5 idées reçues concernant l'Aïkido

Publié le 25 Août 2019

5 idées reçues concernant l'Aïkido

Avec la rentrée qui s'annonce, c'est l'occasion pour de nombreux clubs d'Aïkido de présenter au grand public notre discipline et son histoire. Par le biais de vidéos, de reportages, d'interviews ou de publicités, c'est l'ensemble des pratiquants qui va tenter avec (ou sans) succès de sensibiliser son entourage à la pratique de notre Budo commun.

De mon coté, j'ai mis à disposition des pratiquants un Guide de survie 2.0 que je vous invite à consulter au besoin.

Malheureusement, la vulgarisation nécessaire qui accompagne la publicité autour de l'Aïkido est souvent truffée d'erreurs, de semi-vérités ou d'incompréhensions historiques. L'élève, et quelque fois le professeur, vont régulièrement transmettre (sans mauvaise intention) quelques légendes et bévues qui permettent à des mythes sans fondement de perdurer.

Attention : Il ne s'agit pas de pointer du doigt quiconque. L'histoire de l'Aïkido est très complexe et je suis moi-même surpris régulièrement par de nouvelles "découvertes" d'experts bien plus qualifiés. Personne ne détient donc la totalité du puzzle. Ce billet permet simplement d'identifier quelques légendes urbaines les plus évidentes pour une meilleure compréhension globale et, bien sur, d'ouvrir le débat sans animosité sur les questions qui demeurent ouvertes. Nous ne pointerons pas non plus les sujets sur lequel "la réponse" ne dispose pas d'un consensus suffisant faute de sources fiables. Cela ne veut pas dire enfin que l'état des lieux actuel de nos connaissances sur les sujets abordés ci-dessous ne va pas évoluer.

1- "L'Aïkido a été "créé" dans les années 20, 30 ou en 1940" :

Beaucoup d'enseignants présentent ainsi la discipline car c'est souvent ce qu'on trouve dans les manuels et les publicités les plus anciennes. L'Aïkido est né officiellement en 1942 suite à la validation de cette appellation par la Daï Nippon Butokukaï. Minoru Hirai, maître méconnu de l'Aïkido, donne l'ensemble des détails de cette validation lors d'une interview accordée à Stanley Pranin en 2013. A cette époque, Hirai sensei est directeur des affaires générales du Kobukan Dojo (l'ancêtre du Hombu Dojo de l'Aïkikaï). Il représente également le fondateur à la Daï Nippon Butokukaï qui supervise alors l'ensemble des budo japonais.

Son témoignage direct et fiable permet d'assurer que Moriheï Ueshiba n'est pas responsable de l'appellation Aïkido et qu'il s'agit moins d'un choix de sa part que d'une décision collégiale entre administratifs et quelques experts. Le contexte de cette décision est motivé par la nationalisation récente de la Daï Nippon Butokukaï et la volonté gouvernementale de regrouper les arts martiaux dans l'objectif d'une participation à l'effort de guerre. Le terme Aïkido est toutefois validé ensuite par Moriheï Ueshiba.

Avant 1942, l'art de Moriheï Ueshiba n'est donc pas nommé Aïkido. Avant 1942, il n'est d'ailleurs pas nommé tout court (ou très rarement) par le fondateur lui même. Dans ce cas, Moriheï Ueshiba semble utiliser des appellations très diverses comme Ueshiba Ryu, Aïkibudo, bujutsu, Daïto-Ryu Aïki-jujutsu etc... Nombreux  sont les noms portés par l'art de Moriheï Ueshiba entre les années 20 et les années 40. La nature de la pratique de Moriheï Ueshiba à cette période est d'ailleurs un vaste sujet d'étude mais, selon les sources les plus fiables, demeure extrêmement similaire au daito ryu. Dans les années 30, le fondateur continue d'ailleurs d'enseigner l'équivalent du daito ryu aïkijujutsu sans appelation fixe au Asahi Budo Dojo selon des sources très sures (dont la documentation photographique de cette période est la preuve la plus indiscutable).

Par conséquent, dire que l'Aïkido a été "créé" avant 1942 est globalement discutable. Lui donner pour date de création une année antérieure à son appellation officielle est également inexact. Seul certitude : On peut avancer le fait que l'Aïkido est un art développé par le fondateur entre 1942 et 1969.

2- "L'Aïkido est un art de synthèse provenant de nombreux arts martiaux" :Les études poussées des 3 ouvrages techniques  connus validés par Moriheï Ueshiba (Budo Renshu, Budo et Maki No Ichi) laissent à penser que cette affirmation est bien hasardeuse même si elle résiste encore.

