L'histoire démystifiée du Budo

Publié le 31 Décembre 2020

Dai Nippon Butokukai 1906

Dai Nippon Butokukai 1906

L'histoire du Budo est sans doute la plus mal comprise de toutes. Parmi les nombreux concepts liés aux arts martiaux Japonais, il s'agit de celui qu'on utilise le plus pour alimenter les mythes et les rêves de nos pratiquants. Souvent galvaudée, parfois totalement inventée, revue et corrigée par de nombreux "spécialistes" du sujet, la mystification totale de cette histoire  dont le terme Budo est souvent la première victime, peut faire l'objet d'une étude approfondie à elle-seule.

Dans cet essai moderne, dans la droite ligne de mes travaux précédents sur les origines des armes en Aïkido, nous allons tenter d'y voir plus clair, de vous proposer une histoire que vous avez peut être moins entendue et de rester modeste dans l'analyse que nous pouvons faire de cet art de vivre à la fois déconcertant et inspirant.

 

La calligraphie "classique" du terme Budo

 

Des origines aux sens concrets, une autre idée du terme BUDO :

Trois éléments originaux liés à l'histoire du Budo sont régulièrement utilisés par tous les pratiquants d'arts martiaux japonais sans être pour autant complètement exacts.

On lie tout d'abord les origines et l'utilisation principale du terme Budo a l'ère Meiji (1868-1912) ce qui, sans être une erreur historique majeure, ne fait pas régulièrement consensus. En réalité, le terme est tout d'abord utilisé dans certains écrits antérieurs à cette période comme le démontre Alexander C. Bennett[1]. Le premier texte qui en fait mention est le Koyo gunkan et date de 1616. C'est également la philosophie globale du concept Budo qui est bien plus tardive. Cette dernière fait même partie intégrante de ce que l'on nomme parfois à dessein Kobudo (les Budo anciens ou classiques) par opposition au Budo "moderne". Une citation d'Alexander C. Bennett doit d'ailleurs éclairer le lecteur qui cherche une compréhension profonde du Budo dans ses origines, je vous l'indique ici traduite par mes soins pour qu'elle soit plus éclairante : "J'ai trouvé que [le] kobudo[2] était une sorte de fenêtre vers les Budo modernes".

C'est précisément cela.

C'est que rappelle également le texte de la charte du Budo ou Budo Kensho[3] réalisé par la Japanese Budo Association (JBA) en 1987 dans sa traduction révisée ainsi que dans son préambule indique : "Les Japonais d'aujourd'hui ont hérité des valeurs traditionnelles à travers le Budo qui continue de jouer un rôle significatif dans la personnalité des japonais".

Si le Budo est un concept très moderne, n'oublions pas en tout premier lieu qu'il puise en grande partie dans les écoles et la tradition guerrière japonaise. En effet, les ryuha bugei n'étaient pas dépourvues d'éthique car, comme le rappelle souvent Karl Friday, ces dernières se sont développées principalement dans une période de paix profonde (la Pax Tokugawa) où les valeurs morales étaient placées en haute estime par la caste militaire. L'éthique personnelle des Ryuha Bugei est d'ailleurs très proche des concepts du Budo actuel alors qu'on veut souvent placer une opposition franche entre Bujutsu et Budo, entre "barbarie guerrière" et "éducation", entre le soldat et l'artiste martial. Ce fossé entre ces deux concepts est pourtant de l'ordre du folklorique et n'existe tout simplement pas.

On lie ensuite le terme Budo, grâce à certaines interprétations sémantiques, à une logique pacifique alors que cette analyse ne fait pas non plus consensus.  Peter Goldsbury (un éminent linguiste chercheur) ainsi que d'autres experts se sont penchés sur ce sujet[4] et sont très clairs sur le fait que la théorie dites Hokodome précisant que le caractère Bu est l'association des kanji "Hoko" et "tome/dome" (signifiant "Arrêter la lance") n'est qu'une interprétation récente. Toutefois la signification profonde, tiré du kanji ossécaille seul, confirme que le Kanji Bu signiferait plutôt "se déplacer avec une lance" ... comme un Ashigaru chargeant son ennemi. Le Bu du Budo ne possède donc pas non plus ce charmant parfum qu'on va trouver dans la pop culture exportée en occident à travers des ouvrages comme le célèbre "Guerrier Pacifique" de Dan Millman qui fait encore les beaux jours des arts martiaux d'aujourd'hui.

