L’homme dragon, Chroniques de Moriheï Ueshiba n°2 : L'élève et le maître

Publié le 7 Juillet 2019

Le jeune Moriheï Ueshiba

Le jeune Moriheï Ueshiba

Attention : Cet article est paru précédemment dans la nouvelle version de Dragon Magazine, HS spécial Aïkido sous une version légèrement simplifiée. L'article a été remis à jour dans sa version 2019 et les notes, parfois incomplètes, de la version papier, ont été reprises pour une meilleure compréhension. Bonne lecture.

 

Le second volet de ces chroniques consacrées au fondateur de l’Aïkido se penche particulièrement sur la carrière militaire de Moriheï Ueshiba et sa rencontre avec son premier véritable professeur : Sokaku Takeda. Cette période charnière dans la vie du fondateur, est souvent galvaudée ou mal comprise.

 

Moriheï Ueshiba (dernier rang, au centre) de son régiment

 

L’incorporation de Moriheï Ueshiba :

En février 1904, la guerre éclate Russo-Japonaise éclate à travers toute l’Asie. Premier conflit moderne du XXème siècle, la confrontation entre les deux puissances va mobiliser plus de 2 millions d’hommes pour le contrôle de la Mandchourie et de la Corée.

Moriheï Ueshiba est désormais membre du 37ième régiment de la division d’Osaka[1]. Son parcours militaire entre 1904 (date de son incorporation) et 1906 (date de sa démobilisation et de son retour à Tanabe) est relativement peu documenté mais présente quelques éléments conflictuels.

 

Tout d’abord les travaux de Stanley Pranin sur le sujet indiquent succinctement que Moriheï se rend sur le front en Mandchourie qu’à partir de 1905. Il y obtient le grade de sergent pour ses compétences au combat.

Rappelons que les principales batailles de la guerre Russo-Japonaise se déroulent dès mars 1904 avec le débarquement des troupes Japonaises en Corée où les effectifs nippons font une conquête rapide. Le siège de Port-Arthur par les troupes Japonaises commence fin mai 1904. Le 7 aout 1904, les Japonais attaquent sur le front oriental et perdent environ 1200 hommes avant d’entamer un siège direct de plusieurs mois (où l’empire Japonais va y perdre 55 000 soldats). Le commandement Japonais sort finalement victorieux notamment grâce à l’emploie de « mission suicide » (tactiques employées plus tard lors de la seconde guerre mondiale) et à leur surnombre. Le 2 janvier 1905, le général Stössel fait part à l’état-major Japonais de son intention de capituler.

Ainsi, quand le jeune Moriheï Ueshiba entre enfin sur le feu de l'action, les troupes Russes sont déjà repliées en Mandchourie sur Shenyang et sa périphérie (le nom Mandchou de la ville est Mukden ou Moukden et actuellement la capitale de la province de Liaoning) où elles espèrent l’envoie d’assez de renforts et l’arrivée de la flotte de la Baltique pour reprendre l’initiative après une série de contre-offensive ratée se soldant par un repli.

Dans l’une de ses rares interviews, le fondateur mentionne justement avoir stationné à Dairen (appelée également Dalian et surnommé la Hong Kong du Nord) dans le sud de la province de Liaoning donnant sur le golfe de Corée. Le territoire de la province est extrêmement vaste mais à l’échelle d’un conflit global et d’une ligne ennemie étendue, les deux destinations sont connexes.

 

La Guerre Russo-Japonaise, mouvement de troupes

 

Des exploits militaires de Moriheï Ueshiba :

Il est probable que le seul « front » évoqué dans les différentes biographies du fondateur soit donc le célèbre front de Mukden[2] où une bataille décisive se déroula entre le 20 février et le 10 mars 1905 (ces dates majeures coïncident avec la présence de Moriheï Ueshiba dans la région et expliquerait sa mobilisation). Dirigée par le maréchal Oyama Iwao, 270 000 soldats japonais (disposés en 5 armées distinctes sur un front large de 155km) sont engagés effectivement dans le rude hiver Mandchou pour enfoncer les lignes ennemies.

