Déclin de l'Aïkido : Lutter de toutes nos forces

Publié le 10 Septembre 2018

La longue pente de l'Aïkido Français (source : google trends)

La longue pente de l'Aïkido Français (source : google trends)

Alors que les chiffres 2018 du ministère de la jeunesse et des sports sont déjà en cours d'analyse chez mon collègue Emmanuel Betranhandy de Paresse Martiale, la tendance déjà abordée dans d'autres colonnes est toujours équivoque : 

Le nombre de pratiquants d'Aïkido continue lentement de diminuer.

Si je vous invite à revenir vers le blog d'Emmanuel pour les détails (et notamment l'interprétation statistique, l'écart des chiffres entre nos deux fédérations ainsi que la progression spectaculaire du pieds-poings), on peut toutefois confirmer que les leçons des cinq saisons précédentes ne sont pas spécialement retenues ou que les efforts réalisés pour inverser le cap sont très insuffisants.

 

L'historique d'un déclin annonçé :

Pour rappel, le tout premier article sur le sujet (chiffres à l'appui) vient de l'excellent web-magazine l'Art de la voie et date de 2013. Il s'intitule Vers la fin des arts martiaux et réalise un constat net sur une baisse alarmante de l'intérêt pour les arts martiaux en général.

Concernant la baisse de l'intérêt pour l'Aïkido en particulier, les premiers articles francophones alarmants datent de 2015, basés sur des éléments de la saison 2014-2015.

Une analyse détaillée sur les chiffres des quinze dernières années est sans équivoque, à la fois sur l'évolution déclinante de la population des pratiquants d'Aïkido Français que sur le nombre brut de licenciés fédéraux.

Ce déclin n'est pas spécifique à notre territoire et la sphère franco-française puisque l'Aïkido Journal tire également des conclusions identiques d'un point de vue globalisé dans cet article.

Ce qui est grave ne réside pas dans un constat réalisable par tous depuis une décennie. L'information qui doit interpeller mes lecteurs est la suivante :

En l'espace de cinq ans, la grande majorité des arts martiaux dits "pieds-poings" a su renverser la vapeur sans entraîner l'Aïkido dans cette dynamique.

En résumé, là où d'autres progressent, nous stagnons.

Le graphique en introduction, tiré spécialement pour cet article, montre une tendance unique pour la France et sur une période plus récente que les analyses déjà citées. Elle ne vise évidemment que les recherches "google".

Le décalage est toutefois très net avec la tendance (parfois explosive et désormais stable) ci-dessous... pour le Karaté.

L'intérêt pour le Karaté en France sur les dix dernières années (source : google trends)

 

Alors bien sur, on peut se voiler la face, se dire que la population attirée par l'Aïkido n'est pas forcément la plus représentée par ces tendances brutes tirées d'un moteur de recherche, qu'il s'agit là de l'effet jeux olympiques profitant au karaté, que nous sommes victimes de notre propre nature non compétitive, de la modernité etc etc...

Je préfère penser que ces chiffres sont limpides dans le sens où certains arts martiaux (dont des budo japonais) sont désormais sur une pente ascendante tandis que d'autres demeurent en l'état de déclin annoncé.

L'Aïkido se sépare lentement mais sûrement des autres budo et, s'il n'entre pas encore dans la catégorie des arts martiaux dits "confidentiels", nous sommes très loin d'avoir a minima reconquis l'intérêt du grand public.

L'intérêt pour le laïdo en France sur les dix dernières années (source : google trends)

 

Comment réagir ? On peut continuer de rejeter la faute sur les autres (les fédérations, l'état, le grand capital, la société de consommation, le vilain jeune impatient qui veut tout rapidement etc etc...) de discuter éternellement du problème (ce que nous adorons faire dans les arts martiaux dits "intellectualisés"), on peut aussi ne rien faire et se féliciter de devenir une "discipline d'élite" en oubliant que l'entre-soi ne bénéficie jamais en positif à l'émergence de nouveaux talents sur le long terme.

On peut aussi agir concrètement à notre niveau, dans notre sphère de pratique ou bien notre entourage. Dans tous les cas, le combat s'annonce difficile.

 

La bataille de l'image :

Dans mon article volontairement polémique "Le piège de l'efficacité et des valeurs", j'ai souhaité il y a des mois proposer quelques orientations simples sans émettre un avis personnel mais je ne suis bien entendu pas le seul à m'interroger sur le sujet.

