La bonne image de l'Aïkido

Publié le 20 Juillet 2020

La bonne image de l'Aïkido

Alors que la saison 2020-2021, sur fond de gestion de la pandémie mondiale se prépare à être unique en son genre, le petit monde de l'Aïkido s'organise pour redémarrer ses activités. Il y a bien sur les impératifs habituels (forum de associations, campagnes de communication, démonstrations, journées portes-ouvertes...) à adapter à l'heure des différents protocoles sanitaires.

Il y a aussi la volonté de faire survivre notre art martial, dont les professionnels et les clubs sont durement touchés par le confinement, et dont la survie à long terme est déjà engagée.

 

CHUTE LIBRE : Tendance Google Trends concernant l'intérêt pour l'Aïkido de 2004 à ce jour

 

Depuis plusieurs années, je compare les chiffres officiels du ministère, les données fédérales, les statistiques maisons de mon comparse Emmanuel du blog Paresse Martiale et les tendances google trends à propos de l'ensemble des Budo Japonais.

Nous ne sommes pas les seuls à évoquer l'urgence, Leo Tamaki a également produit ses propres réflexions sur le sujet dès 2015.

Dans une étude détaillée sur le sujet, j'ai déjà pu produire de mon coté de nombreuses observations  pour contribuer à l'effort généralisée qui doit advenir. Je constatais en 2019 que, de tous les Budo Japonais sur notre territoire, nous sommes les plus touchés dans la vertigineuse descente dans toutes les tendances liés aux recherches du grand public sur les arts martiaux Japonais.

Sans surprise, cette tendance se confirme et se renforce depuis 2020 où nous voilà désormais rigoureusement sur le même plan que le Kendo, jugé par certains il y a dix ans sur le territoire Français comme un "art martial de niche" ou une "discipline confidentielle".

Détail crucial, le Comité National du Kendo et discipline rattachées est présent en France avec 450 clubs et environ 10 000 pratiquants. L'intérêt pour ces disciplines est donc identique à l'Aïkido pour un nombre de pratiquants et de clubs trois fois inférieurs... 

 

Tendance Google Trends sur les recherches associées au Budo en France

 

Au delà des chiffres, la zizanie : 

Alors que les tendances sont bien sur à comparer avec les prochaines sources ministérielles sur lesquelles nous restons attentifs, il est intéressant de constater qu'au delà du baromètre habituel, l'habitude de nos pairs à s'entre-déchirer n'a strictement pas évolué ou presque.

Tandis que chacun produit les efforts qu'il souhaite pour faire découvrir l'intérêt de l'Aïkido au grand public, nous assistons depuis plusieurs fois à un festival de procès entre pratiquants, écoles et maîtres sur le peu d'articles de presse qui ont la chance de voir le jour.

Le 6 août 2020, j'ai assisté à une véritable bronca concernant un article paru, une fois n'est malheureusement pas coutume, dans le journal l'Equipe. Intitulé " Morihei Ueshiba, le vieux sage pas si pacifique", je vous invite à acheter cet article (on ne peut pas sans arrêt se plaindre de la déchéance des presses écrites et/ou spécialisées et du milieu de l'édition sans agir si l'on en a les moyens) et à vous faire votre propre avis. Précisons que pour une fois, l'angle historique (totalement juste au demeurant) permettait d'aborder l'Aïkido sous un prisme plus ambitieux.

Réactions (presque) identiques et navrantes (la misogynie en plus) concernant un article discutant de notre discipline dans l'indémodable Corse Matin intitulé "Aïkido, l'Art du Combat" et daté d'avril 2020 (sur le même sujet, une interview vidéo a été récemment repris par Brut puis retirée pour des questions de droits). Je vous invite à lire également cette publication et à vous faire librement une opinion sur le sujet.

Les empoignades à répétition fleurissent depuis des mois entre les partisans du respect des consignes, les gardiens du temple magique, les théoriciens du complot et les pratiquants en pleine confusion. Au delà des commentaires liés à la crise sanitaire que je ne commenterais tant ils sont parfois affligeants, je remarque principalement que si tout le monde est d'accord pour sauver sa "paroisse" et son activité, personne n'est d'accord avec son prochain sur la façon de le faire.

Tout le monde s'efforce de souhaiter la diffusion de la sacrosainte bonne image de l'Aïkido mais je n'ai pas trouvé un consensus minimal sur la nature de cette image, sur ce qu'il faut communiquer ou faire, sur ce que les uns estiment être de l'Aïkido mais que les autres classifient dédaigneusement comme de la gymnastique. Ne parlons même pas de la question de l'efficacité de l'Aïkido sur lequel j'ai déjà longuement étudié la question dans cette étude :

-Aïkido, le piège de l'efficacité et des valeurs. 

De façon générale, je constate que cela part toujours d'une bonne intention. Nous voulons sauver Notre Aïkido. Mais nous sommes incapables d'accepter l'Aïkido "de l'autre". Et dans notre discipline comme dans le Huis Clos de Sartre l'enfer, c'est systématiquement les autres, nous ne sommes pas extirpés du sable avant très longtemps.

Est-ce si difficile dans une voie prônant principalement l'harmonie des corps et des cœurs de respecter la vision des uns et des autres ? De simplement se réjouir qu'on discute simplement d'Aïkido auprès du grand public (même si ce sont parfois des préconceptions et des erreurs de jugement) ? 

