L’homme dragon, Chroniques de Moriheï Ueshiba n°4 : La naissance de l’Aïkido

Publié le 25 Février 2020

Moriheï Ueshiba, fondateur de l'Aïkido

Moriheï Ueshiba, fondateur de l'Aïkido

Attention : Cet article est paru précédemment dans la nouvelle version de Dragon Magazine, HS spécial Aïkido sous une version légèrement simplifiée. L'article a été remis à jour dans sa version 2019 et les notes, parfois incomplètes, de la version papier, ont été reprises pour une meilleure compréhension. Bonne lecture.

 

Chaque école d’Aïkido possède sa propre interprétation du parcours exceptionnel de Moriheï Ueshiba, fondateur de l’Aïkido. Mais connaissons-nous vraiment l’homme derrière le précurseur ? Dans cette quatrième chronique, nous survolerons les circonstances entourant la naissance officielle de notre discipline.

 

L'amiral Isamu Takeshita

 

Rencontre avec l’amiral Isamu Takeshita :

Depuis son retour de Mongolie, l’aura politique de Moriheï Ueshiba s’est considérablement développée dans les milieux nationalistes et particulièrement le macrocosme militaire impérial disposant de connections avec la secte Ōmoto Kyō. Les retentissements politiques de cette aventure militaire font écho avec la politique expansionniste qui va s’accélérer dans les années 30.

Quelques élèves du Ueshiba Juku d’Ayabe sont devenus particulièrement influents à l’académie navale dont Seikyo Asano, vice-amiral mais aussi étudiant en Daito-Ryu Aïkijujutsu auprès de Moriheï depuis l’ouverture du dojo en 1920. Certaines sources précisent que Seikyo Asano est d’ailleurs gratifié d’une licence d’instructeur (Kyoju Dairi) par Sokaku Takeda en 1922 soit la même période que son professeur. Il est à noter que lien qui va unir Asano et Ueshiba va rester solide pendant plus de 20 ans.

C’est par l’introduction Seikyo Asano que l’amiral Isamu Takeshita entend parler pour la première fois des exploits du fondateur atteignant à présent les hautes sphères gouvernementales. Ce militaire de carrière, très impliqué à la fois dans la diplomatie japonaise à l’étranger, présent lors de la création de la société des nations, est déjà un fervent promoteur des arts martiaux japonais. Théodore Roosevelt, 26ième président des états unis d’Amérique, lui doit d’ailleurs l’enseignement particulier du célèbre Yamashita Yoshitsugu, étudiant en Yoshin Ryu, expert en Tenjin Shin’yo ryu jujutsu et surtout premier 10 Dan du Kodokan qui deviendra également instructeur à l’académie navale des états unis.

En 1925, Isamu Takeshita est désormais un officier de haut vol. Sur introduction de son collège, il tente d’approcher le Ueshiba Juku en se rendant directement à Ayabe, toujours au siège de Ōmoto Kyō. L’initiation de l’amiral au Daito Ryu Aïkijujutsu va totalement le convaincre de faire connaître la discipline autour de lui. Parallèlement, son appétence pour l’enseignement de Moriheï Ueshiba va transformer Isamu Takeshita en promoteur très efficace.

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Isamu Takeshita en action (1925)

 

Ueshiba, idole de l’armée impériale :

Plusieurs sources expliquent pourquoi cette rencontre est déterminante pour la carrière martiale du fondateur.

Tout d’abord, il s’agit du point de départ d’une intense période de lobbying d’un certain réseau militaire pour rapprocher Moriheï Ueshiba des institutions gouvernementales et particulièrement des écoles militaires. La même année, Moriheï Ueshiba est invité, sur recommandation de l’amiral Takeshita et de Yamamoto Gonnohyoe, amiral retraité et ancien premier ministre, à faire une démonstration devant tout le gotha impérial.

