Aïkido : Art de la paix ou des valeurs supposées ?

Publié le 30 Septembre 2021

Le fondateur en train d'effectuer un câlin en non opposition

Le fondateur en train d'effectuer un câlin en non opposition

Rien ne fascine plus nos contemporains que les histoires de guerriers pacifiques venues d’Extrême-Orient. Lorsque ces histoires sont arrivées en Occident vers 1860 en même temps que la porcelaine d’Imari, elles sont devenues une source d’inspiration inépuisable pour nos artistes, nos intellectuels, nos dirigeants et même nos militaires. Cette passion va venir remplacer aux yeux de la Francophonie l’amour de l’égyptologie et des mythes égyptiens du XVIIIe, elle-même importée par Champollion.

Dès la fin du XIXe siècle et jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, le grand public s’imaginaient donc encore les énigmatiques samouraïs sous un jour bien différent de la réalité historique. Ces représentations vont perdurer à travers de nombreux poncifs, à travers la pop-culture des années 80, les romans, les mangas ou bien le cinéma. L’Occident va même se réapproprier avant et après-guerre ce qu’il a pu entrevoir d’une culture martiale parfois entretenue par les Japonais eux-mêmes pour différentes raisons.

L’Aïkido fait partie intégrante de cette fascination entièrement entretenue parce que la discipline résume ce qui fascinait à la fois Philippe Burty, Emile Zola, Zacharie Astruc, Georges Clémenceau et les frères Goncourt : La martialité la plus absolue dans le calme le plus relatif. L’harmonie dans le combat. L’art dans la guerre.

Et pourtant l’Aïkido n’est-il pas prisonnier de cette vision étriquée ? Nous évoquons sans cesse les mots « paix » et « harmonie » pour évoquer les valeurs de l’Aïkido sans comprendre de quoi il s’agit. Nous utilisons régulièrement des éléments de langage comme « respect de l’intégrité du partenaire » ou encore « sport de combat qui prône la non-violence ». Nous sommes dans la vénération d’un fondateur mystique, présumé pacifique débitant des phrases à la profondeur abyssale sans connaître ni pleinement son parcours, ni son cheminement, ni ses ambiguïtés d’être humain.

Ces constructions new Age de l’Aïkido, destinées ironiquement à populariser l’Aïkido sont en train d’entrainer sa mort clinique. Encore une fois dans ces colonnes, nous allons donc remettre le dojo au milieu du village.

Cessons de nous dissimuler derrière les valeurs de l’Aïkido !

Paix, harmonie, respect de l’intégrité, non-violence, amour. Le listing des valeurs supposées autour de l’Aïkido ne cesse de fleurir pour justifier des comportements à la fois dans et hors des tapis qui n’ont, au mieux, guère de sens dans le creuset original de notre discipline et au pire, reflètent bien souvent une certaine hypocrisie vis à vis des autres disciplines.

Abordons ensemble quelques exemples :

 

Minoru Hiraï, responsable de la naissance du nom Aïkido source : source: https://korindo.jp/

 

L’harmonisation des énergies ? 

Le premier, qui n’a pas déjà entendu répéter ad nauseam, l’Aïkido c’est l’harmonie ? Cette assertion est basée sur une traduction simpliste du nom Aïkido traduit régulièrement par « voie de l’harmonie des énergies ». Précisons déjà que cette traduction est non seulement galvaudée mais à remettre dans un contexte historique bien précis puisque Moriheï Ueshiba n’est pas à l’initiative de l’appellation Aïkido.

Rappelons que le nom Aïkido et la naissance officielle de la discipline sous cette appellation date de 1942 et est fortement imprégnée d’une volonté nationaliste de standardiser les pratiques de Yawara par la Daï Nippon Butokukaï (et à travers lui, le gouvernement Japonais d’avant-guerre). Répétons-le : Le nom Aïkido fut décidé en comité (comme le détaille très précisément Minoru Hiraï) plutôt dans l’optique d’une standardisation, voire même d’une forme de neutralité administrative. Moriheï Ueshiba n'est pas à l'initiative de cette appellation qu'il validera à postériori. Par conséquent, brandir l’harmonie en se basant sur la terminologie et le sens "profond" de l’Aïkido part souvent d’un présupposé hasardeux.

