Sous l'oeil du lion : Compte-rendu d'un week-end de stage avec Hiroo Mochizuki (6 et 7 octobre 2018)

Publié le 19 Octobre 2018

Mochizuki sensei (photographie : Aïki-kohaï)

Mochizuki sensei (photographie : Aïki-kohaï)

L'ouverture d'esprit est fondamentale pour un budoka cherchant à progresser. Toutefois, si j'ai déjà répondu à certaines interrogations sur le sujet dans d'autres articles, je me retrouve toujours face aux mêmes appréhensions lorsque je me place en "danger" dans ma pratique.

Sortir de sa zone de confort doit régulièrement appeler en esprit les mises en garde suivantes :

Vais-je complètement m'éparpiller ? Vais-je progresser ou stagner ? Comment puis-je tirer de cet enseignement quelque chose d'utile pour mon travail quotidien ? Est-ce que ces aspects que je découvre peuvent remettre en question quelque chose dans ma compréhension globale et pourquoi ?

Où s'arrête la témérité d'oser se remettre sans cesse en question ? Où se trouve la vertigineuse pente entre la curiosité constructive et le n'importe quoi ?

Bien loin d'enfermer sous clef ou d'intellectualiser mon Aïkido par rapport à d'autres, je crains tout de même un effet pervers de mes découvertes où d'en perdre bêtement le bénéfice par excès de papillonnage ou de confiance en moi. Dans cette optique, je conserve donc toujours un cap intérieur clair, précis et parfaitement séparé entre ma pratique quotidienne et mes recherches.

Mon geste au dojo est guidé par mes maîtres. Mon geste à l'extérieur est orienté en plus par mon propre instinct.

Cependant, ce cap est parfois dévié au détour de certaines rencontres frappantes ou exceptionnelle. Croiser la route du vieux lion Hiroo Mochizuki en fait très probablement partie.

 

Mochizuki sensei (photographie : Aïki-kohaï)

 

Hiroo Mochizuki, l'homme et la légende :

Il est successeur éclatant d'une lignée de samouraï, fils du célèbre Minoru Mochizuki considéré comme trésor national au Japon, créateur du Yoseikan Budo, 9ème dan de Karaté, 8ème dan d'Aïkido, élève direct de Moriheï Ueshiba, celui qu'on appelle affectueusement le vieux lion est l'homme des superlatifs.

Coté compétence, le repertoire de maître Mochizuki est aussi imposant que Fuji-san lui-même, et très certainement aussi épais.

Cependant même cette épaisseur est double, comme le manteau de la croûte terrestre ou bien la lame d'un sabre.

Installé en France depuis des décennies, le maître est aussi vétérinaire de formation,  inventeur et même "explorateur" des arts martiaux. Passant tour à tour du bajutsu (dont il est le créateur d'une nouvelle discipline dans les années 90), au Iaïjutsu, retraversant le chemin pour contribuer à la création de la FFKAMA (Fédération Française de Karaté) dans les années 60, Hiroo Mochizuki est aussi (très) difficile à suivre.

Toutefois il est l'exemple vivant et vibrant de ce qui peut naître de la recherche martiale à l'état constant. Il incarne LE chercheur. Son phrasé particulier, à l'accent du sud de la France harmonieusement mélangé aux phonèmes japonais est un hommage parfait aux échanges nés de la pratique.

Son humour est aussi communicatif. Sa simplicité est à la fois incroyable et rafraîchissante. Son enseignement est vertigineux.

Que dire sur un monument historique vivant que personne ne pouvait avoir déjà vu et lu 100 fois déjà ?  Que faire pour ne pas analyser des portes déjà ouvertes par 100 autres chercheurs avant moi sur le sentier ? Ma mission est rude.

C'est la tête chargée de ces considérations que je retrouvais donc à Herblay les dizaines de personnes, issues de tous les horizons martiaux, venues découvrir comme moi le menu proposé par une légende des arts martiaux.

 

Mochizuki sensei (photographie : Aïki-kohaï)

 

Le contenu du stage :

Découpé en trois parties distinctes le stage possède en réalité un fil conducteur que je crois connaître, le maître ayant très certainement décidé en un week-end d'enseigner non pas les fondamentaux de SA vision de l'Aïkido mais bien d'apporter un complément indispensable là où, de façon triviale on peut dire que "ça fait mal".

Diplomatiquement parlant, Hiroo Mochizuki semblait parfaitement évaluer en un stage là où la discipline se heurte régulièrement, et de façon globale, à des impasses. Comment pourrait-on s'en étonner ?

Ainsi, la première session fut consacrée au sutemi puis aux frappes, la seconde partie traita des armes, la dernière partie démontrée le dimanche suivant se concentrant majoritairement sur les coups de pieds.

Ces thématiques très différentes possèdent bien entendu un point commun particulier. Elles sont mêmes connues des Aïkidokas pour des raisons concrètes : elles constituent à juste titre une faille dans nos cuirasses. Ces trois thèmes incarnent bien souvent à eux-seuls, tous les reproches du monde martial à l'endroit de notre discipline.

