Arts martiaux : L'autonomie passe aussi par vos connaissances

Publié le 3 Décembre 2021

Pensez-vous que les livres sont là pour rien ?

Pensez-vous que les livres sont là pour rien ?

Je le répète souvent dans ces colonnes, les arts martiaux fascinent le monde occidental à un point tel que nous ne savons plus exactement ce qui relève de nos connaissances vérifiées et ce qui relève du folklore que nous déconstruisons nous mêmes (y compris dans les dernières expositions en vogue où le public est accueilli au son non pas du Shamisen mais du groupe de rap Wu Tang Clan et où Bruce Lee est dépeint non pas comme le génie vulgarisateur du style de Yip Man mais comme un guerrier moderne au genre indéfini "qui combat pour la justice et le droit des minorités"...).

L'un des aspects les plus confus de ce phénomène est notre rapport à la culture asiatique en général en Occident, sur ce que nous pensons en savoir et sur les mythes sur lesquelles nous avons pu bâtir, puis rebâtir, nos propres disciplines martiales à la sauce new-Age.

Quelques exemples courants :

Qui n'a pas été fasciné dans les années 30 par l'enseignement précurseur de Moshe Feldenkrais (le physicien Israelien introducteur du Judo en France) et son ouvrage best seller Jiu-Jitsu ou bien d'Ernest John Harrison (le premier étranger ceinture noire de judo en 1911) et son ouvrage désormais rare Fighting Spirit Of Japan ? Ou encore du célèbre Jean Zin et son ouvrage Aiki-do dont mon camarade de Paresse Martiale à déjà pu préciser qu'elle mettait en place des éléments de pratique qui n'existaient pas au Japon ? Nous savons désormais que ces premiers livres, pourtant fondamentaux et non dénués d'un intérêt historique, sont toutefois fortement à recontextualiser, voire totalement erronés au regard des connaissances actuelles.

Qui n'a pas été séduit par l'enseignement du Karaté d'Henry Plée dans les années 50 alors que lui même reconnait avoir basé au départ sa pratique sur des photos (plus précisément un article dans le magazine Life) puis des vidéos ? En 1953, après sa rencontre avec Donn. F. Draeger, colonel dans l'armée américaine et premier occidental à enseigner au Kodokan, Henry Plée se rend compte effectivement que la pratique qu'il enseigne n'a rien a voir avec le Karaté et c'est justement cette "erreur" (qu'on appellera Karaplée pour la postérité) qui va le motiver à inviter directement des Japonais sur le sol Français.

Qui n'a pas été s'inscrire immédiatement au karaté dans les années 70 pensant faire la même chose que pratiquait Bruce Lee dans ses films ?

Nous avons sans cesse construit en France notre pratique des disciplines Japonaises sur la base de notre interprétation de ce que nous pensions être l'essence ou l'esprit du Japon (parfois fortement influencés par la personnalité de nos enseignants Japonais, eux-mêmes bien décidés, volontairement ou non, à nous égarer dans notre compréhension). A cela s'est ajouté parfois "l'appropriation" (même si le terme est souvent galvaudé aujourd'hui) de la culture Japonaise à travers les mangas, les Ninjas, le folklore autour des samouraïs, les expositions et les travaux issus du Japonisme (premier vecteur des mythes les plus hasardeux depuis le XIXe siècle.

Dans les années 80 puis 90, le succès de certains enseignants est dû au contrepied inverse, avec la modernisation des moyens de transports ces derniers sont allés chercher directement au cœur du Japon l'enseignement martial. Grâce à ces pratiquants courageux (qui pour certains sont restés définitivement au Japon) nous avons enfin pu mieux cerner le Budo Japonais (avec ses forces et ses faiblesses). Pendant 20 ans quelques historiens improvisés de nos disciplines se sont également évertués à rendre ce qu'ils savaient plus compréhensibles. Cette tâche a révélé l'incroyable complexité de cet exercice malgré les moyens modernes de communications. A cette complexité s'est ajouté enfin le mal moderne (déjà présent depuis plus de quarante ans sur notre sol) à savoir la perte de plus en plus criante d'autonomie de nos pratiquants.

 

Saurez vous identifier ces deux "gardiens de la justice ?"

 

Le pratiquant ne réfléchit pas ?

Je n'aborderais pas ici l'autonomie de façon générale de nos pratiquants (également en perte de vitesse) car mon confrère Xavier Duval vient d'étudier le sujet. Je souhaite mettre l'accent ici sur le fait que notre autonomie passe aussi par un réarmement intellectuel de nos pratiquants.

On pourrait croire, à tort, qu'empiler des milliers d'heures de pratique va transformer votre compréhension de l'art martial.  On se base régulièrement sur ce que nous percevons de l'enseignement au Japon, à savoir une pratique sans parole, sans explication, sans pédagogie où le maître est imité et l'élève doit polir le geste à l'infini. Cette pratique, magnifiée dans les médias mainstream, enjolivée par de nombreux élèves et enseignants, possède toutefois ses limites. La première de ces limites est que, bien souvent le geste lui même. 

Je vous invite sur le sujet à prendre garde au Dame Na Keïko (l'entrainement inutile ou faux) ou au Heta Na Keïko (l'entrainement maladroit) déjà abordé par d'autres (dont mes camarades Alexandre G. et Léo Tamaki). Polir un geste faux est bien souvent synonyme de frustration, de blessure puis de désillusion au final. Répéter 100 fois un geste mal compris amènera 100 fois une incompréhension.