Des vétérans comme Josh Gold de l'Aïkido journal rédigeait il y a peu un parallèle brut entre les pratiquants d'Aïkido et les dirigeants de la société Kodak, incapables de s'adapter aux changements des nouvelles technologies et de proposer un "produit clair" et moderne basé sur des compétences et une expérience pourtant acquise. Les termes marketing semés dans cet article tels que USP (unique selling proposition) ou "produit fini" vont peut être vous hérisser le poil, mais il n'empêche que le fond du sujet est identique et bien amené :

Que proposons-nous concrètement aux nouvelles générations ?

De la self-defense ? Une gymnastique ? Un budo (et si oui, pourquoi sommes-nous différents des autres budo, plus proche de l'ikebana et du shodo que du karaté) ? Un art interne ? Un art ? Une tradition ? Autre chose ? Du kata pur et dur ?

Sommes-nous en capacité aujourd'hui de nous accorder pour définir seulement ce que nous proposons ? Et surtout de nous accorder avec les attentes des nouveaux arrivants ?

Autre exemple, autres questions, Christian Tissier, dans une récente interview réalisée par Jordy Delage, tire  différentes conclusions sur ce sujet (que je résume en substance ci-dessous) en comparant l'Aïkido à la boxe, au karaté ou bien au kendo :

-Plus une pratique est riche, plus elle est limité dans l'action et moins elle tend vers la compétition.

-L'Aïkido s'inscrit dans le kata à l'instar de certaines écoles anciennes.

-L'entrainement doit être viril (mais correct) pendant une phase de notre entrainement en Aïkido.

-Quelle image souhaitons-nous donner à l'Aïkido aujourd'hui ? Avons-pour objectif de conserver une pratique sous forme de kata ? Où souhaitons-nous une pratique vivante ?

-L'engagement dans les arts martiaux et l'investissement dans le temps n'est plus le même qu'avant.

-Il y a beaucoup d'offres et nous ne sommes pas les seuls.

-L'univers des arts martiaux sportifs s'est professionnalisé.

A la lueur de ces deux éclairages très différents, il est évident que nous devons gagner tout d'abord la bataille de l'image.

Notre discipline est une tradition avec toutes ses composantes.

C'est un art martial de gentlemen qui disposent de toutes les qualités adéquates (efficacité, richesse, pureté du geste, étiquette) et bénéficie d'une singularité individuelle puisqu'elle est non compétitive. C'est également une pratique culturelle semblable dans son essence à certaines koryu et donc à préserver. C'est enfin une pratique sportive par certains aspects que nous devons admettre, reconnaître mais séparer clairement du reste.

Sans l'entièreté à l'équilibre de ces aspects, nous sommes des morts-vivants.

Sommes-nous aujourd'hui bien renseignés sur la nature globale de l'Aïkido où tentons-nous de jouer sur tous les tableaux avec la moitié des bonnes informations ? Sommes-nous équilibrés sur l'ensemble de ces sujets ? Est-ce en adéquation avec ce qui est proposé ? Nos professeurs sont-ils formés à cela ? Disposons-nous des éléments de langage ? Du bagage culturel et du niveau nécessaire pour l'enseigner ? 

Je n'en suis pas certain.

A mon sens, je suis d'ailleurs convaincu que l'Aïkido se repose bien moins sur ses chercheurs que dans d'autres disciplines. Un chiffre est d'ailleurs accablant : L'Aïkido se repose d'ailleurs moins sur les jeunes générations que tous les autres arts martiaux (bien que nous comptons une multitude de licenciés entre 7 et 12 ans qui stoppent toute activité martiale une fois entrés dans l'adolescence) et dépendent en presque totalité d'une majorité vieillissante comme le démontrent les chiffres fédéraux. 

Cette dépendance est en train de dévorer nos effectifs et de démotiver ceux qui continuent le combat pour progresser.

Si nous n'équilibrons pas les niveaux à ce sujet, si nos enseignants se contentent d'être des pourvoyeurs de miettes dans le cadre actuel, tantôt coachs sportifs, tantôt détenteurs de contrevérités bienveillantes, si nous ne sommes pas capables de former et de faire évoluer rapidement, concrètement et efficacement, la démographie va se charger de décider à notre place de l'avenir de la discipline.

 

Quelques pistes de travail :

En conclusion, des pistes évidentes sont à explorer afin de moderniser et/ou de dynamiser profondément l'Aïkido d'un point de vu national. Elles ne reflètent en rien mon avis personnel ou une quelconque préférence mais sont simplement le fruit du bon sens.