Pour chaque faiblesse le maître possédait sa réponse. Chaque fois sans jamais oublier d'utiliser l'Aïkido, le vieux lion nous proposait d'obtenir son avis, un alternative, un conseil ou une petite astuce.

Mention spéciale à sa façon chirurgicale de nous démontrer que "l'Aïkido, c'est la science". Il n'est pas question ici de mysticisme, pas de charlatanisme, pas d'esprit, pas de kami, pas d'explications secrètes, juste les éléments d'un puzzle complexe assemblés par des cerveaux intelligents.

Comment utiliser son poids de corps habilement ? Comment piéger son partenaire ? Pourquoi et où frapper pour que les choses fonctionnent enfin ?

Chaque réponse était simple en apparence, cachant sans doute un millier d'autres questions et d'heures de pratique.

A titre personnel, j'ai beaucoup apprécié le travail sur les frappes et la façon concrète de notre maître du jour afin d'ouvrir les portes de quelques pistes de travail pas complètement inédites mais toujours étonnantes pour...un enseignant japonais de plus de 80 ans. 

"L'Aïkido c'est la santé, en restant efficace" répétait Hiroo Mochizuki afin que les choses soient claires pour tous.

L'aspect martial demeura aussi au cœur du stage. Il y restait l'élément constitutif pour que l'alchimie fonctionne. Quelques conseils anatomiques étaient ainsi destinés à encaisser de vrais coups et pas nos biens connus shomen uchi destiné à avertir ou pire, à rendre un kata plus esthétique dans un mouvement chorégraphié.

Je m'estime aussi assez chanceux d'avoir pu être témoin de la vigueur et de la force d'âme d'un tel phénomène, d'être corrigé par lui, directement, plusieurs fois, sur quelques aspects de ma pratique et notamment mes déplacements et placements. Certaines techniques très similaires à koshi nage sont devenues relativement meilleures par la suite, j'en ai la conviction profonde.

Chaque fois, j'ai appris. J'ai pu sentir quelque chose. Je ne suis pas sûr de pouvoir retenir assez en moi le torrent d'information qui me frappait mais je m'estime heureux si je retiens seulement quelques filets d'eau d'une source aussi claire.

Nous avons pu observer du jo, du bo, du naginata, du ken, du bokken et même quelques morceaux choisis de Iaïjutsu. Pas question là encore d'imaginer qu'il s'agissait d'un cours magistral destiné aux bases de l'Aïkido et ses corollaires, non. Nous étions plutôt là pour constater la multitude des possibilités qui s'offraient à nous afin de bien vouloir enfin comprendre que TOUT était possible sans dénaturer l'essentiel. 

 

 

L'Aïkido et la nécessité d'évoluer :

Pour un Aïkidoka, il est toujours précieux d'entendre des anecdotes rapportée d'un témoin direct à propos du fondateur. Il est aussi très agréable de pouvoir les écouter dans un Français qui ne laisse pas de place au doute, à l'interprétation ou qui serait galvaudé par la sensibilité bienveillante d'un traducteur lambda.

A ce sujet, nous fûmes très bien servis par notre maître du jour.

Mochizuki senseï nous expliqua longuement que le O-senseï qu'il a connu (précisons que les témoignages selon les époques sont parfois assez différents) se mettait peu ou pas en colère après ses élèves et qu'il avait toujours le sourire. Dans le regard de notre maître de stage, O-senseï ne cherchait donc pas à écraser ses élèves de son autorité en les maintenant vers le bas de la hiérarchie ou bien à les maintenir sous son emprise.

Mochizuki sensei nous parla d'un homme épris de liberté, cherchant aussi à offrir cette liberté à ses élèves et exposa également que le souhait de Moriheï Ueshiba n'était pas de voir l'Aïkido se refermer sur lui-même mais bien de le voir grandir, de vivre avec son temps, de le voir évoluer et même parfois changer.

J'ai compris qu'il s'agissait du message que Mochizuki senseï portait de son coté pour la vitalité des arts martiaux en général et la survie de la tradition en particulier. Mention spéciale à la différenciation claire du maître entre le sport qui obéit à de nombreux règlements pour la sécurité des compétiteurs et les arts martiaux qui n'obéissent à aucun règlement sportif.

Très loin d'être incompatible avec la modernité, cette vision possède également la clarté suffisante pour ne pas brouiller les pistes ou mélanger les genres. La survie de l'Aïkido se trouve, à mon sens, incarnée dans cette précision. Dans la même optique, l'enseignement proposé ce week-end de stage permettait à la fois de rappeler quelques bases tout en suggérant pourquoi et comment les dépasser au besoin.

Je ne suis pas certain d'avoir pu tout saisir au vol mais comment saisir en vol une montagne ?

Mochizuki sensei (photographie : Aïki-kohaï)

Mochizuki sensei (photographie : Aïki-kohaï)

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Stages, #Pratique de l'Aïkido, #Photos

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