Préparation mentale et pratique de l’Aïkido

Publié le 15 Janvier 2020

La concentration extrême de Julien (Namt 2019 ; Aïki-kohaï)

La concentration extrême de Julien (Namt 2019 ; Aïki-kohaï)

A l’heure de la performance sportive, il ne fait pas bon évoquer la préparation mentale en Aïkido sous peine de la voir associer à la compétition, aux sports de combat et à d’autres éléments de langage présumés péjoratifs.

Seule condition pour évoquer bien souvent ce travail particulier en Aïkido : pénétrer à tâtons dans la sphère du mysticisme, des pseudos-science, des croyances ou encore de la magie. Se mélange alors selon les cas l’utilisation du KI (tantôt prétexte, tantôt explication ultime à tous les exploits présumés  de nos enseignants mythiques) et bien d’autres croyances populaires peu ou mal comprises sur l’origine des compétences de Moriheï Ueshiba et quelque uns de ses élèves de première et deuxième génération.

Cette approche est malheureusement encouragée et parfois même confortée par le background mystique d’O-senseï lui-même, dont la vie religieuse et spirituelle est une composante essentielle de sa réflexion sur les arts martiaux. Ses diverses expériences mystiques et ses capacités hors-normes (jugées parfois d’ordre divin par les plus illuminés) sont également amplifiées par beaucoup d’élèves du fondateur soucieux d’entretenir sa simple légende. Pire, certains sont parfois sincèrement convaincus que quelque chose de métaphysique, de surnaturelle ou d’incroyable s’est réellement produit en leur présence à un moment T de leur entrainement.

Comment démêler le vrai du faux à notre époque où il est encore possible d’expérimenter certaines capacités du corps qu’on peut, à l’observation, juger de l’ordre de l’incompréhensible ?

Est-il alors simplement possible de rationaliser une véritable préparation mentale en Aïkido à l’aune de nos connaissances sans tomber dans le piège de la magie, des pseudosciences, de la dérive sectaire ou de la déification de nos maîtres ? Existe-t-il d’autres approches ?

 

Schéma de la théorie du Flow de Csíkszentmihályi

 

Aïkido et état de Flow :

Une fois sorti de notre zone de confort, il est aisé de se rendre compte que le petit monde de l’Aïkido est (très) en retard sur l’ensemble des préparations possibles lors d’entrainement de haut niveau. Nous ne l’abordons pas (ou bien alors pour seulement préciser que oui, « le mental c’est important dans la pratique…») et nous ne l’étudions que de manière superficielle. Les psychologues et les professionnels se sont pourtant abondamment penchés sur le sujet.

A  titre d’exemple, en psychologie positive ou bien en psychologie du sport, on parle souvent de « l’état » de Flow ou « la zone » de Flow, un état mental étudié sérieusement par nos scientifiques occidentaux depuis 1975[1]. Les techniques associées accompagnent d’ailleurs certains champions Olympiques ou quelques danseurs professionnels depuis des années avec quelques adaptations selon les situations. De quoi parlons-nous ? Fondamentalement, l’état de Flow se caractérise par une concentration de très grande intensité sur le moment présent en relation avec un objectif positif.

En vulgarisant les différents aspects du Flow, disposant à ce jour d’échelles mesurables (ESM,  FKS, FSS-2 etc…) par certains professionnels, on peut en retirer des éléments communs entre les conditions nécessaires à l’apparition du « Flow » (qu’on appelle aussi Flux) et nos conditions d’entrainement lors la plupart des pratiques martiales. Citons quelques points communs :

-La Concentration intense focalisée sur le moment présent lors d’un geste.

-Un sens du contrôle de l’action.

-L’autotélisme (une activité sans autre but qu’elle-même qui devient alors source de satisfaction).

-Un état de motivation important.

Etre dans la zone du Flow de Csíkszentmihályi et/ou de Jeremy Hunter[2] pendant une performance, qu’elle soit martiale ou sportive, ne nécessite  donc pas spécifiquement que la performance soit purement athlétique ou réservée aux sportifs de combat. Ces états sont scientifiquement mesurables en compétition, lors d’un entrainement ou d’une action particulière et il ne s’agit pas de magie mais bien d’un phénomène psychique concret agissant sur le corps qui devrait interpeller le pratiquant d’Aïkido du débutant au gradé. Ajoutons que les exercices permettant de le mettre en œuvre (relâchement, Programmation Neurolinguistique, Imagerie Mentale etc…) ne sont pas des trucs de charlatans. Leur conclusion est manifeste : Nous sommes meilleurs en nous concentrant intensément sur le moment présent de façon positive. Cette concentration agit du mental en symbiose avec l’état physique, allant souvent à l’encontre de la pensée Occidentale qui veut pourtant que l’esprit et le corps soient deux constituants séparés.

Si l’objet de ce billet n’est, bien entendu, pas l’étude sérieuse du Flow (ou Flux) lui-même, il est manifeste que les conditions de ses manifestations mais aussi les bienfaits de cet état (altérant parfois les perceptions du sujet et ses capacités) sont très similaires aux expériences orientales (mystiques ou non) décrites par certains de nos maîtres, O-senseï le premier.

Évidemment, la pensée occidentale sur ce sujet n’a peut-être rien inventé. Nous employons sans aucun doute un prisme scientifique pour décrire des phénomènes déjà observés dans les arts martiaux asiatiques de façon empirique. Il est cependant très important de les démystifier et d’arrêter de les importer sans les comprendre ou bien de répéter des pratiques d’ordre rituel en amalgamant à la fois certains aspects religieux d’un autre âge et des exercices réellement bénéfiques que nous ne sommes pas en mesure d’expliquer dans le détail.

