Aïkido : Des attaques pour éduquer le corps

Publié le 30 Novembre 2019

Ukemi pour Chiba sensei (Photo : Sabrina Maras)

Ukemi pour Chiba sensei (Photo : Sabrina Maras)

Cette saison, j’ai amorcé une transition profonde. La santé de mon fils m’obligeant à revoir mon agenda professionnel, j’ai dû également réinventer complètement le cadre de mes activités dont l’Aïkido dans un contexte très difficile sur le plan personnel.

Certains projets se sont ainsi imposés à moi pour pouvoir continuer à pratiquer dans des conditions minimales. D’autres sont des objectifs globaux qui se révéleront dans le temps mais que je n’avais pas forcément envisagés à court terme. Grâce à quelques élèves et professeurs qui vont se reconnaitre, j’ai toutefois pu continuer ma route.

La création d’un club d’Aïkido avec Alma Noubel est quelque chose que j’ai saisi comme une chance pour sortir encore de ma zone de confort malgré ma situation.  Heureusement, cet enjeu inattendu m’a permis de garder la tête froide et de repartir sur d’excellentes bases. Depuis l’été, « mon dojo » m’a imposé un rythme de travail suffisant pour créer un cadre adéquat pour les futurs élèves qui sont désormais quelques-uns. Peu à peu, cet environnement m’a aussi imposé une remise en question profonde, l’envie d’intégrer différentes formations qualifiantes et le goût de passer humblement la barrière entre l’élève et le professeur.

Au début de l’hiver, j’ai donc pu expérimenter mon « premier cours » la tête vide de toutes préconceptions. Ce dernier m’a bien sur confronté au feedback de mes formateurs et de mes élèves-cobayes. Il m’a aussi donné matière à une réflexion plus profonde sur la nature des attaques en Aïkido et leur finalité, régulièrement galvaudée que je souhaite partager avec vous.

Noma Dojo, 1936

 

Intérêt et valeur martiale d’une attaque à mains nues en Aïkido :

Je ne ferais pas l’affront à mes lectrices et lecteurs de leur apprendre qu’il existe principalement trois types d’attaques à mains nues en Aïkido. Les coupes, les saisies et les frappes. Selon les écoles et ses compétences, uke doit utiliser ces attaques pour proposer un contexte à son partenaire, lui offrir une difficulté suffisante et révéler finalement un potentiel de dangerosité, d’intensité et d’engagement.

Sans l’ensemble de ces paradigmes, je conviens que nous sommes dans l’exercice du pauvre. Nous apprenons la mécanique et uniquement la mécanique sans approfondir le contexte situationnel, notre vigilance et notre vision martiale. Il n’y a aucun mal dans le cadre d’une initiation de proposer la découverte d’un mouvement sans approfondir tout de suite ce sujet. Il n’y a pas de mal non plus à revendiquer l’impérieuse nécessité de dépasser ce stade quand on dispose des compétences pour le faire.

Attention toutefois à ne pas s’illusionner ensemble dans ce cercle vertueux. Tendre vers le contexte le plus martial possible ne doit pas faire oublier que les attaques régulièrement utilisées dans nos écoles sont loin d’être efficaces dans la plupart des contextes.

La valeur martiale d’une coupe en shomen ou en yokomen est pauvre si on prend ces attaques au premier degré. L’intérêt martial d’une saisie dans un contexte conflictuel pose également question si l’on ne dépasse pas l’aspect statique ou l’attentisme. La qualité de nos frappes, parfois frisant le ridicule aux yeux d’un autre art plus combattif, est enfin à accepter sans dénégation au risque rapide de continuer d’être la risée de tous.

L’Aïkido est donc loin de former l’élite de la martialité parce que nous sommes souvent persuadés que notre nomenclature technique est « déjà » l’élite de la martialité. En réalité, l’intérêt et la valeur de nos attaques doivent être discutés, étudiés et remises impérativement dans leur contexte.