Chris Li et John Driscoll démontrent notamment qu'il existe une continuité technique directe entre le daito ryu aïkijujutsu et la pratique de Moriheï Ueshiba avant mais aussi APRES la guerre. Dans cette optique, parler d'art de synthèse est déjà une erreur au sens strict puisque la définition de la synthèse est la suivante  : "il s'agit d'une opération intellectuelle par laquelle on réunit en un tout cohérent, structuré et homogène divers éléments de connaissance concernant un domaine particulier".

La synthèse ne peut pas être la copie quasi-conforme d'un art précédent dont la structure, la cohérence et l'homogénéité n'est pas organisée par Moriheï Ueshiba de toute façon (Nb : On pourrait d'ailleurs ajouter que, dans l'absolu, le fondateur n'a jamais codifié ou organisé seul son art car il détestait la forme et n'enseignait pas au sens occidental du terme).

Quelques historiens de l'Aïkido avant eux comme Stanley Pranin et Ellis Amdur semblent adopter une position similaire concernant la parenté technique de l'art de Moriheï Ueshiba. On peut donc avancer avec de très fortes présomptions que la presque totalité de la pratique du fondateur découle du daito ryu et non d'un melting pot bien que chaque rencontre d'O senseï fasse encore l'objet de nombreux débats sur la durée du pratique, le niveau du professeur etc... La simplification technique officielle et la séparation technique avec le daito ryu interviennent toutes les deux avec le développement de la discipline engagée par Kisshomaru Ueshiba et non le fondateur. L'évolution de "l'enseignement" et de la philosophie de Moriheï Ueshiba à propos des arts martiaux semblent, de son coté, évoluer fortement à partir de 1942 bien que certaines sources affirment aussi qu'une partie de la philosophie pacifique de Moriheï Ueshiba existent déjà dans le Daito Ryu.

Même si O senseï s'est donc effectivement intéressé à de nombreuses disciplines en dehors de la sienne, il est donc moins sur à ce jour d'avancer que l'Aïkido est un art de synthèse qu'un art tout simplement adapté du daito ryu Aïkijujutsu (attention : la principale adaptation pour Moriheï se situant pour certains sur la façon de projeter, son expérimentation aux armes, certaines positions et l'aspect religieux. Il s'agit toutefois d'un autre sujet bien plus complexe non traité ici).

3- "Moriheï Ueshiba a appris son art "en quelques mois/semaines" auprès de Sokaku Takeda" :

De nombreuses sources officielles minorent également les relations entre Moriheï Ueshiba et son maître pour des raisons historiques et politiques que nous ne jugerons pas ici. En revanche, les biographies chronologiques établies par Stanley Pranin pour Sokaku Takeda et son disciple préféré semblent démontrer une relation profonde, difficile mais surtout durable. Celle ci s'étale au moins sur vingt ans comme peut brièvement en témoigner Takuma Hisa, élève des deux hommes.

De février 1915 aux années 30, Moriheï Ueshiba étudie régulièrement auprès de son maître. Tout d'abord de façon régulière à Hokkaïdo entre 1915 et 1919, puis pendant de nombreux mois à partir de 1922 date à laquelle Moriheï Ueshiba obtient son certificat d'instructeur en daito ryu aïki-jujutsu. Les relations entre les deux hommes semblent encore bonnes (bien que plus distantes) en 1931 puisque Sokaku Takeda lui-même semble avoir donné un séminaire au Kobukan Dojo. Elle semblent toutefois manifestement tendues en 1936 sans que Sokaku Takeda désavoue son élève puisqu'il prend sa suite au Asahi Budo Dojo jusqu'en 1939.

Maître Sokaku Takeda terminant sa vie en 1943, le lien qui l'unit à son disciple perdure ainsi sur une vingtaine d'années. 

Ainsi, il est inexact de minorer la relation de Sokaku Takeda avec Moriheï Ueshiba tout comme son enseignement auprès de lui. On peut avancer que l'étude de O senseï auprès de son maître perdura pendant des années, expliquant le fait qu'on qualifie souvent Moriheï Ueshiba "d'élève préféré" de Sokaku Takeda dans de nombreux témoignages.

4- L'essentiel des armes de l'Aïkido nous vient de la pratique du fondateur  :

Confusion très courante en Aïkido, elle consiste à expliquer aux nouveaux venus que la pratique des armes qu'on va trouver dans la plupart des clubs provient essentiellement de la pratique aux armes du fondateur de l'Aïkido, Moriheï Ueshiba.