Cette prise de contact est le premier pas d’une série de stages commandités par les nouveaux promoteurs du fondateur à l’amirauté. Deux ans plus tard, au printemps 1927, cette forte demande des militaires pousse Moriheï Ueshiba à s’installer provisoirement, puis plus durablement, à Tokyo où un grand nombre d’officiers vont suivre son enseignement.

Il s’agit ensuite d’une période où, après les événements en Mongolie, se forge la légende divine de Moriheï Ueshiba, qui déclare, après avoir été défié par un officier de la marine expert en kendo, avoir vécu l’expérience mystique du satori (l’éveil spirituel à l’image de bouddha et des bodhisattva). A cette épiphanie s’accumule de nombreux faits relatés par les membres de la secte Ōmoto Kyō lors d’expédition en Mongolie, très probablement transmis sous le même prisme que la propagande militaire accompagnant la campagne du révérend Onisaburo Deguchi.

Du rang d’expert original en Daito ryu aïki-jujutsu, le fondateur est désormais élevé à un nouveau statut enflant avec de nouveaux témoignages de ses élèves.

Cette révélation lui permet en réalité de se détacher, comme de nombreux experts de ko-ryu avant lui, de sa hiérarchie directe à savoir Sokaku Takeda et d’acquérir une liberté relative déjà explicitée par l’ouverture du Ueshiba Juku.

En invoquant le divin, il devient ainsi plus légitime de présenter le daito ryu aikijujutsu de Moriheï Ueshiba d’une manière plus intime ou plus personnelle. On va ainsi plus régulièrement dénommer publiquement l’art du fondateur de nombreuses façons : Ueshiba ryu, Ueshiba aïki jujutsu, aïki bujutsu, kobu budo ou encore aïkibudo etc...

Cette façon de procéder va provoquer un certain schisme avec le daito ryu aiki-jujutsu. L’art dispensé par le fondateur demeure pourtant presque identique comme nous le verrons.

 

Morihei et Kisshomaru en 1925 à Ayabe

 

L’ouverture du dojo de l’enfer :

Les années 30 vont également marquer une certaine accélération dans la renommée du fondateur. Après avoir ouvert des dojos temporaires et donné un certain nombre de cours privés à l’élite de la noblesse et de l’armée (dont la salle de billard du Duc Tshushima à Shirogane, Shiba, et le dodo de Mejiro où Jigoro Kano s’est rendu pour observer les démonstrations), le nombre d’élèves de Moriheï Ueshiba est en pleine expansion et il devient impossible d’accueillir tout le monde.

Grâce à ses contacts, au soutien de nombreux bienfaiteurs et au patronage de Isamu Takeshita, le fondateur parvient à faire construire un dojo entièrement dédié à la pratique dans le quartier de Wakamatsu Cho, Ushigome. Selon Guillaume Erard, c’est un homme du nom de Hattori, manager des propriétés de la famille Ogasawara, qui facilite la vente de l’une de leurs résidences.

Le Dojo est dénommé immédiatement Kobukan[1] bien que la banderole au fond du dojo lors de l’inauguration mentionne à nouveau qu’il s’agit du Ueshiba Juku (l’école de Ueshiba). L’endroit peut accueillir la famille du fondateur mais également une vingtaine d’uchi-deshi. Le rythme y est tellement intense que le terme désormais célèbre « dojo de l’enfer » est utilisé pour le mentionner.

Il est à noter que cette période coïncide également avec le rapprochement du fondateur à l’endroit de différentes sociétés secrètes déjà côtoyées du fait de son voyage en Mongolie et ses accointances avec la secte Ōmoto Kyō. La Sakurakaï[2] (la société des cerisiers en fleurs, mouvement d’ultranationaliste fondé par le lieutenant-colonel Hashimoto) va jusqu’à tenir brièvement ses réunions dans le dojo du fondateur. Précisons enfin, contre toute attente, qu’un certain Sokaku Takeda va donner, selon Stanley Pranin, un séminaire exceptionnel au Kobukan du 20 mars au 7 avril 1931 (l’ouverture officielle du Dojo datant d’avril de la même année).