Quel rapport profond avec la pratique de l’Aïkido me direz-vous ?

Retenons tout d’abord que des études sérieuses sur la préparation mentale existent et sont utilisées par des psychologues du sport, des militaires, des pompiers,  des professionnels en entreprise, des athlètes de haut niveau, des chercheurs de l’INSEP, des artistes et pas uniquement par des gourous.

Meriem Salmi, la psychothérapeute de Teddy Riner, est d’ailleurs du propre aveu du champion, l’artisan principal de ses victoires au-delà de l’entrainement athlétique. On peut également citer Patrick Roux, judoka et ancien champion d’Europe, interrogé sur le sujet de ses exercices de préparation mentale par le magazine Yashima.[3]

Une fois sorti des clichés, admettons ensuite que cette préparation est bien souvent galvaudée, à fortiori en France où on la classe souvent dans le « coaching » à tort ou à raison.  Bien des professeurs d’arts martiaux s’en servent d’ailleurs avec ou sans compétence sur le sujet.

Dans la mesure où l’Aïkido est une activité martiale non-compétitive, le rapport entre travail du mental et Aïkido devrait en sortir extrêmement renforcé alors qu’il ne l’est pas.

 

Focalisation extrême, Maître Mochizuki, Octobre 2018 (Photo : Aïki-kohaï)

 

L’art d’être en harmonie sans harmonie personnelle :

Alors que nous sommes sans doute l’art martial le plus concerné par la préparation mentale de mon analyse, le petit monde de l’Aïkido reste en retrait important des pratiques les plus sérieuses. Nous lui préférons souvent des techniques dites « traditionnelles » importées par des enseignants Japonais ou Occidentaux sans une compréhension profonde ou bien des méthodes home-made de professeurs qui, admettons-le, sont souvent perçues avec scepticisme par l’ensemble du monde martial et demeurent plutôt confidentielles.

Pire. Nous nous plaçons souvent de façon hautaine par rapport aux enseignements des athlètes de haut niveau sous prétexte qu’il s’agit de pratiques athlétiques et sportives forcément néfastes pour le corps et l’esprit martial du pratiquant d’Aïkido…tandis que nous gobons tous les miroirs aux alouettes.

Soyons honnêtes, cette philosophie trouve rapidement ses limites et, alors que nous montrons souvent l’exemple parfait de la division totale de nos institutions en prônant l’harmonie, nous sommes souvent des artistes martiaux enseignant l’harmonie des énergies sans harmonisation avec soi-même ou bien les autres.

Au gré de mes tribulations martiales, j’ai pourtant rencontré quelques artistes martiaux capables d’effectuer la synthèse entre le meilleur de l’orient et de l’occident sur ces sujets. Citons pour l’exemple Masamichi Noro sensei (le premier maître Japonais à faire la synthèse entre méditation zen, Eutonie, méthode Alexander et Aïkido) et son successeur légitime Takeharu Noro sensei mais aussi Hiroo Michizuki sensei, Hino Akira sensei ou encore Akuzawa Minoru sensei. La plupart des travaux de ces brillants enseignants sont reconnus à la fois par des artistes martiaux…mais aussi des compétiteurs, des athlètes, et des professionnels du sport ! Les deux mondes ne sont donc pas incompatibles.

Vous remarquerez immédiatement que l’ensemble de ces enseignants ne sont pas ou plus des professeurs d’Aïkido au sens strict. Faut-il donc créer sa propre école ou faire sécession pour entrevoir la modernité à l’aune de notre discipline ? Je ne le crois pas non plus. Indéniablement, la plupart des professeurs d’Aïkido sont également capables d’entrevoir l’impact du mental sur le quotidien du pratiquant.

Par exemples, quelques approches sont déjà proposées de nos jours par des enseignants d’Aïkido. Je pense notamment à l’Aïki-mindfullness de Gilles Rettel ou bien à différentes formes de Taïso (gymnastique du corps qui prépare souvent l’entrainement du pratiquant) développées au Japon ou en Europe. J’ai pu également expérimenter le Kinomichi de Noro senseï (qui découle de l’Aïkido) ou encore le Ki No Renma de Tada senseï (également indissociable de l’Aïkido) qui proposent tous les deux quelques exercices de grande focalisation.

Si l’essentiel est là, pourquoi donc ne pas en faire une composante officielle sérieuse et construite de notre enseignement et de nos préparations ?

 

Lorsque concentration et maîtrise se rencontrent (Photographie : Aïki-kohaï)

 

Pour aller plus loin ? :

  • La thèse de Florent Lebon intitulée « Efficience du travail mental sur le développement et le recouvrement des capacités motrices – force musculaire et imagerie motrice »
  • Sybernetics : « Musculation stratégique » d’Olivier Lafay, Paris, LDMT.
  • « Don’t think, listen to the body” d’Hino Akira
 

[1] L’architecte de la notion de Flow est avant tout Mihály Csíkszentmihályi, professeur et chercheur d’origine Hongroise devenu directeur du département de Psychologie de l’université de Chicago. Le Flow tire d’ailleurs son nom des témoignages de ses patients qui, en décrivant un état de concentration intense, se sentait comme porter par le flot d’une rivière.

[2] Co-auteur avec Mihály Csíkszentmihályi d’ouvrages sur le sujet, Jeremy Hunter est également professeur à l’Université de Claremont en Californie.

[3] Yashima N°3, Janvier 2019. P.40 « Mushin, une expérience optimale dans les sports de combat ? ».

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Pratique de l'Aïkido

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