 

A l’issue de cette bataille, les Japonais sortent à nouveau vainqueurs mais exsangues, leurs capacités logistiques et de ravitaillements poussés à leurs limites au cœur du pays hostile. Point d’orgue des manœuvres dans la région, la bataille navale de Tsushima du 27 au 28 mai 1905 envoie par le fond 45 navires russes et marque la domination Japonaise. Dès Juin 1905, les négociations débutent à l’initiative du Président Roosevelt et elles vont aboutir au traité de Portsmouth le 5 septembre 1905 mettant définitivement fin au conflit entre les deux empires.

On peut donc noter que l’expérience réelle du terrain de Moriheï Ueshiba ne dure que deux saisons (hiver et printemps 1905) sans certitude de sa participation réelle à la seule offensive majeure de cette période. La presque totalité des biographies officielles ne mentionnent d’ailleurs aucun fait précis sur le sujet se contentant d’expliquer que le fondateur est la coqueluche de son régiment du fait de sa discipline et de son dévouement.

Certaines sources avancent même que le fondateur n’a pas pris part directement à aucun fait d’armes de grande ampleur mais que son comportement au service de son unité fut principalement source de son mérite.

D'autres se servent aussi de la période d’incorporation de Moriheï Ueshiba pour lui prêter ensuite différentes expériences (et titres). Par exemple, on cite régulièrement pour évoquer les compétences aux armes du fondateur, et étayer le fait que l'enseignement de Moriheï Ueshiba ne vient pas uniquement de Sokaku Takeda, qu'O-senseï aurait étudié auprès de Masakatsu Nakai pendant son service puis obtenu a posteriori un certificat de maîtrise en Yagyu Shingan ryu vers 1908.

Cette théorie est régulièrement contestée pour trois raisons. Tout d’abord la biographie officielle de la fondation Aïkikaï précise qu'en 1908 le fondateur a effectivement reçu une licence (présumée non signée) de Goto Ha-Yagyu Ryu Jujutsu de Masanosuke Tsuboi et non de Masakatsu Nakai. Il s'agirait donc plutôt d'un niveau intermédiaire et non un certificat de maîtrise[3].

Ensuite précisons à propos de cette école (indissociable à l'origine du Yagyu Shinkage-Ryu) qu'il s'agit comme le Kashima shin ryu ou le Tenshin shoden Katori shinto Ryu d'un système global concernant la pratique des armes mais également du Taïjutsu (la pratique à mains nues). La biographie officielle de l'Aïkikaï précise d'ailleurs qu'il s'agit d'une licence en Jujutsu et non aux armes.

Enfin, au regard de la chronologie de carrière du fondateur, cet enseignement est probablement sporadique puisque Moriheï Ueshiba effectue un service sur 3 ans dont une partie se situe hors-sol avant de retourner directement à Tanabe.

Par conséquent, il est plus vraisemblable que Moriheï Ueshiba justifie d’une expérience en Juken jutsu[4] à cette période que d’un enseignement profond dans une école ancienne.

 

Moriheï Ueshiba en Hokkaïdo

 

L’expédition vers Hokkaïdo :

Entre 1906 et 1910, Moriheï Ueshiba reprend paisiblement sa place d’époux et d’homme d’affaire. Ces années sont peu documentées d’un point de vu martial car elles sont probablement des années « blanches » où le fondateur de l’Aïkido cherche encore sa voie et doit décider s’il s’installe probablement dans une existence conventionnelle où s’il s’oriente plutôt vers d’autres projets.

Quelques sources avancent toutefois que ces périodes sont peu détaillées du fait des actions de Moriheï, pris à nouveau dans un élan contestataire. En effet, dès 1906, le gouvernement impose des règlements déjà exposés dans la chronique précédente à l’endroit des sanctuaires et temples qui doivent désormais fusionner en une seule entité distincte par agglomération. Le gouvernement de la préfecture de Wakayama s’engage avec une grande détermination pour l’application de cette politique qui rencontre une très forte opposition à l’échelle locale.