-N'est-il pas temps de réaliser enfin la fusion pleine et entière de nos deux fédérations ? D'élargir nos groupes de travail aux non affiliés sans nuire à leur autonomie ni à leur identité ?

-N'est-il pas temps d'ouvrir des parcours de formation (et pas uniquement technique) et de professionnalisation au plus grand nombre, sans distinction de niveau ?

-N'est il pas utile de réfléchir aux parcours trop long des pratiquants prisonniers de techniques rigides, caricaturales et vides de sens ? De simplifier ou de séparer clairement cette partie kata indispensable d'une pratique plus libre ?

-N'est il pas temps de multiplier les passerelles entre les disciplines, y compris des disciplines de pied-poing dans des ateliers communs ?

-N'est il pas temps d'effectuer des rapprochements concrets avec d'autres disciplines affiliées puisque certains traditions/koryu disposent en France de fédérations officielles et sont directement liées à la généalogie de l'Aïkido. Des groupes d'étude et des traditions méconnues peuvent également disposer d'une mutualisation des moyens en ce sens sans disconvenir à propos de leur autonomie.

- Peut-être est-il nécessaire également de faciliter plus encore les moyens déjà existants à l'endroit de la professionnalisation, parent pauvre de l'Aïkido ?

-Le "passage de grade" n'est il pas profondément à réformer de fond en comble ? Peut-être en imposant d'avantage des présentations techniques "libres"? Peut-être en limitant la présentation catalogue au profit d'autres modes d'expression technique avec un ou plusieurs partenaires ? Peut être en imposant une "partie démonstration" ?

-Où sont les jeunes et la grande majorité des femmes dans les bureaux associatifs et au sein des organes décisionnaires ?

-Où sont les Aïkidokas dans les grands événements martiaux (y compris sportifs) ? 

Aucune de ces pistes n'est une solution facile, prête-à-mâcher. Certaines vont faire mal. Certaines sont peut-être des erreurs, d'autres de tristes constats. Certaines sont clairement des prises de risques. A vous de juger, tout simplement.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux, #Actualités-Nouveautés

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Georges MASSON 06/01/2020 19:04

Bonjour,
Un article bien construit, juste une question cet article a y il été écrit par un pratiquant de l'aïkido, et si oui qu'elle est son grade ou ces années de pratique
Cordialement
Jojo

Aïki-Kohaï 20/04/2020 15:27

Bonjour Georges,

Merci pour votre retour. Comme l'introduit le blog, l'ensemble des publications sont écrites par moi. Un débutant.

Bien moins qu'hier cela dit mais toujours Mudansha à ce jour malgré quelques années au compteur :-)

Pierre

Tony 22/08/2019 05:54

C est marrant de voir comment l analyse est porteuse du vers qui dysfonctionne dans le systeme sans même s en rendre compte. L aïkido n à aucune vocation à être efficace. Plein de grand samouraï qui se prennent pour ce qu ils ne seront pas. Comment un pianiste professionnel pourrait il donner des concerts sans répéter ses gammes. Comment un compositeur pourrait il créer sans avoir expérimenter, ecouté, comme si on pouvait être en dehors. Pour ce qui est de l énergie. Le courant que nous pouvons percevoir présente des rituels obscurantistes qui font rire ceux qui le voit.
À force de vouloir faire autre chose que de l aïkido. Gouverner. Se frotter le nombril... De vouloir être le seul. Vous l êtes de plus en plus Nous le sommes de plus en plus. C est partout la même histoire avec les hommes la bible et l église. La pratique. Les pratiquants et les sachants. Au dessus de 4eme dan vous devriez être sur les tapis pour jouir et nous faire jouir. Finalement vous êtes au centre à faire semblant. Tuer les vieux du 20eme siècle et prier pour que ceux du 21 ème soient moins égocentrique. Vive l aïkido.

julien 26/10/2018 23:18

Bonjour, ayant "tâter" l'aikido très rapidement je n'ai pas réussi à trouver mon bonheur, par précaution j'avais payer moitié moins cher mon adhésion car j'avais commencer en fin d'année scolaire. Je pense que cet art martial est trop rigide voir parfois quasi militaire (culture japonaise) trop riche en technique ce qui nuit à son efficacité (après tout dépend ce que vous recherchez) très hiérarchisé et élitiste, il y'à un certain mépris pour les débutants même après des années de pratique et pour une personne qui s'entraîne régulièrement depuis des années cela peut-être frustrant. Ca peut rebuter certains ce qui peut expliquer son insuccès. Cordialement