On lie enfin le concept du Budo à l'authenticité Japonaise par excellence. Cette affirmation est également un mythe totalement faux. Si l'éthique du Budo est Japonais, son alliance avec la méthode est très profondément occidentale car l'utilisation pour la première fois du terme Kodokan Ju-do et non Kodokan Ju-jutsu par Jigoro Kano est la conclusion d'un travail combinatoire inspiré par des idées éducatives du philosophe et sociologue Herbert Spencer (se basant sur les trois piliers physique, moral et intellect). Le terme "jujutsu" a mauvaise réputation lorsque Kano développe sa méthode en 1882 à l'inverse des théories de l'éducation occidentale sur lesquelles sont calquées les écoles japonaise de l'ère Meiji[5]. Ce dernier souhaite ici non pas abandonner l'éthique des arts martiaux japonais tombés en désuétude mais bien proposer une façon nouvelle de les inculquer au plus grand nombre dans un cadre sécurisé et populaire. Le Budo de Kano qui inspira les huit autres Budo modernes est donc développé en grande partie grâce à un concept anglo-saxon.

 

H.Spencer : L'un des deux parents du Budo Japonais

 

Génèse et développement du BUDO moderne :

La naissance officielle du Budo date de 1882 lorsque le jeune Jigoro Kano, agé de seulement 22 ans, créé la fondation Kodokan. Il s'agit toutefois de sa troisième école[6]  où l'universitaire, spécialiste en science de l'éducation qu'est Kano, sera libre de montrer sa propre vision des connaissances qu'il a reçu dès 1877 auprès de trois professeurs. Son Judo est donc un système expérimental adapté sur les bases techniques de la Kito ryu et la Tenjin Shin'yo Ryu plutôt qu'une création totalement originale.
 
Kano a parfaitement compris qu'il serait impossible de conserver les connaissances éducatives des écoles anciennes dans un Japon où l'école est désormais obligatoire pour les enfants et où l'éducation de masse prime sur une vision élitiste du partage de l'ensemble des savoirs.
 
Son "Budo" encore en gestation est né dans cette idée d'être une méthode éducative sécurisée, débarrassée du corpus technique le plus dangereux qui tantôt disparait, tantôt est cristallisée dans une forme dites "kata". Jigoro Kano écrira justement à ce sujet "A l’évocation des jujutsu, les gens imaginent des étranglements, des torsions des articulations, des actions telles qu’étourdir puis ramener à la vie ou encore des techniques dangereuses ou portant préjudice à l’intégrité du corps, sans le moindre bénéfice. Les jujutsu originels ne correspondant pas seulement à ce tableau […] Il faut que chacun puisse comprendre que ce je défends ne ressemble pas à l’idée que s’en font les gens".
 
Kano était également passionné par l'éthique et la philosophie occidentale. Ce sont bien ses expérimentations éducatives qui transparaissent dans l'ensemble des concepts les plus modernes du Budo à venir qui, dès l'inauguration du nouveau Kodokan en 1889 va allumer l'étincelle d'une formalisation technique à grande échelle. Toutefois Jigoro Kano n'est pas celui qui va allumer la mêche.
 