Moriheï Ueshiba montre alors publiquement son soutien à l’écrivain Minakata Kumagusu qui finira arrêté par la police en 1910 lors d’une réunion tenue à la Tanabe Junior High School. Les longues lettres de l’intellectuel, connu pour ses frasques et son alcoolisme, font toutefois le tour du Japon. Ses pamphlets à l’endroit du gouvernement central et préfectoral parviennent au plus haut sommet de l’état.

A ce stade, il est fort probable que la famille Ueshiba (dont la tête de file est toujours Yoroku Ueshiba), associée depuis de longues années à la famille Inoue (dont le patriarche est toujours Zenzo Inoue), se soit penchée sur cette situation délicate. Les Inoue sont profondément engagés à cette période dans un nouveau projet de développement de la région d’Hokkaïdo sponsorisé par le gouvernement mais où l’ensemble des familles volontaires jouent leurs futurs. Ainsi, en orientant le jeune Moriheï dans cette direction et en lui confiant une responsabilité en la matière, gageons que les deux chefs de famille firent un mouvement habile afin d’éviter que le fondateur soit définitivement associé aux contestataires.

Ainsi en 1910, Moriheï Ueshiba se rend pour la première fois en Hokkaïdo afin d’évaluer les futurs projets de peuplement de la zone pour le groupe (de) Kishu. Il est rapidement de retour après quelques mois pour la naissance de son premier enfant, une petite fille prénommée aussitôt Matsuko Ueshiba. Répétons-le, les seules interactions martiales du fondateur entre 1906 et 1910 sont des cours sporadiques sous la direction du judoka Kiyoichi Takagi et il est encore possible que Moriheï termine là sa carrière martiale au regard des nombreux projets de sa famille à son endroit.

En 1912, Moriheï est chargé d’encadrer un groupe de 80 personnes afin de migrer vers Hokkaïdo. Les colons fondent tout d’abord le village de Kamiwakibetsu (futur site de Shirataki) dans le comté de Mombetsu après un voyage extrêmement rude et un temps d’adaptation au climat extrême de la région.

Là encore, de 1912 à 1915, la vie du fondateur est entièrement consacrée au développement de sa communauté et non à l’entrainement. Toutefois, le jeune trentenaire demeure très intéressé par les arts martiaux traditionnels.

Maître Sokaku Takeda

 

La rencontre avec Sokaku Takeda :

En février 1915, Moriheï Ueshiba fait la rencontre du jeune Kotaro Yoshida lui-même alors étudiant auprès d’un expert en jujutsu de passage dans la ville voisine. Sur recommandation de Yoshida, Moriheï participe alors à une semaine privée de dix jours,  à l’auberge Hisada de Engaru et découvre l’énigmatique maître Sokaku Takeda.

Ancien samouraï, ce dernier enseigne son art ouvertement depuis la fin du XIXème siècle à travers tout le japon. L’école ancienne de maître Takeda se nomme le Daito Ryu aïki-jujutsu (bien que l’origine réelle et la nature de l’école soient soumises à des nombreuses interprétations) et le maître enseigne majoritairement à des officiers de police, des militaires, des notables ou des artistes martiaux de façon continue ou morcelée. Certaines techniques sont proposées à la carte et on dit que Sokaku Takeda fait noter toutes les techniques démontrées et le nom de chaque élève bénéficiant de son enseignant pour un jour, un mois ou bien plus (deux carnets subsistent effectivement à ce sujet dont le eimeïroku)

D’autres sources précisent que Moriheï Ueshiba restera non pas dix jours mais trois seminaires de dix jours à Engaru avant d’inviter finalement Takeda à venir dans son foyer de Shirataki.

A ce stade, la plupart des biographies officielles présentent, volontairement ou non, le temps d’étude du fondateur auprès de maître, comme minimal. Cette interprétation va bien entendu dans le sens d’une création ex-nihilo de l’Aïkido issu de l’esprit génial du fondateur ou bien dans la théorie canon déclarant qu’il s’agit plutôt d’une synthèse complexe de différents arts martiaux.