 

Ura tsuki sur une attaque yokomen uchi

 

L’éducation indispensable du corps par l’attaque :

En premier lieu, arrêtons immédiatement de croire une minute que nous sommes par nature dans la martialité en utilisant la nomenclature moderne de l’Aïkido dans le contexte habituel de l’entrainement de tous les jours. Dans ce cadre quotidien balisé, deux partenaires travaillent ensemble avec intensité ou non, avec engagement ou non mais ne constituent jamais un danger vital pour l’autre. Tout au plus, lorsque cet engagement est au maximum, notre niveau de dangerosité pour l’autre atteint celui des autres arts martiaux compétitifs (et cette hypothèse est déjà peu courante).

Dans le cadre d’un travail coopératif, uke va donc proposer un potentiel de dangerosité maîtrisé ainsi qu’un engagement dans l’attaque proportionnel à celui du partenaire. Ce qu’il en retiendra ne dépassera cependant jamais un travail sur les applications en utilisant les outils d’un kata superficiel, d’une répétition du geste et d’un encadrement entièrement conventionnel où les coups sont prévus à l’avance.

Ajoutons ensuite une chose : la pratique habituelle de l’Aïkido n’en fait pas de la Self-Defense. Cessons de nous ridiculiser aux yeux des professionnels de la sécurité. Si nous développons effectivement des qualités martiales communes à la Self-Defense du XXIe siècle pendant certains exercices (l’observation, la vigilance, le positionnement, le timing etc…) la finalité, les outils, les moyens et le temps consacré sont profondément différents. Nous ne travaillons pas sur le stress, sur la peur, sur les profils d’agresseurs, sur l’effet tunnel, sur les distances de rues, sur la surprise, nous ne pratiquons pas de mises en situation de type « redman » ou en civil. Nous ne tentons jamais d’atteindre volontairement un point vital avec des outils non conventionnels. Nous respectons certains codes qu’en Self-Defense il est primordial de ne pas respecter pour se mettre en capacité d’y répondre. L’Aïkido est enfin loin de proposer ce qu’un instructeur de Self-Defense doit impérativement produire : un enseignement simple, rapide et efficace en un minimum de temps pour former rapidement des opérationnels.

Une fois ce constat accepté et l’illusion déshabillée, on peut enfin s’interroger sur la finalité de cette course vaine à la martialité où nous ne dépasserons jamais d’autres systèmes conçus par essence pour cela. Un Budo est avant tout une méthode d’éducation dans un contexte martial. Il s’agit d’une recherche avant tout. Son propos principal est l’éducation et le combat n’est qu’un contexte.

Par conséquent, les trois attaques citées plus hauts sont des outils destinés à éduquer le corps plutôt que des moyens destinés directement et immédiatement à blesser. Personne n’attaque personne en shomen ou en yokomen dans un combat (très rarement dans un assaut sportif), toutefois il est vital d’étudier sans arme la possibilité d’une coupe verticale ou transversale. Monsieur-tout-le-monde ne saisit habituellement pas les poignets pour assommer ou maîtriser efficacement un opposant, en revanche, il est important d’introduire cette forme de contrôle dans un art dit « aïki » pour de nombreuses raisons (et certains pratiquants de haut niveau sont capables de contrôler le corps d'un adversaire par le poignet même si c'est extrêmement difficile). Personne ne place enfin une frappe comme on tente souvent d’en montrer dans un katageiko ou dans un exercice à deux partenaires (les frappes de rue sont d’avantage des crochets-droits partant souvent d’un angle transversal), toutefois il s’agit d’avantage d’une introduction éducative visant le contrôle du partenaire que de le mettre immédiatement au tapis.

Dans l’ensemble de ces cas d’écoles, nous sommes dans un échange conventionnel destiné à éduquer l’élève, à lui permettre d’appliquer les principes délicats de notre discipline, à lui apprendre à les gérer dans différents contextes en rapport avec l’historique des arts martiaux japonais (le combat au sabre, empêcher un adversaire de dégainer, entrer dans la garde d'un homme armé d’une lance, apprendre à déstructurer la ligne centrale d'un combattant adverse, comprendre la portée statique d'une arme traditionnelle etc…).

Certaines situations liées à ces attaques sont encore largement pertinentes au XXIe siècle pour peu qu’on comprenne d’où elles viennent et la problématique qu’elles tentent de nous soumettre. Certaines techniques liées à ces attaques ne sont pas des applications du fait de leur complexité sans juger la technique ou sa validité générale en Aïkido. Malheureusement, faire l’impasse de ces considérations transforme (avec un succès relatif) l’Aïkido en quelque chose qu’il n’est pas du tout : un art efficace par destination.

