Shinken contre épée longue : Le duel (presque) inutile

Publié le 10 Mars 2019

Shinken contre épée longue : Le duel (presque) inutile

J'ai toujours été attristé par les querelles d'écoles dans les arts martiaux modernes. Historiquement, si les Dojo Yaburi possédaient leur utilité, la nature des "défis" actuels représentent dans le monde moderne une occasion purement publicitaire, voire médiatique pour un pratiquant de faire parler son ego et non sa discipline.

S'ils sont devenus extrêmement rares en occident, il existe toutefois quelques confrontations régulièrement mis en ligne entre tel art martial contre un autre. Certains maîtres défient également d'autres concurrents (bien souvent d'une discipline plus moderne comme le MMA) pour tenter de redorer l'image de leur pratique actuelle ou réaliser une "opération marketing". Si j'ai plus déjà aborder ce dernier sujet dans un billet précédent, il me semblait utile de tordre le coup à d'autres conflits dits légendaires entre pratiquants.

La guerre entre le Shinken et l'épée longue est le premier d'entre tous ces débats stériles. Chacun veut en réalité savoir quelle arme est la meilleure et pourquoi. Différents "experts du net", tantôt pseudo-historien tantôt pseudo-scientifique, tentent régulièrement d'apporter une réponse à l'ensemble mais il y a évidemment TOUJOURS un lot très importants de sectaires et d'éternels septiques.

 

 

L'histoire de deux armes spécialisées : 

Commençons par préciser ce que nous pouvons comparer pour bien nous rendre compte de la complexité historique de faire des comparaisons hasardeuses. Tout d'abord le shinken (真剣),katana authentique et aiguisé de fabrication Japonaise. Descendant direct du tachi ( 太刀) créé selon la légende par Amakuni Yasutsunamembre principal de la famille des nihonto (sabres japonais), le shinken est l'arme emblématique des samouraïs et du folklore japonais en général.

L'histoire de son développement et de sa fabrication est longue et s'étale depuis la dernière moitié de l'ère Heian (900-1185), date à laquelle on estime l'apparition des premiers sabres koto ( 古刀 ), jusqu'à la seconde guerre mondiale et ses derniers showato (sabres fabriqués en série pour un usage militaire). Il va sans dire que la forme, la destination et les capacités de l'ensemble de ces armes (d'ailleurs non courbées au départ) sont complètement différentes du sabre dit "standard" qu'on s'imagine tous.

Ensuite, nous avons l'épée longue médiévale dont le premier type est celui de l'épée Mérovingienne (on estime son apparition entre le Vème et le VIIIème siècle) qui va évoluer jusqu'aux modèles d'usine fabriqués en masse lors des deux guerres mondiales (où l'épée devient définitivement une arme d'apparat utilisée encore par la cavalerie). Cette arme à connotation religieuse tardive s'inspire toutefois de différents modèles antiques utilisés sur tous les continents. Là encore, la forme, les capacités techniques sont bien différentes de l'épée des chevaliers du folklore en fonction de son évolution.

Quitte à comparer une arme blanche à une période historique identique, essayons donc de nous fixer sur le moyen âge central (situé entre le XI, XII et XIII siècle). Pour les Japonais, cette période correspond à la toute fin de l'ère Heian jusqu'à l'ère Muromachi. Même dans ce delta temps, il est impératif de comprendre que l'évolution technique et la fabrication du katana est grandement évolutive selon le contexte. Chaque période conflit (interne et externe) et chaque échange culturel va avoir un impact très fort sur les caractéristiques techniques et la forme des armes. Par exemples, les trempes complexes que nous connaissons aujourd'hui n'en sont à cette période qu'à leurs balbutiements car l'impératif de solidité et de flexibilité perd ensuite du terrain vis à vis de l'esthétisme qui se généralise dans tous les modèles de katana en période de paix temporaire ou prolongée.

Faire une comparaison de lame à lame qui se veut crédible historiquement nécessite donc qu'on prenne UN modèle en particulier même dans la sous-catégorie des sabres dits Koto (la production en série de cette période ne veut strictement rien dire car les standards "industriels" les plus pointus n'existent pas et si la familiarité des modèles permet de distinguer une école de forge par rapport à une autre, il est impossible et même non souhaité que deux armes soient identiques).

Cette comparaison nécessite également qu'on prenne un modèle destiné réellement à l'usage et non un modèle d'apparat, de jeu ou de décoration.