Je cite d'ailleurs ce triste constat de mes comparses évoqués plus haut : "Aujourd'hui, chacun veut faire marcher la technique et personne n'envisage de pratiquer pendant des années une forme qu'il ne réussit pas à faire fonctionner" 

Croyez-vous que la trinité fondatrice de nos Budo ne réfléchissaient pas aux gestes martiaux qu'ils produisaient devant leurs élèves ? Jigoro Kano était un expert non pas uniquement sur le tapis mais également en science de l'éducation, en histoire, et en philosophie. Un maniaque de l'étude des rouleaux anciens qu'il collectionnait et étudiait frénétiquement. Afin de populariser leurs arts, Gichin Funakoshi ou encore Moriheï Ueshiba, lettrés tous les deux, se sont régulièrement penchés sur le savoir qui existaient avant eux et autour d'eux (les livres, la tradition orale, l'enseignement direct). Beaucoup des enseignants de première et de seconde génération pouvaient transmettre efficacement leur savoir acquis parce qu'ils étaient justement du même acabit, lettrés, cultivés et autonome dans leur recherche intellectuelle. Beaucoup de maîtres se copiaient justement pour comprendre leurs savoirs respectifs et beaucoup de maîtres protégeaient justement très fermement ce qu'ils savaient. Leurs connaissances permettaient ensuite l'acquisition plus rapide, plus complète et plus juste de ce qu'ils avaient traduits de leurs maîtres avant eux (d'où parfois l'intérêt d'envoyer des élèves faire de la rétro-ingénierie martiale, l'exemple le plus célèbre étant Jigoro Kano espionnant avec intérêt Moriheï Ueshiba par élève interposé).

Dans l'art de la guerre et du combat, l'acquisition du savoir est aussi important que l'acquisition par le geste et la répétition.

Authentique guerrier chinois ? Ou notre vision idéalisée de celui-ci ? (Kung Fu 1972)

Le pratiquant ne lit pas ?

On peut déplorer bien entendu l'intellectualisation de l'Aïkido mais ici, la surabondance de source n'est pas en cause mais bien la capacité du pratiquant à en tirer un profit substantiel. Nous pouvons lire 100 fois un ouvrage (ils sont multiples en Aïkido), 500 fois le même article, si nous n'exerçons pas au quotidien notre esprit critique, si notre parcours martial n'a pas été mis à profit pour "débunker" certains poncifs ou inexactitude de fond, si nos enseignants ne sont pas capables de contextualiser le catalogue technique qu'ils vous proposent, si vous ne savez pas qui propose quoi et pourquoi, alors vous passerez bien souvent à coté de l'essentiel.

Pire encore, vous continuerez à utiliser sans le savoir dans votre communication des éléments de langage qui induiront la nouvelle génération de pratiquant dans l'incompréhension. C'est ainsi qu'en 2021, 95% de la population des pratiquants Français est incapable de citer la date de naissance de l'Aïkido tout simplement. C'est ainsi que 99% des Judoka sont bien incapables de citer le nom des enseignants de Kano. C'est ainsi qu'on tombe non plus dans l'éducation martiale mais dans la croyance (dont profite quelques gradés).

Cette autonomie intellectuelle n'est pas innée, il ne suffit pas de vous responsabiliser, c'est également à votre enseignant de posséder les outils pour qu'au delà du tapis votre compréhension s'affine. Elle ne remplacera bien entendu jamais (oh grand jamais) votre pratique du corps mais elle doit impérativement la compléter tout comme les productions artistiques de Miyamoto Musashi (un lettré lui aussi au milieu de ses pairs) viennent compléter son enseignement écrit et sa pratique au quotidien. 

Si un Budo est une méthode d'éducation, peut-être est-il temps de comprendre qu'il s'agit d'une méthode qui englobe tous les aspects du quotidien pour cheminer vers l'excellence. Elle ne vous rendra peut être pas meilleur sur le tapis (en quoi connaitre la date de naissance de votre art peut faire cela ?) mais elle participera à faire de vous un artiste martial complet et pas un pantin. Elle fait de vous quelqu'un d'utile pour les nouveaux pratiquants et non une copie-conforme. Elle vous mettra parfois à l'abri des charlatans du new-Age (et ils sont très nombreux dans le milieu des arts martiaux) et autres amateurs de nouvelles pseudo-sciences et spiritualités magiques. Elle appuiera votre pratique du quotidien et aidera ce que vos sens vont vivre.

Pour clôturer ce billet : n'attendez-pas qu'on vienne vous illuminer d'un savoir hypothétique. Faites l'effort de le faire par vous-même à travers les outils qui sont déjà donnés. Remettez en cause ce que vous croyez au profit de ce que vous pouvez conclure.

Si l'Aïkido est un art de vivre, demandez vous s'il est intéressant (et suffisant) de vivre sans comprendre l'art.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Actualités-Nouveautés, #Pratique de l'Aïkido, #Japon traditionnel

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Un problème additionnel est qu'un certain nombre, passés les premiers émois de la pratique, veulent communiquer sur leur art ou les arts martiaux en général sans le long travail de prise de connaissance et de lecture de sources variées et vérifiées. Et on se retrouve avec des sites ou des livres qui ne sont qu'un copier/coller des mythes ou des fausses vérités usuelles, participant de fait au bruit ambiant qui noie l'historicité des pratiques martiales (et je ne parle même pas là de tradition, juste de la diffusion de l'ignorance).<br /> Donc oui, cultiver votre esprit, pas que le corps.
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