En réalité, la totalité de notre pratique aux armes en Aïkido provient des élèves directs du fondateur. Or, chacun d'entre eux possèdent un héritage différent et une vision spécifique de ce travail (certains jugeant ce travail aux armes fondamental et d'autres complètement accessoire). Comme précisé dans mon essai sur l'origine des armes en Aïkido, il est difficile de dire aujourd'hui quelle est la source la plus fiable pour pratiquer un buki waza comparable à celui du fondateur. Si la pratique dites "Iwama" est sans conteste la plus directe en terme de transmission, la pratique de l'Ono Ha Itto Ryu semble historiquement et visuellement plus proche de ce que pratiquait O sensei bien que ce dernier et son maître (Sokaku Takeda) soient également influencés par d'autres écoles (le daito ryu possédant également des techniques aux armes dont la provenance est discutée). 

Coté document fiable, le seul makimono transmis par O senseï en 1957 concerne le Bô (le baton long) et fut destiné uniquement à Hikitsushi Michio senseï qui peut également témoigner d'un travail approfondi aux armes.

Il existe également de nombreux autres systèmes qui cohabitent avec la pratique de l'Aïkido. Le sabre de Kashima de l'école d'Inaba senseï, l'aïkiken et l'aïkijo de Saïto senseï, et le sabre inspiré du Shinbukan de Kuroda senseï sont trois des nombreux exemples de quelques systèmes d'armes qu'on va trouver dans les dojos.

Ainsi, s'il est exact de dire que la pratique des armes est une des composantes de la pratique de l'Aïkido, il est essentiel de préciser que la pratique actuelle provient de différentes écoles et non d'une seule parfaitement unifiée.

5- L'Aïkido est un sport ou bien n'est pas compatible avec une pratique sportive :

Sur ce sujet controversé, on trouve généralement un consensus sur une chose : L'Aïkido n'est pas un sport mais un Budo ou bien un art martial. Mais comment l'expliquer dans ce cas aux débutants et aux élèves habitués à absorber des termes comme "sports de combat", "médailles" et "compétitions" puisque le Judo est considéré comme un sport olympique tout comme le Karaté ?

La différence entre le judo et le karaté est mentionnée de façon très obscure par O-senseï lors d'une interview accordée à deux journalistes anonymes dans les années 50. S'il est vrai que l'Aïkido n'est pas un sport au sens strict admis par l'ensemble des écoles (et non pas défendus par quelques élus), sa pratique est couverte en France par un agrément du ministère de la jeunesse et des sports. Ce simple fait n'en fait pas un sport en soi pour la grande majorité des pratiquants (issus des fédérations et au-delà).

Au delà du volet administratif et sémantique, certains aspects sportifs de la pratique existent (l'effort physique ou mental lié à la pratique, la construction et l'appropriation du corps, l'éducation physique inhérente à l'Aïkido dans un encadrement précis, la gymnique liée à l'échauffement, l'importance de la joie dans l'activité physique etc...) malgré la propension des professeurs les plus "traditionnels"(ce terme étant souvent galvaudé)  de minorer ou ignorer cette facette mise en avant dès les débuts du développement de la discipline et au delà (rappelons sur ce point que la notion même de Budo dans sa dimension éducative est une construction à la fois orientale et occidentale. Jigoro Kano, l'un de ses principaux artisans sera fortement influencé quelques penseurs dont Herbert Spencer). 

Bien qu'il ne soit pas un sport de façon stricte, l'Aïkido est donc compatible avec le milieu sportif et éducatif occidental dans lequel il évolue depuis l'origine qu'on veuille bien se l'avouer ou pas car il s'agit d'une très petite partie de son ADN. 

Une preuve supplémentaire se trouve dans le document (traduit ici et ci-après par Guillaume Erard) accompagnant la demande d'autorisation officielle de la fondation Aïkikaï au ministère de l'éducation japonais : " Les multiples facettes de l’Aikido pourraient nous amener à le comprendre comme une activité combinant l’étude de la santé avec les arts de kagura-mai [danse rituelle offerte comme prière]. Il est aussi un art d’éducation physique, un outil puissant pour la formation du caractère, et une façon de cultiver la vitalité, pour construire le palais d’or pour la vie. Aussi bien les hommes que les femmes peuvent le pratiquer".

La particularité de l'Aïkido est, en revanche, d'évacuer tout aspect compétitif (bien qu'un Aïkido compétitif existe de façon très minoritaire). Cette particularité mise à part, n'empêche aucunement l'existence d'une facette sportive dans la pratique pour peu qu'elle convienne au pratiquant.

S'il est donc admis que l'Aïkido n'est pas un sport et que la discipline n'est pas compétitive, certains aspects sportifs peuvent toutefois cohabiter aisément dans la pratique. 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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