Ce raisonnement est exactement identique pour l'épée occidentale. L'époque visée impose une comparaisons sans épée "bâtarde" (qu'on confond souvent aujourd'hui avec ses modèles d'origine réellement de type langswchert) puisqu'il s'agit d'une création banalisée à partir de 1350,  ni espadon (dont l'utilisation plus tardive se banalise à la renaissance) ou rapière. Les épées dites "de chevalerie" qu'on s'imagine volontiers à cette période sont également très spécialisées. Des modèles comme celui dit de Reitschwert (épée du chevalier) n'apparait qu'au XIVe siècle et est utilisée exclusivement en Allemagne, plus longue et plus large que les standards de lames de 90cm.

L'épée occidentale fabriquée entre le XIe siècle et le XIIIe siècle est techniquement à mi-chemin entre le glaive romain et l'épée classique (qui ne ressemblera d'avantage aux armes du folklore occidental qu'à partir de la fin du XIIè siècle selon la typologie de Dean Bashford).

Là aussi, ces armes sont plus rudimentaires qu'on se l'imagine car, selon les contextes, elles sont fabriquées en nombre pour les périodes de conflits et les objectifs de qualité sont moindres que certains modèles exceptionnels destinés à la noblesse.

 

 

Une utilisation complètement différente : 

Qui de ces deux armes seraient donc la plus efficace et la plus solide me direz-vous ? Là encore, il est impératif de préciser immédiatement que la nature et la destination de la lame des deux sont différentes.

Coté Japonais, les techniques de travail de l'acier s'exportent dans le pays via le continent, toutefois la création et le travail du tamahagane ( 玉鋼 ) tel qu'on l'imagine dans le folklore actuel se fait plus tardivement. Si le triage de l'acier composite traditionnel à partir de la loupe métallique issu du fourneau d'un forgeron se fait progressivement, les techniques de pliage de l'acier ainsi que leur raffinement se développent également de façon progressive et évoluent là encore en fonction du contexte.

L'acier composite d'un sabre Japonais répond ensuite à la même logique que celle du sabre en lui même. Il s'agit d'une arme blanche issue à l'origine d'une création fonctionnelle destinée pour la cavalerie. La lame du katana n'est donc pas faite pour les chocs violents ni prévue pour se heurter régulièrement à un bouclier métallique, elle vise essentiellement des frappes rapides, un coup d'estoc et de taille à destination d'une jointure ou d'un point faible (la taille étant nettement privilégiée à l'estoc compte tenu de la courbure). Sur ce dernier point, rappelons que les armées japonaises de l'époque témoin évoquée ci-dessus utilisent pas ou peu de boucliers tels que les occidentaux peuvent les concevoir. De même, les armures japonaises ne sont pas complètes et mises avant tout sur la semi-mobilité de son porteur ainsi que sur sa précision.

Coté occidental et toujours sur la période visée ci-dessus, nous sommes encore à plus d'un siècle de l'escrime de Johannes Liechtenauer. Les modèles de type Estoc (destinées donc exclusivement à l'estoc) servant principalement contre les armures complètes apparaissent plus tardivement et l'acier composite des armes (bien souvent  à lame large et solide) est destiné ici à enfoncer, couper ou briser l'adversaire et ses protections sans se déformer ou se briser à son tour. Il n'y a pas de traité complet qui soit parvenu jusqu'à nous avant 1300 et le seul manuscrit pouvant nous éclairer sur l'utilisation d'une épée longue pendant la période visée est le célèbre Royal Armouries Ms. I.33 appelé Tower Manuscript. Il décrit en 64 pages (en latin et en allemand) différentes techniques à l'épée longue et au bocle. 

Pour les curieux, j'ai pu constater que les extraits techniques du Tower Manuscript sont d'ailleurs très similaires aux techniques du codex Dobringer et la pratique de l'épée longue et du bocle que j'ai pu observer lors de la NAMT 2018. Rien d'étonnant à cela puisque le Tower Manuscript est d'origine Allemande et  l'école présentée par Lutz Horvath et Thomas Lobo s'inspire de l'école Allemande de Paulus Hector Mair, héritier de la tradition Liechtenauer.  

On constate donc que l'épée longue de l'époque intègre dans sa conception et sa destination le fait qu'elle doit résister, tout en frappant d'estoc et de taille, à la fois aux chocs mais également à des contacts prolongés avec un bocle adverse a minima (l'adversaire étant également équipé de protections). 

 

 

Confrontations hypothétiques et préjugés : 

Après avoir exposé à la fois les différences et l'historique des deux armes, un lecteur avisé comprendra très vite que les comparer est profondément inutile. C'est exactement comme faire la comparaison entre une lance de cavalerie et une hache de bûcheron et imaginer qui va remporter une confrontation hypothétique en cas de choc frontal en calculant l'angle, la portée et la pénétration dans l'air.