 

Budo : Le Top 5 des régions dont les tendances sont les plus élevées depuis 5 ans. Karaté et Judo désormais aux coudes à coudes

 

Devons-nous aseptiser l'Aïkido après la crise sanitaire ? : 

Derrière les conflits de chapelle et d'égo, deux grands mouvements s'expriment depuis quelques années. Ceux qui pensent (tout groupe confondu dans et hors de nos fédérations) qu'il faut continuer comme avant à "normaliser l'Aïkido", à le présenter comme un "sport normal" (sans contexte sur la nature de l'Aïkido) ou "un art martial traditionnel" (sans précision aucune sur ce qui est traditionnel) avec quelques particularités magiques et new-age, saupoudrant un discours publicitaire infantilisant au grand public et lui promettant qu'avec l'Aïkido :

- Tu vas t'amuser.

- Tu ne te feras jamais mal.

- Que tu porteras de beaux habits.

- Que c'est bon pour ta santé.

- Que tu seras plus armé pour te défendre.

Ce mouvement, détenant encore la majorité relative dans notre discipline, est persuadé qu'un pratiquant lambda n'a besoin d'aucun contexte, d'aucun travail de fond et d'aucune donnée sur l'évolution de sa discipline. Après tout, nous venons avant tout transpirer, non ?

Vous l'avez compris, votre serviteur se bat depuis des années dans la foule de ceux qui sont farouchement opposés à l'aseptisation de l'Aïkido. Depuis l'origine, je suis heureux de vous proposer du fond (n'étant pas compétent dans l'absolu sur la forme) afin de vous faire grandir, de vous questionner sur l'Aïkido, d'étudier pourquoi cette discipline est en mouvement et ce qui fait à la fois son intérêt et ses particularités.

Je suis convaincu que les jeunes générations ne sont pas stupides, qu'elles disposent contrairement aux dernières décennies avant internet (ou la seule parole du "manuel technique du sensei" faisait loi) de nombreux éléments, et qu'il appartient par conséquent aux enseignants, aux sempai, et à tous ceux qui aiment l'Aïkido de faire un tri intelligent dans tout cela pour leur offrir le meilleur de ce que nous n'avons pas toujours reçu de nos pairs.

En voulant faire plus Japonais que les Japonais, nous sommes toujours persuadés que la répétition du geste mène à la justesse. De mon coté, je suis persuadé que si la répétition du geste permet de produire le geste un jour ou l'autre, seule la compréhension profonde du geste permet de l'acquérir de façon complète.

Vous avez également compris que je souhaite à nos jeunes élèves qu'ils disposent d'un professeur capable à la fois d'être un modèle technique mais aussi de leur expliquer pourquoi l'Aïkido est un Budo et ce que la largeur de cette voie implique et peut permettre de faire. Car si un Aïkido qui fait rêver lors d'une démonstration peut amener à pratiquer seul le fond, qui nous distingue et nous renforce encore aujourd'hui par comparaison à d'autres disciplines, permet au pratiquant de s'engager définitivement dans la voie.

Si nous n'avons que des propositions superficielles à offrir et des mots vides de sens, alors nos jeunes, nos adolescents, nos CSP+ et nos pratiquants les plus fragiles vont quitter nos rangs pour se rendre vers d'autres pâturages où le discours est identique mais le chemin bien plus court pour obtenir le résultat attendu. Si nous n'avons pas la possibilité de former et d'être formé aux grandes questions et aux évolutions de fond de nos disciplines, alors nous mourrons car bien souvent les gardiens du temple sont également convaincus que la culture physique est une sorte de sous-catégorie (alors qu'ils n'offrent en réalité rien de différent de cela).

Sur ce dernier point, je suis d'ailleurs triste de voir que nous méprisons souvent le sport tout en voulant donner une "bonne image" de sportif à nos élèves. Et pourtant, nos pratiquants et nos professeurs sont très loin de refléter ce simple principe "Mens sana in corpore sano" (Corps sain dans un esprit sain). Nos tatamis vomissent littéralement de modèles (encore une fois toutes chapelles confondues) peu enviables tandis que je constate que des Hiroo Mochizuki, des Dominique Valéra, des Pascal Loidi sont encore des modèles pour leurs ouailles malgré leur âge.

 

Bonne image ou image juste : 

Il est donc nécessaire de vous souhaiter ici, pour cette nouvelle saison 2020-2021, toute la réussite possible dans vos clubs, vos groupes et vos enseignements quelque soit vos écoles. La survie pure et simple de l'Aïkido en dépend et votre voie à besoin de vous. J'espère toutefois, en cette année d'olympiades fédérales et de grands enjeux généralistes pour l'avenir de notre pratique, que vous saurez oublier (enfin) votre voisin de tatami en dehors des instants où il pratique avec vous.

Je n'ai pas d'autre souhait que le succès de tous, professionnel ou non (car comme tout artiste, l'artiste martial peut choisir ou non la façon dont il produit et communique son "oeuvre"), amateur éclairé ou simple consommateur de sensation. Appuyez vous sur vos professeurs, exigez d'eux l'excellence, le fond et la forme juste plutôt que la bonne image. Soyez impliqués ! Soyez chercheurs ! Dépassez vous et sortez des vieilles querelles inutiles qui nous tuent ! Soyez moderne et proposez !

Un clou qui dépasse se fait toujours marteler dit le proverbe mais si tous les clous dépassent, on songera peut être un jour à utiliser d'autres outils pour que la planche tienne debout.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Actualités-Nouveautés, #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux

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