L'oeil du kohaï sur : An Obese White Gentleman in No Apparent Distress

Publié le 20 Novembre 2019

L'oeil du kohaï sur : An Obese White Gentleman in No Apparent Distress

Terry Dobson est sans aucun doute l'élève occidental de Moriheï Ueshiba qui me fascine le plus. Beaucoup moins célèbre qu'André Nocquet, terriblement torturé, on peut l'apercevoir dans quelques rares films aux cotés du fondateur de l'Aïkido dont il a bénéficié de l'enseignement direct pendant plusieurs années environ (entre 1959 et 1964 pour être précis).

Co-écrit avec Riki Moss, l'auteur de "Giving in To Get your way" et "Its a lot like dancing...an akido journey" est plutôt ici le sujet de cette expérience littéraire plutôt que l'artisan ou le témoin direct. Il s'agit en effet d'une biographie à moitié "romancée" de Terry Dobson et non d'un ouvrage historique officiel. En revanche, l’œuvre uniquement disponible en Anglais remplit tout de même son rôle essentiel : rendre à la postérité le parcours de ce pionnier exceptionnel et moins connu de l'histoire de l'Aïkido mondial.

 

Terry et O sensei

 

Itinéraire tumultueux d'un combattant de la vie :

Ce serait trahir le livre que de dévoiler chaque étape rocambolesque de la vie compliquée de Terry Dobson. Quelques éléments sont toutefois marquants pour le lecteur. Sa mère est fortunée et sort d'un divorce compliqué pour se noyer dans les évènements mondains et l'alcool. Terry, Walter Norton Dobson III ou encore Maxwell Norton Diebenkorn III de son vrai prénom, n'a pas connu son père biologique mais seulement un beau père avec qui il ne s'entend pas. Dans sa prime jeunesse, il collectionne compulsivement les armes en tout genre. Sa scolarité est celle d'un enfant riche, d'un niveau correct en éducation physique, et il fréquente uniquement de prestigieux établissements où il excelle en tant que joueur de football américain. Malheureusement, son comportement "excessif" fait qu'il est rapidement expulsé.

Après un an à faire des petits boulots sans lendemain autour de Greenwich Village, il finit par s'enrôler dans le corps des Marines. Alors en surpoids, on lui fait passer le programme "Fat Man's Platoon" et il subit un traitement de choc afin de rentrer dans les standards acceptables pour l'armée. Ses origines aisées font de lui la tête de turque de certains de ses supérieurs dans un tableau digne de Full Metal Jacket. Terry est alors rapidement assigné à un Porte-avion transportant des armes nucléaires. Il s'occupera également de la maintenance des hélicoptères et des tâches les plus ingrates. Son groupe de combat est finalement impliqué dans la crise du Liban en 1958. Le témoignage de l'intéressé lui-même indique qu'il ne verra jamais vraiment "le feu de l'action" avant son retour à la vie civile.

Libéré finalement par l'armée vers 1959, Terry obtient, par un contact de sa mère, un "poste" (destiné probablement à se débarrasser de lui) au Japon via l'église Épiscopale. Son rôle est d'assister au terrassement et au développement rural dans les "Alpes Japonaises". Il enseignera également un peu d'anglais mais peine à trouver sa place dans ce milieu isolé où il fini par songer rapidement au suicide...

...La seule chose qu'il se décide alors à faire avant de se tuer est d'aller visiter Tokyo et sa région. A cet instant, sa vie bascule en lisant le journal lorsqu'il apprend qu'une démonstration d'Aïkido se tient à Yokohama.

 

Le fondateur avec ses étudiants étrangers (Terry Dobson est tout à droite)

 

Du fondateur jusqu'au Vermont :

L'Aïkido va littéralement sauver la vie de Terry Dobson. Après la démonstration, il supplie l'un des démonstrateurs de le mener à O-senseï et d'intercéder désespérément en sa faveur pour qu'il puisse apprendre la discipline. Quelques mois plus tard, alors que son contrat au Japon se termine,  "Fat Man's Platoon" prend quelques affaires dans son sac et part s'installer directement à Tokyo où il devient ushi-deshi sans vraiment savoir s'il sera pleinement accepté ou non.

Son pari est toutefois payant. Il se dévoue entièrement à Moriheï Ueshiba et son entourage dans son désir de demeurer sur place. Au départ, Terry est simplement un subalterne et il accompagne O-senseï à sa demande et subvient à ses besoins. Puis il parvient rapidement à se rendre utile lors de certaines démonstrations où, sa grande différence de gabarit avec O-senseï, sert à impressionner notamment les Occidentaux. Son témoignage indique souvent qu'O-senseï le traite avec gentillesse mais plutôt à la façon d'un grand père traitant un petit enfant turbulent. Malheureusement, cette étrange relation n'est pas sans conséquence. Terry va souffrir énormément de la jalousie et du racisme dans l'entourage d'O-senseï à de multiples reprises.

Cet étrange pionnier s'entrainera en tant qu'ushi-deshi d'O-senseï jusqu'en 1964 et va demeurer au japon jusqu'au décès d'O-senseï en 1969. Entre 1964 et 1969, Terry continue de s'entrainer très régulièrement au Hombu Dojo avant de retourner aux états unis.

Installé tout d'abord sur la cote ouest, à San Fransisco, Terry va peiner à obtenir une certaine reconnaissance car l'Aïkido est déjà implanté sur place par des Japonais. Un occidental dans sa position souffre à la fois d'une certaine forme de mise en concurrence. Son témoignage original et rare démontre également l'envers du décor puisqu'il expose également les petits travers de certains "seigneurs locaux" pendant l'âge d'or de l'Aïkido mondial.

Malgré tout, il parvient à donner des stages régulièrement à travers les USA et co-fonde avec Ken Nisson, (ancien Judoka mais également ancien élève de Koichi Tohei puis de Yoshimitsu Yamada) plusieurs dojos dont la plupart sont encore aujourd'hui en activité.

A cause d'une maladie invalidante, Terry Dobson déménage finalement dans le Vermont pour se soigner. Petit à petit, la maladie gagnera toutefois du terrain et l'emportera à l'automne 1992.

 

 

Les instants de vie bouleversants d'un gentleman :

Les morceaux choisis ci-dessus ne sont qu'une infime partie de ce qui vous attend au détour de l'ouvrage. La vie rocambolesque et la personnalité entière du personnage principal permet d'éclairer sous des angles totalement nouveaux certains faits historiques parfois enjolivés. Le point de vue d'un occidental aussi trivial et direct que celui de Terry Dobson est également rafraîchissant car il démystifie également de nombreux faits.

Chaque chapitre est découpé en deux lignes de temps différentes, rendant parfois peu confus la lecture au départ. Cette sensation s'estompe au fur et à mesure mais je suis resté plus intéressé par la première qui représente le témoignage plus direct de Terry.

L'ensemble de l’œuvre n'est pas seulement intéressante parce que Terry Dobson est l'un des pionniers de l'Aïkido mondial mais bien parce qu'il est sans doute l'une des personnalités les plus fragiles et torturées ayant gravité dans le creuset des géants.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #L'oeil du kohaï, #Pratique de l'Aïkido, #Vidéos

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article