Face à l'occidentalisation du pays s'est développé toutefois un contre-pouvoir nationaliste dès les années 1870. Quelques personnalités célèbres comme Sakakibara Kenkichi[7], préoccupées par le désintérêt du Japon pour les arts martiaux, vont développer des prototypes de démonstration promotionnelles gratuites à l'attention du grand public et destiné à le sensibiliser à ces questions tout en attirant de nouveaux élèves. Ces évènements appelés gekken kogyo vont devenir immensément populaire. Le lobbying intense autour de ces questions va remonter jusqu'au ministère de l'éducation qui va diligenter une enquête sur le sujet en 1883 indépendamment du fait que Kano commence à diffuser ses propres expérimentations.  Cet élan atteint finalement son paroxysme à la fin de la première guerre sino-japonaise (1894-1895) ravivant l'intérêt pour les arts martiaux traditionnels tombés en désuétude dans l'archipel depuis 1853.
 
La popularité de ces thématiques va permettre le parainnage et la naissance officielle de la Dai Nippon Butokukai (DNBK) ou l'association pour les arts martiaux du grand japon en 1895. Encore non gouvernementale, l'organisation est rapidement prise en main par un "kendoka" célèbre également maire de Tokyo, Nishikubo Hiromichi. L'objectif est claire : permettre aux arts martiaux japonais de survivre et en faire la promotion mais aussi standardiser la forme pour une transmission à grande échelle. De nombreux experts célèbres s'affilient rapidement à cette association afin d'y promouvoir leur savoir, de le théoriser, de le conserver et d'en faire la promotion en tant que bien culturel de masse.
 
C'est donc plus à ces cadres de la DNBK que nous devons précisément la transformation sémantique et la popularisation du mot Budo tel que nous le connaissons aujourd'hui. Il s'agit là de sa véritable naissance et non d'une expérimentation. Dans une décision célèbre, Nishikubo Hiromichi va transformer le nom de son école mixte dépendant de la Dai Nippon Butokukai et dont il est le principal. L'ancètre du Butoku Gakko devenue Bujutsu senmon gakko en 1912 (littérallement formation professionnelle en Bujutsu) deviendra officiellement Budo senmon gakko en 1919 plus connue sous le nom célèbre de Busen 武専.
 
Parallèlement la Dai Nippon Butokukai et ses écoles affiliées vont finalement intégrer et promouvoir de nombreux profanes sous forme de sponsoring mais aussi une liste impressionnantes d'experts (dont Jigoro Kano n'est qu'un membre influent parmi d'autres) entre 1895 et 1913 où, l'organiation est finalement autorisée officiellement à enseigner à travers ses différentes extensions (la première classe est fraichement diplomée en mars 1914). Quelques unes des disciplines affiliées vont progressivement changer leur dénomination pour afficher régulièrement une bannière "populaire" commune jusque dans les années 20 : le Do du terme Budo.
 
Le Butokuden en 1899 (siège de l'école budo senmon gakko)

 

L'essor et la standardisation d'un mythe :
 
En l'espace d'une dizaine d'année, la Dai Nippon Butokukai va prendre un essor très important et absorber la presque totalité du monde martial Japonais en déshérance. Cette reprise en main n'est pas sans conséquence et le Budo est vendu à la fois comme une standardisation des pratiques (à laquelle certains enseignants vont vigoureusement s'opposer) mais aussi comme un volonté de promouvoir les valeurs nationalistes d'un Japon en plein virage militaro-expansionniste. 
 
Là encore, deux écoles d'instructeurs se font la tête de pont de ce virage. La Budo Senmon Gakko à Kyoto et la Tokyo Koto Shihan Gakko dans la capitale nippone. Politiquement parlant, le DNBK est finalement nationalisée en 1942. C'est à cette date, dans les bureaux d'un comité restreint que nous devons via Minoru  Hiraï et non du fait d'une décision quelconque de Moriheï Ueshiba, la naissance officielle de l'Aïkido déjà affilié depuis un an à l'organisation.
 
Le nom Aïkido est choisi principalement pour représenter une sorte de jujutsu fourre-tout dans lequel les membres de la Dai Nippon Butokukai souhaite intégrer la pratique du célèbre Moriheï Ueshiba qui va supposément s'opposer de fait à cette action en quittant ses responsabilités pour s'installer à Iwama[8] A cette période troublée, le Budo Japonais s'exporte alors comme un outil guerrier et ses vertues éducatives ne sont pas les vertues principales.
 