Faire un comparatif avec des armes modernes et des matériaux modernes est de surcroît  hors sujet et hors contexte.

Allons toutefois jusqu'à la fin de notre raisonnement.

Très logiquement la réponse est simple sur deux plans. En cas de choc, c'est l'arme dont la fabrication est la plus efficace qui l'emportera sans aucune préférence absolue entre l'acier d'une épée longue et celui d'un sabre Japonais. Si l'épée longue est un produit grossier et le sabre un modèle koto très robuste destiné aux batailles rangées, il est raisonnable de penser que c'est l'arme la moins bien fabriquée qui brisera l'autre.

De même, en cas de confrontation entre deux hommes armés (l'un d'une épée longue, l'autre d'un katana selon le référentiel précis cité plus haut), il n'est pas certain que le chevalier en "armure" soit automatiquement vainqueur comme je le lis souvent. Là, encore, cette analyse résulte d'une méconnaissance historique et technique.

Tout d'abord, celui qui connait également bien les armures occidentales du XIe, XIIe et XIIIe siècle sait que les armures complètes apparaissent très tardivement au Moyen Age (vers 1420). Le vocable "armure" pour désigner l'ensemble des protections recouvrant le corps du combattant n'apparaît d'ailleurs qu'au XVIIIe siècle puisque c'est sous l'appellation harnois qu'on désigne plutôt ces différents appareillages aux époques que nous visons plus haut. 

Ensuite, contrairement aux idées reçues, là encore, les armures de batailles de ces périodes n’excèdent pas les 30 kilos. Les assemblages hétéroclites qu'on trouve souvent dans les musés et places fortes visitables sont régulièrement des montages de différentes pièces anachroniques qu'on présente ensemble dans le désir de montrer une "armure complète" et non les protections réalistes et fonctionnelles du moyen-âge. 

Il est à noter également que la plupart des protections se portaient partiellement, les plus complètes s'arrêtant bien souvent aux genoux du combattant. Enfin le coût global de cette "armure" est finalement à prendre en compte et, comme au Japon, seuls les généraux les plus fortunés possédaient un set complet de bonne facture. L'ensemble de ces affirmations rend logique celui qui observe justement les traités d'escrime occidentaux cités plus haut et qui saisira qu'une épée longue vise exactement les mêmes points faibles qu'un sabre japonais.

Par conséquent, présenter les "chevaliers" occidentaux du moyen age comme des "tanks" à pieds et/ou perdre son temps à évaluer leur mobilité sur un champ de bataille est une erreur profonde.

On peut conclure à propos d'une confrontation hypothétique sur deux combattants de la période visée que le vainqueur du duel sera tout simplement celui qui possède la plus grand compétence dans un combat à l'arme blanche.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Actualités-Nouveautés

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Lutz Horvath 24/06/2019 10:44

Bonjours
Je viens de lire l’article, fort intéressant.
Néanmoins, pour un éventuel article prochain, n’hésite pas de chercher des informations supplémentaire ou posé des questions a des spécialistes, car il y a sujets a discussions sur certaines affirmations et/ou conclusions.
Surtout si c’est mon nom qui est associer directement (((- :

Aïki-Kohaï 24/06/2019 11:01

Bonjour Lutz,

Evidemment loin de moi l'idée de me substituer aux experts sur le sujet. Mon avis n'est bien entendu par celui d'un spécialiste et il ne retranscrit que ma compréhension personnelle. Il s'agit également de dédiaboliser un peu les débats éculés et de renvoyer chacun sur d'autres pistes.

De prochains articles pourraient tout à fait faire l'objet de compléments. Et...je prends note qu'on pourrait en parler :-)

Pierre

Marvin 08/04/2019 08:36

Wahou,

Un article très intéressant et pertinent, et une conclusion avec laquelle je suis bien d'accord. La technique est plus importante que l'arme.

Il y a un point qui n'est pas traité ici et que je trouve important sur ce thème: le point d'équilibre. Dans l'épée longue il est beaucoup plus proche du manche en règle générale. C'est, à mon sens, ce qui explique que les techniques soient si différentes.

De toute façon la meilleure arme reste le drone d'assassinat !

Bon courage pour la suite de ce super blog !

Aïki-Kohaï 08/04/2019 16:21

Merci Beaucoup Marvin.

En réalité, le sujet est très survolé mais pour ne perdre personne, il fallait trancher dans le vif si je puis dire.

Merci de ton retour toutefois.

Pierre