Cette dernière information permet aux lecteurs de mesurer un ensemble de faits certains : à chaque étape cruciale de son développement martial, le vieux Sokaku Takeda semble toujours s’associer étroitement à son disciple. Chaque pas vers l’émancipation de Moriheï Ueshiba semble lui rappeler à la fois quel lien l’unit étroitement aux Takeda pour le restant de ses jours en une curieuse relation dont il semble vouloir échapper.

 

Kunigoshi Takako

 

A propos de Budo Renshu :

Dès 1933, une certaine Kunigoshi Takako, prend l’habitude de dessiner les techniques démontrées au Kobukan pour se constituer un aide-mémoire efficace. Alors étudiante en art, la qualité de son travail fit rapidement sa renommée au dojo où elle vient régulièrement et des séances spécifiques sont organisées pour immortaliser certains mouvements.

De ces instants volés va naître le projet d’un ouvrage complet sous la supervision de Moriheï Ueshiba lui-même. Il est à noter que le tout premier livre du pratiquant d’Aïkido est donc un ouvrage co-réalisé avec une débutante.

Cet ouvrage, transmis selon certains élèves, en complément ou substitut des certificats de niveaux permet de juger à cette période du travail technique[3] et de l’art enseigné dans les années 30 par le fondateur. Il s’agit d’un instantané de 166 techniques. On peut ainsi affirmer que le Kobukan pratiquait donc l’essentiel des techniques présentes dans le Hiden Mokuroku[4] du Daito Ryu Aïkijujutsu ainsi que des techniques du Hiden Okugi. Il devait s’agir des connaissances dont disposait Moriheï Ueshiba puisqu’il possédait justement ces rouleaux. C’est d’ailleurs le propos de Kunigoshi Takako dans son interview réalisée par Stanley Pranin qui mentionne justement le souhait de Moriheï Ueshiba de faire du livre « une sorte de catalogue ».

Cette continuité est également logique puisque la même année, Moriheï Ueshiba, à la demande de la direction du journal Asahi Shinbum d’Osaka, va enseigner la self-défense aux employées du journal. Bien qu’il ne nomme pas officiellement son art à ses élèves, une anecdote célèbre est restée à la postérité : celle d’un Ueshiba senseï rapidement sur le départ en 1936 et de l’arrivée fracassante d’un certain Sokaku Takeda pour « prendre la suite » de l’enseignement donné par son élève dans ce dojo improvisé.

Gageons qu’aucun élément entre le maître et le disciple n’était de trop puisque tous les deux pratiquaient bien le daito-ryu aïki-jujutsu et que Sokaku Takeda ne désavoua jamais l’enseignement donné par son élève avant lui lorsqu’il reprit "brutalement" la suite. L’affirmation de la concordance technique entre Moriheï Ueshiba et Sokaku Takeda est enfin confirmée par un élément inédit : Le dojo a donné lieu à un catalogue photographique de plus de 1500 clichés.

 

Les maitres de la Dai Nippon Butokukai en 1938

 

La naissance officielle de l’Aïkido:

Le succès indéniable de la pratique du fondateur, ses activités dans de nombreux dojos et dans différentes écoles militaires vont rendre impossible la gestion de ses affaires sans une structure adaptée. Il devient indispensable d’organiser le tout administrativement à plus grande échelle.

Le 30 avril 1940, alors que la seconde guerre mondiale a déjà éclaté en Europe, nait la fondation Zaidan  Hojin Kobukai  ou fondation Kobukaï, ancêtre direct de la future fondation Aïkikaï. Là encore, la structure dispose d’un patronage très important d’officiers et de notables.

Avec les différents feux verts gouvernementaux, l’ultime démarche administrative survient seulement deux ans plus tard. A cette date, le Japon vient d’officiellement entrer dans le conflit mondial qui va l’opposer principalement aux Etats unis. C’est la Daï Nippon Butokukaï[5], nationalisé récemment,  qui prend la décision, en 1942 de standardiser la pratique de Moriheï Ueshiba en une seule dénomination officielle appelée « Aïkido ». Cette appellation n’appelle aucun changement particulier au niveau technique et n’est pas un choix particulier de Moriheï Ueshiba.