Au-delà de cette problématique, la conception de l’Aïkido comme valeur « d’harmonie » est basée également sur une interprétation erronée du principe awase qui ne possède en rien une connotation pacifique. Awase, est un terme qui revient en permanence dans l'étude de l'Aïkido et se traduit par : harmonie, ensemble, avec, lié, au même temps, uni, unité, couplé, lié, etc… Son kanji est Aï comme dans l'Aï-kido, plus un hiragana créant la prononciation awase (sans ce hiragana Ki-Awase se prononcerait Ki-Aï) comme le rappelle Léo Tamaki dans cet article sur le sujet.

Comme dit plus haut « L'harmonie qui est impliquée ici ne peut pas être synonyme de "céder", "faire un compromis", "esquiver" ou "éviter". Dans le même temps, cela ne peut pas recouvrir la moindre opposition dans l'engagement. » Awase est même plutôt censé posséder une application éminemment pratique. Elle recouvre un domaine qui, s’il est correctement appliqué, est censé faire parvenir à l’efficacité et non à l’harmonie au sens d’un rapport heureux entre les parties d’un tout.

Ne pas s'opposer et s'harmoniser à son partenaire ne veut pas dire ici être complaisant avec lui ou même le laisser faire. L'Aïkido, art de non-opposition doit être entendu plutôt comme l'art de prendre l'initiative ou de susciter chez son partenaire des réactions à même de prendre un ascendant sur un mouvement déjà engagé. 

Evidemment, cela devient profondément ridicule de présenter les valeurs de l'Aïkido comme passives où l'Aïkido comme un art purement défensif dans ces conditions. Que dire alors de ceux qui refusent un engagement au nom d'une pratique éthérée sur la base de cette interprétation ? Ou bien vont chercher l'harmonie là où elle n'est pas dans un rapport martial ?

 

Onisaburo Deguchi, mentor de Moriheï et les membres de la société du dragon noir

 

L’art de la paix ?

Le second exemple, qui n’a pas entendu parler de la non-violence de l’Aïkido ? Qui n’a pas écouté avec religiosité les développements mystico-énergétique sibyllins de Morihei Ueshiba, découpé à la tronçonneuse par nos grands spécialistes pour n’en faire ressortir que quelques bribes à base de « Si tu vaincs un ennemi, il sera toujours ton ennemi. Si tu convaincs un ennemi, il deviendra ton ami. ».

Bien sûr, à la fin de sa vie, le fondateur de l’Aïkido développait son enseignement sous une forme cryptique où il était bien délicat d’entrevoir autre chose qu’une sorte de "prêche" aux références cosmogoniques shintos, bouddhiste et taoïste. Bien entendu, dans la mesure où l’Aïkido actuel est une méthode d’éducation, l’esprit de l’enseignement d’après-guerre s’est abreuvé avant tout d’un discours pacifique et apaisant pour assurer sa survie. Il n’en reste pas moins que Moriheï Ueshiba n’était pas un pacifiste.

Il n’en demeure pas moins qu’il appelait son adversaire « teki » (ennemi) et non « uke » dans le cadre de sa pratique. Il est très clair également qu’en tant que nationaliste fervent, très exalté, il fut plongé dans le monde militaro-expansionniste Japonais pendant un demi-siècle, emprisonné en Mongolie après une tentative de prise de pouvoir militaire, engagé dans l’enseignement de la Kempetaï (la police militaire de l’armée Impériale), sponsorisé par des amiraux de son gouvernement, admiré par ses élèves kamikazes, intéressé par la formation des services secrets, financé par des officiers de haut rang, garde du corps volontaire du criminel de guerre Kingoro Hashimoto, hôte du groupe ultra-nationaliste Sakurakaï et fortement engagé dans le rayonnement implacable de son empire. Dans le contexte guerrier de son époque, O-Senseï représentait d'avantage la réincarnation sévère et implacable d’un dieu-dragon que les occidentaux réduisent pourtant désormais à une image distordue semblable au personnage Tortue Géniale d’Akira Toriyama.