 

Shinya TSUCHIDA sensei, un budoka pourtant efficace (Photographie : Pierre Fissier/Aïki-kohaï)
Shinya TSUCHIDA sensei, un budoka pourtant efficace (Photographie : Pierre Fissier/Aïki-kohaï)

 

La loi des contre-exemples :

Quelques pratiquants (connus ou inconnus) sont réputés pour être efficaces en pratiquant l’Aïkido, admettons-le finalement. Ces contre-exemples ne sont pas légions (en m’excusant par avance pour ceux qui, derrière leurs écrans, sont persuadés du contraire) mais ils vont résulter très souvent de co-facteurs identifiables.

Ces co-facteurs permettent à l’Aïkido d’exprimer effectivement un potentiel de violence en toute logique. Le revers de cette logique répond toutefois à une maxime implacable : Entre les mains d’un combattant expérimenté, tout art martial devient efficace cependant un art martial avec un potentiel d’efficacité ne transforme pas forcément en combattant expérimenté.

Devenir « efficace » répond donc à différentes questions peu importe la discipline. Le pratiquant dispose-t-il d’outils pour former son corps à une logique de confrontation (endurance, vitesse, renforcement, endurcissement ou souplesse) ? A-t-il acquis ces outils ou sont ils en cours d'acquisition ? Le pratiquant a-t-il-bénéficié d’un entrainement pour obtenir le mental et la préparation nécessaire à l’efficacité ? A t’il déjà une expérience personnelle ou professionnelle du combat (dans une salle, dans la rue, au travail, dans son contexte familial ou son vécu) ? Est-il déjà un bagarreur expérimenté ou non ?

Autres contre-exemples, on cite bien souvent les géants du passé de l’Aïkido pour parler d’efficacité pure. C’est oublier à quel point le contexte de leur entrainement, de leur historique (parfois militaire), de leur solitude, de leur statut d’expatrié testé en permanence et de leur engagement a totalement transformé ces hommes au même niveau que la formation dispensée par le fondateur lui-même. A mon sens, leur efficacité est le fruit d’un sacrifice total à l’entrainement dans les contextes les plus extrêmes et non pas uniquement le fait qu’ils sont les utilisateurs d’un art réputé pour son efficacité. Forcés à l'excellence par l'environnement et eux-mêmes, l'Aïkido leur a ouvert une voie vers l'efficacité. Ce qui fait d'eux des géants du passé est aussi le mental extraordinaire qu'ils avaient pour s'adapter à tous, n'importe où, dans n'importe quelle condition, prêts à relever les défis qu'on ne manquait pas de leur opposer.

Ayons l'honnêteté d'admettre que ces conditions sont bien loin de nos atmosphères confortables de pratique et, par conséquent, ceci explique peut être pourquoi l'élève n'atteint pas le Saint Graal de l'efficacité après 30 ans passé dans l'ombre réconfortante du maître.

Cette étude peut donc se conclure sur une note optimiste : L’efficacité n’a pas disparue, ce sont les pratiquants efficaces qui sont en voie de disparition. Les attaques à mains nues en Aïkido possèdent donc une valeur qui n'est peut être pas là on on la cherche et dans cette quête, l'efficacité n'est pas toujours la priorité numéro un. Peut être par manque d'outils, de temps ou d'investissements, nos générations grégaires possèdent de moins en moins les co-facteurs requis pour obtenir ces clefs. Par conséquent, l’étude, l'analyse et la remise en question de nos attaques doit répondre aujourd'hui à cette problématique pour espérer inverser la tendance. Attention toutefois à demeurer honnête sur ce que nous serons en capacité d’apporter ou pas à l'instant où nous penserons l'avoir trouvé.

 

Pour aller plus loin :

-Tsuki avec le poing en Aïkido, par Ivan Bel.

-Gyaku Tsuki et coups de pieds retournés en Aïkido, par Léo Tamaki.

-Saisies en aïkido, réflexions sur le Blog Paresse Martiale

-L'Aïkido, l'art où l'on se saisit les poignets, par Xavier Duval.

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Photos, #Arts martiaux

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