C’est dans ce climat guerrier que va renaître un art qu’on dira tourné officiellement vers la paix alors qu’il est pratiqué pour des militaires, subventionné par des officiers, enseigné dans différentes académies de l’armée impériale en pleine période de conflit global.

Rappelons sur ce dernier point dont la démystification est nécessaire que la Daï Nippon Butokukaï, dont l’empereur est le parrain, demeure la véritable mère des Budo japonais (Judo, Kendo et Karatedo principalement). Cette structure est engagée depuis 1895 pour la conservation et la préservation des Kobudo mais surtout dans un effort important d’épuration technique aux fins de diffusion au grand public. Son pouvoir de diffusion est colossal et, en cette période où la volonté d’expansion japonaise est grande, sa volonté est aussi tournée vers la propagande.

Au regard de tel contexte qu’il est légitime de s’interroger sur la nature pacifiste du fondateur à cette époque. Certains experts affirment que Moriheï Ueshiba n’a jamais été un pacifiste, d’autres qu’il a dû profondément changer après la guerre. Beaucoup s’accordent à dire qu’un certain Kisshomaru Ueshiba n’est pas étranger à cette permutation profonde de l’Aïkido que nous connaissons tous d’un outil de guerre en art de la paix.

 

 

Bibliographie :

- Aïki-kohaï/Pierre Fissier. Essai sur l’origines des armes en Aïkido. 2017.

- Chris Li : 1 « Ueshiba-ha-Daïto-Ryu-aiki-jujutsu » Blog de l’Aïkido Sangenkaï, 20 mai 2017, 2 « Maki no ichi, Ueshiba’s first book on Aïkido », mai 2016 et « Three Doka and The Aiki O-Kami », avril 2016.

- La Chronologie de Stanley Pranin à propos de Moriheï Ueshiba et Sokaku Takeda, Aïkido Journal. Consulté en 2016/2017.

- Grousilliat Eric. « Aïkido, À la croisée des chemins ».  Mai 2018. Les éditions du net.

- Stanley Pranin, Moriheï Ueshiba et Sokaku Takeda. Aïkido Journal.26 mai 2012.

- L’interview de Stanley Pranin par Aïki-web, Août 2000. http://www.aikiweb.com/interviews/pranin0800.html

- Stanley Pranin, « Morihei Ueshiba and Admiral Isamu Takeshita, » Aiki News,97 et « Interview with Kunigoshi Takako » Aiki News 47.

- Joseph R. Svinth, « Aïkido Comes to America » Journal of Combative Sport, Nov.99

- Guillaume Erard, « Histoire du Hombu Dojo et l’Aïkikaï », juin 2016 et « Budo Renshu, socle technique de Ueshiba Moriheï », février 2019.

 

[1]皇武館道signifiant dojo du guerrier impérial.

[2], il s’agit d’une société ultranationaliste visant à renverser le gouvernement en place. Elle est principalement constituée de jeunes officiers de l’armée impériale japonaise. Après le jūgatsu Jiken, une tentative avortée de coup d’état, celle-ci est totalement dissoute et certains de ses membres vont se fondre dans d’autres mouvements.

[3]     Précisons toutefois que l’ouvrage n’est pas exempt d’erreurs, d’approximations et de dessins manquants ce qui est tout à fait normal car il s’agit de dessins réalisés dans des conditions très particulières par une débutante.

[4]秘伝目, signifiant catalogue secret. Précisons qu’il s’agit  en daito ryu aïkijujutsu de 118 techniques du premier niveau organisées en 5 sections.

[5]大日本武徳, signifiant association pour les arts martiaux du grand japon, l’association entretien des liens étroits avec la famille impériale.

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Shana 14/04/2020 16:13

J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et un blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers (lien sur pseudo) Au plaisir.

Aïki-Kohaï 20/04/2020 15:28

Merci pour votre retour :-)