l'exposition sont ravis de préciser que les films et Kung Fu sont liés, qu'il y a un lien profond entre les arts du spectacle et les arts martiaux d'Asie, que les démonstrations martiales existent en chine depuis plus de 2000 ans, qu'il y a bien sur un coté chorégraphique dans la pratique et un art du geste dans les arts martiaux. Tout cela est bel et beau...mais pas nécessairement vrai selon les cas et surtout pour les arts martiaux Japonais.

Mais peu importe ! Martine Duclos va souligner les qualités que développent effectivement les arts martiaux, l'endurance, la souplesse, la coordination, la confiance, la maitrise de soit. C'est bon pour la santé de faire du spo....euuuh des arts martiaux asiatiques !

On entre alors dans la première partie "historique" du podcast. Julien Rousseau précise les origines du Judo fondé en 1882 par Jigoro Kano à partir des "anciennes techniques de combat féodal des anciens samouraïs qui s'appellent les Ju-jutsu et qu'il va moderniser". Le responsable de l'unité patrimoniale Asie au musée du Quai Branly précise en substance que Kano est un professeur d'Université assez petit qui va découvrir un trésor à travers la pratique du Judo et s'ouvrir au monde alors qu'il était extrêmement réservé.

Arf !

Il s'agit pourtant d'autant de récits véhiculés absolument partout et qui sont rarement exacts. Je vous invite à compulser le numéro 11 de la revue Yashima qui traite justement de Jigoro Kano pour le comprendre ou bien mon dernier article traitant de la compétition dans les arts martiaux Japonais. Kano étudie déjà depuis cinq ans sous la houlette de trois maîtres successifs au moment de la création du Kodokan Judo, il n'est ni réservé, ni fluet, ni faible au moment de développer sa discipline et il a déjà pratiqué le tennis, le baseball et l'athlétisme en plus des arts martiaux traditionnels. Je vous invite aussi à compulser la thèse de Doctorat d'Yves Cadot sur l'élaboration du Judo pour comprendre que le processus de création du Judo est un cheminement de longue haleine, qui a été inspiré pour beaucoup par certains penseurs occidentaux dans le cadre de voyages à l'étranger et non uniquement en observant un saule ployant sous la neige.

"On ne sait pas (justement) si c'est en voyant un saule pleureur pliant sous le poids de la neige qu'il inventa le Judo" demanda justement Thomas Chauvineau ? "Est-ce un mythe ?" Malheureusement nous n'aurons pas la réponse de Julien Rousseau mais j'aurais souhaité l'avoir. L'intéressé omet d'ailleurs de préciser que Kano n'est pas l'inventeur Ex-nihilo du mot Judo mais le vulgarisateur et le théoricien d'une méthode d'apprentissage pour les masses inspirées (pour la partie technique) de certaines ko-ryu.

Et oui ! C'est bien pour cela que Kano propose de nommer sa méthode "Kodokan Judo" et non du terme Judo seul, probablement par respect pour les enseignants de la Jikishin Ryu et la Kito Ryu avant lui qui utilisaient (avec différents sens) le terme Judo sans l'avoir revendiqué...mais ça, encore fallait-il le savoir où l'expliciter.

Cette première partie de podcast me laisse donc dubitatif quand à la moyenne basse des connaissances des intervenants sur l'histoire des arts martiaux. Noyé dans la "culture pop", cette histoire n'en devient, même aux yeux de professionnels, qu'un catalogue de mythes à répéter ad nauseam qui ne rendent pas service à nos disciplines en 2021. Le grand public sait qu'il ne s'agit pas de la réalité mais de mythes désuets qu'on va plutôt évaluer négativement et les pratiquants les plus expérimentés vont probablement sourire devant ce triste tableau.

 

 

Bruce Lee, les femmes, Isabelle et les "cris de chats totalement ambigus" : 

La suite du podcast débute comme une sorte "d'hommage" à Bruce Lee et son travail. Bruce Lee serait en combat comme en parade, poussant des cris de chat évidemment ambigus, "à la fois masculin, féminin avec un corps qu'on ne peut pas définir en quelques mots". Thomas Chauvineau précise qu'il était également connu pour "sa vision du décolonialisme, sur la défense des minorités, qu'il était un combattant politique"...

L'explication ? Les films de Bruce Lee étaient diffusés en Afrique. Il a également été une source d'inspiration  pour les Black Panthers. On retrouve ici l'argutie développée dans certains milieux qui veut que l'esprit de lutte qu'insufflait Bruce Lee (et non Bruce Lee lui-même, y compris dans ses propres productions) dans ses films a fait écho aux luttes des Afro-américains dans les années 1970. Précisons que Bruce Lee a déjà été historiquement récupéré par tous les bords, devenant tour à tour nationaliste Chinois ou mégalomaniaque du rêve américain.