Ajoutons enfin qu’une continuité technique claire (à observer plus finement en vidéo ici) entre la pratique d’avant-guerre et d’après-guerre d’O-Sensei, que tout un chacun peut également poursuivre à travers l’étude des différents ouvrages techniques de Budo Renshu à Maki No Ichi, plaide également en la faveur d’un maître qui n’a jamais vraiment concédé ses principes martiaux à une logique pacifiste telle qu’un occidental se l’imagine.

Nous sommes donc fascinés par l’image d’un gentil vieillard comme si 90% du parcours martial de ce dernier n’avait pas consisté en une succession de conflits (parfois mortels) résolus non pas dans l’harmonie mais bien une grande violence et une efficacité réelle qui lui valait à la fois le respect de ses pairs mais aussi son succès.

Lorsqu'on évoque avec emphase qu'O-senseï arrivait à voir les balles de ses ennemis pour mieux les éviter, que croyez vous qu'il arrivait ensuite aux ennemis en question ? Et que dire aujourd'hui de ceux qui s'inspirent de ses textes et maximes les plus cryptiques pour se transformer en gourou de la non-violence là où, au contraire, nous devrions étudier à la fois le pourquoi et le comment d'un tel cheminement dans son contexte. 

Kisshomaru Ueshiba, père de l'Aïkido moderne (source : pinterest)

 

L’art de l'amour ?

A mon sens, nous devons majoritairement à Kisshomaru Ueshiba les valeurs pacifiques de notre art. Pourtant, bien que "La vraie voie du guerrier est de prévenir le massacre, elle est l'art de la paix, la puissance de l'amour" comme cite Johns Stevens dans les enseignements majeurs d'O-sensei, nous sommes rarement capables de nous aimer les uns les autres.

Kisshomaru Ueshiba est sans aucun doute encore l'un des personnages de l'Aïkido le plus méprisé, le plus honni de tous les élèves directs du fondateur, y compris parfois par ceux qui se réclament des valeurs et de l'esprit de l'Aïkido dont il est le plus souvent l'auteur direct plutôt que son père.

Pourtant combien de styles utilisent peu ou prou un curriculum dont il fut lui même l'instigateur et le vulgarisateur ? Combien de pays lui doivent la découverte de notre art ?  Combien d'uchi-deshi (élève interne) lui doivent encore leur pitance achetée par son abnégation de salary-man ? C'est tout le roman de l'Aïkido moderne (parfois entièrement revu et corrigé, admettons le là aussi) qui nous échapperait encore sans lui.

A ce jour, l'Aïkido est sans aucun doute la discipline où l'on évoque le plus cette notion d'amour et de respect de son partenaire sans jamais l'appliquer ni sur le tapis, ni dans son quotidien, ni jamais. La bienveillance n'est qu'une excuse, au pire un slogan.

Vous me trouvez sévère ? Vous trouvez que j'exagère ?

Alors parlons soudain d'efficacité de l'Aïkido, du pourquoi et du comment vous êtes trop martial à vos examens, ou même de la politique dans notre discipline, de la probité bien tristement affichée par tous comme un étendard en réalité bien tristement décrépit et vous verrez que nous sommes extrêmement loin du compte...

J'aimerai pour l'avenir qu'on parle donc un peu moins des valeurs de l'Aïkido mais qu'on essaie déjà d'en mettre quelques unes réellement en pratique dans nos dojos, dans nos réunions de clubs, dans les échanges entre nos experts, dans nos actes.

En bref, Ne parlez pas des valeurs de l'Aïkido, vivez-les.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Japon traditionnel, #Pratique de l'Aïkido

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