La chronologie de Stanley Pranin et les différents travaux de Christopher Li présentent toutefois sur le sujet des faits bien plus précis. Toute l’année 1916 semble consacrée à l’entrainement de Moriheï Ueshiba qui semble avoir pris en charge l’intégralité des besoins de son maître à son domicile. Cette prise en charge ne semble s’interrompre ponctuellement que du fait d’éléments extérieurs et quelques sources régulièrement contestées précisent qu’à cette date, Sokaku Takeda lui transmet un diplôme d’instruction de premier degré (à ce sujet, il semble toutefois établit que le Kyoju Dairi de Moriheï Ueshiba fut reçu plus tard).

En 1917, le premier fils du fondateur, Takemori Ueshiba, vient au monde. Cette année est également catastrophique pour le village de Kamiwakibetsu car un défriche-brulis non contrôlé ravage presque totalement les installations des colons dont la maison de Moriheï.

Dès l’été suivant, le fondateur se fait élire au conseil municipal du village afin de tenter de résoudre l’ensemble des problématiques locales liées à la reconstruction jusqu’en avril 1919.

Ainsi entre le printemps 1915 et l’hiver 1919, il est probable que le fondateur reste donc en contact prolongé avec Sokaku Takeda afin de poursuivre sa formation qui va durer plus de vingt ans.  Cette période marque le départ d’une longue relation conflictuelle entre les deux hommes qui va s’étaler sur plusieurs décennies. D’un côté, il semble que Moriheï cherche régulièrement à s’affranchir d’un maître paranoïaque et tyrannique. De l’autre, il semble vouer un respect extrême à son enseignant au point de lui léguer l’intégralité de ses biens matériels et fonciers lorsqu’il apprend finalement, fin 1919, l’état critique de son père et souhaite retourner dans sa province natale. Dans tous les cas, c’est bien la rencontre de Moriheï Ueshiba avec le Daito-ryu qui le lance volontiers sur la pente ascendante de son destin martial.

 


[1] Pour les informations relatives à l'incorporation de Moriheï Ueshiba, se référer à La Chronique N°1

[2] Cet engagement militaire de dix-neuf jours et nuits de combats incessants est à l'image à la fois des guerres de position de 1914-1948 et des grandes manœuvres Napoléonienne. La victoire Japonaise s’obtint sur le fil. Les photographies sur place démontrent de larges mouvements de troupes coordonnées depuis des tranchées pour se protéger de l'artillerie et des charges adverses. La baïonnette est largement utilisée en cas de corps à corps. Se référer aux ouvres cités dans la bibliographie et particulièrement Bruno Birolli.

[3] http://www.aikikai.or.jp/eng/aikido/history.html Biographie du fondateur diffusée par le Hombu Dojo.

[4] Système de combat à la baïonnette indispensable dans la formation du soldat de l’époque.

 

 

Bibliographie :

- Aïki-kohaï/Pierre Fissier. Essai sur l’origines des armes en Aïkido. 2017.

- André Chéradame, Le Monde et La Guerre Russo-Japonaise, Broché. 2017.

- Bernard Crochet et Gérard Piouffre, La guerre russo-japonaise : 1904-1905, 2010.

- Bruno Birolli, Port-Arthur, 8 février 1904, 5 janvier 1905, collection Campagnes & Stratégies, 2015.

- Chris Li. Ueshiba-ha-daito-ryu-aiki-jujutsu. Blog de l’Aïkido Sangenkaï, 20 mai 2017.

- Guillaume Erard. Nakatsu heizaburo, le père du daito-ryu-aiki-jujutsu de shikoku. 2016.

- Jacques Pezeu-Massabuau, Hokkaïdo, Etude de géographie humaine d’une région japonaise. 1969.

- La Chronologie de Stanley Pranin à propos de Moriheï Ueshiba et Sokaku Takeda, Aïkido Journal. Consulté en 2016/2017.

- Stanley Pranin, How war and religion shaped modern aikido. Aïkido Journal.2012.

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