Le rapport avec les bienfaits des arts martiaux ? Chacun y verra ce qu'il souhaite.

On pourrait discuter de cette tentative un peu capillotractée de récupération sur un média du service public mais non n'avons pas le temps ! Thomas Chauvineau enchaine sur les chiffres du nombre de femmes dans le football puis le Judo et le Karaté où elles sont également bien représentées mais...nous allons rester principalement sur le Judo.

Le rapport avec les bienfaits des arts martiaux ? Chacun y verra (à nouveau) ce qu'il souhaite.

Isabelle qui pratique l'Aïkido, prévue dans le cadre des interventions des auditeurs,  survient comme un cheveu sur la soupe. Attirée par l'aspect rond, non agressif, esthétique et la tenue (très belle) du fait du hakama, elle a découvert "ce sport" il y a 25 ans. Isabelle nous explique que l'Aïkido lui permet aussi de pratiquer un art martial de défense, de travailler physiquement sur l'agressivité, le propos des techniques lui permet de se défendre sans blesser etc...

On peut saluer ici peut être la seule intervention utile d'une pratiquante expérimentée (plus utile d'ailleurs que la plupart des interventions de nos invités jusque là) et nous allons replonger cette fois de l'universalité du chi, ce "pouvoir magique" qu'on nous ressort à chaque émission sur les arts martiaux. Evidemment, on introduit l'affaire avec un extrait de Kung Fu et la voix française de David Carradine...

A ce stade, chers lecteurs j'ai perdu patience. Mis à part les sempiternelles recommandations de la doctoresse Duclos, je n'ai pas compris à quoi servaient les expertes et les experts présents dans l'émission mis à part nous répéter des éléments de langage usés jusqu'à la corde sur les arts martiaux asiatiques.

Il ne manque plus que les baguettes, le chapeau chinois et kungfu panda dans l'histoire. 

Mais non ! Il en faut plus. Nous abordons le deuxième point historique de l'émission sur l'histoire du kungfu, digne de la lecture d'un article wikipédia sur le sujet. L'un des invités (probablement Julien) nous présente la différence FON-DA-MEN-TALE entre les styles internes et externes en chine. Seul problème, Julien nous précise que le kungfu est un terme générique galvaudé utilisé pour désigner généralement le wushu (qu'on traduirait par art martial) qui serait l'ensemble des styles externes des arts martiaux chinois...

Problème ? C'est un non sens complet.

Kungfu peut désigner une grande variété de style en vérité. Wushu aussi. Aussi bien internes qu'externes selon les cas de figure. Rien ne va dans cette explication. Absolument rien. Et pourtant je suis très loin d'être un spécialiste des arts martiaux traditionnels chinois.

Mais peu importe ! Ce sont des arts universels qu'on vous dit ! On retrouve la même chose en Afrique ! En Europe ! Partout ! C'est universel !

Peu importe car ce qui compte, c'est de présenter ici Bruce Lee comme le héros maniant l'arme du peuple, le nunchaku. Et oui, car le nunchaku est une arme de paysan qu'on vous dit ! Peu importe qu'il s'agisse là encore d'une légende qu'aucune loi ou aucun texte n'a pu corroborer. Peu importe que les experts "les vrais" sont plutôt d'avis qu'il s'agit du détournement d'un outil agraire (pas forcément celui qu'on croit) non pas par la classe paysanne mais par l'aristocratie (ou du moins une classe aisée de combattant) du royaume de Ryukyu (et oui, parce que le karaté, c'était un truc pour les gardes du corps, pour l'élite m'voyez ? Mais ca, on va difficilement le dire sur France Inter). On s'en fout !

Les arts martiaux sont liés de toute façon aux mouvements de révolte populaire nous précise Julien Rousseau (et aussi aux "connaissances militaires" mais nous n'en saurons beaucoup pas plus mis à part une précision sans doute utile sur la Boxe Thaïlandaise).

A ce stade, chers lectrices, chers lecteurs, j'ai avalé assez de calembredaines pour en rester là (et vous me pardonnerez je l'espère). Je n'ai rien appris. Je ne suis pas sur qu'une personne susceptible d'apprécier les arts martiaux asiatiques soit susceptible d'avoir appris autre chose que des lieux communs très vite à oublier. Encore moins sur qu'un pratiquant ou une pratiquante puisse y trouver un intérêt en dehors des sempiternels rappels médicaux. Pourquoi saborder une thématique aussi prometteuse sur l'autel des poncifs les plus éculés ?

Je pense que pour France Inter et moi il s'agira donc effectivement de mon ultime combat.

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