C'est en 1946 que l'occupation Américaine place le dernier coup d'arrêt à ces dérives militaristes en démantelant intégralement l'organisation DNBK qui, pour survivre à ses niveaux le plus bas, va devoir recomposer avec son idée d'origine et la noblesse initiale de ses idéaux. Budo est donc trois fois tiraillée dans l'histoire entre son ADN indéniablement guerrier et son aspect éducatif sécurisé. Dès sa naissance, pendant son expansion puis après la seconde guerre mondiale. Il est donc extrêmement difficile d'en faire à la fois un système d'éducation neutre mais également de lui prêter une finalité purement martiale.
 
De façon générale, concluons cet essai en rebondissant sur cette dernière analyse.
 
Peut-on vraiment dire que le Budo est donc un produit destiné à la guerre ? Absolument pas. Peut-on affirmer que son premier fut l'efficacité ? Assurément non. Est-il pour autant dénué d'intérêt martial ? A priori non puisqu'il trouve preneur pendant toute la militarisation de l'Empire Japonais d'avant-guerre et devient la réponse conjointe d'experts martiaux indéniables à la sauvegarde de leurs intérêts. Nous sommes toutefois là dans un produit culturel de masse, infusé dans la technique et la déontologie des écoles anciennes mais dont l'objectif principal est l'amélioration de l'individu par la pratique martiale dans un but précis : sauvegarder une façon de vivre mieux pour les individus.
 
C'est sur cette base que la globalisation du Budo va connaître l'avenir que vous lui connaissez, de Sakakibara Kenkichi à Cobra Kaï, l'essentiel est ici de développer une éthique à travers l'éducation physique et non de produire d'avantage de combattants d'élite. Le Budo est donc l'explication logique à nos temps modernes où les talents martiaux exceptionnnels (tatsujin) sont peu émergents puisque le Budo n'est pas conçu pour leur ouvrir la voie. A l'heure des fusils, des canons et de la bombe atomique, gageons que beaucoup de ces maîtres ont compris que seules les qualités éthiques et l'éducation de l'individu qui tiendrait ce fusil ou le bouton de la malette nucléaire était sans doute plus important.
 
Mais ce n'était peut être pas ce que vous vouliez entendre en arrivant à la fin de cet essai, n'est ce pas ?
 
 

[1] Kendo, Culture of the sword, University of California Press, 2015, p. 1 à 8.

[2] L’auteur précise dans cet extrait de son introduction qu'il a étudié en parallèle du Kendo le Kashima Shinden Jikishin Kage Ryu kenjutsu, la Hoki ryu iaitjutsu, et la Tendo ryu naginata jutsu et que cette étude l'a éclairé dans sa compréhension globale du Kendo moderne, notamment ses concepts les plus ésotériques.

[3]   Traduit en Anglais pour l'international dans l'introduction de l'ouvrage Budo Perspectives, Vol.1. mais désormais également diffusé sur le site de la JBA.

[4] Sur le sujet, consulter l'article de Jordy Delage sur le véritable sense du Kanji Bu et son origine : https://www.seidoshop.fr/blogs/the-seido-blog/41-clarifications-sur-l-origine-du-caractere-bu

[5] Sur le sujet, consulter l'interview fleuve d'Alex C. Bennett sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=st0RIyHsHrE

[6] Kano va également créer Le Kano Juku en février 1882 et le Kobunkan en avril 1882.

[7] Il est à noter que Sakakibara Kenkichi est jugé par les experts comme l'un des principaux enseignants d'un certain Sokaku Takeda. C'est dans son dojo de Jikishinkage Ryu que le futur maître de Morihei Ueshiba aurait développé ses principales compétences aux armes. Pour plus d'élément se réferer à mon essai sur l'origine des armes en Aïkido.

[8] Sur cette question se référer à l'interview de Minoru Hiraï par Stanley Pranin et mes chroniques consacrées à Morihei Ueshiba (principalement les chroniques 3, 4 et 5).

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

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