Bujutsu : Compétences incroyables et oubliées

Publié le 9 Juillet 2018

Bujutsu : Compétences incroyables et oubliées

Le monde des arts martiaux évolue en permanence entre fantasme et réalité. S'il est important de ne pas se laisser abuser par les mythes, il est tout aussi nécessaire d'avoir un regard aiguisé pour distinguer ce qui semble réel de ce qui ne l'est pas. L’œil n'étant d'ailleurs pas suffisant pour apprécier et jauger au sens de zanshin (la vigilance), je recommande fortement d'analyser et de jauger avec tous ses sens.

Pour les débutants, l'ensemble de ces capacités permet de distinguer les enseignants qualifiés des charlatans.

Pour les experts ou les pratiquants confirmés, cette compétence n'est pas moins utile car elle permet de distinguer une pratique de très haut niveau en séparant activement :

-ce qui est incroyable mais se révèle faux

-ce qui est incroyable et qui, pourtant, existe bel et bien.

Est-ce que le maître dont j'observe la démonstration fait preuve d'une maîtrise de son art hors du commun ou est-ce simplement un imposteur ? L'enseignement dispensé dans cette école est-il réel ou marketing ?

A titre personnel, j'ai pu observer d'authentiques baratineurs mais je suis heureux d'avoir pu être témoin direct de talents exceptionnels comme ceux de Kuroda Tetsuzan, Christian TissierHiroshi Tada, Hino Akira, Tobin Threadgill, Pierre Portocarrero ou encore Takeshi Kawabe.

Si j'ai déjà pu développer longuement concernant la nécessité d'expérimenter au contact de ces experts et d'être témoin direct d'une pratique à ce niveau, je suis bien conscient que le folklore occidental ou oriental ne rend pas les choses accessibles au néophyte avec ses héros surhumains. Le monde moderne, d'un naturel cartésien, requiert également que nous puissions entrer en contact avec de "vrais" experts pour comprendre la différence entre nos capacités quotidiennes et...le reste.

Il est également indispensable de faire le tri dès le départ entre certaines vérités historiques et les (nombreux) faits tenant du légendaire qui ne proviennent pas tous d'un passé si lointain :

Ne dit-on pas encore (et certains continuent d'y croire sincèrement malgré l'important travail d'Ellis Amdur et son ouvrage sur le sujet) qu'O-senseï s'est fait "posséder" par un kami et qu'il était capable de "percevoir" les balles de ses ennemis ?

Que dire des pouvoirs qu'on prête au principe aïki, déjà largement débattu ?

Juste ou faux ?

Que dire alors des exploits de Bodhidharma ? Et de certains faits imputés à Miyamoto Musashi (réfutés pour certains par Kenji Tokitsu dans son analyse de la carrière du bretteur)  ? Que dire de certains exploits chevaleresques occidentaux ?

Où se trouve la limite entre ce qu'un artiste martial peut accomplir au-delà de la norme et de ce qui relève de l'histoire à dormir debout ?

Arrêtons nous sur certaines traditions Japonaises du passé permettant parfois d'accomplir, au niveau martial, des exploits qu'on juge aujourd'hui pourtant complètement impossibles ou disproportionnés.

 

 

Le mythe du Yadome jutsu, l'art de dévier les flèches :

Premier bujutsu pointé du doigt par les incrédules et les septiques, le Yadome jutsu est l'art de dévier les flèches avec un sabre. Arts codifiés pour la plupart entre le 17ème et le 18ème siècle, les enseignements en Yadome jutsu font parties intégrantes d'un cursus plus complet destinés à l'élite des combattants.

Mythe ou réalité ?

Le kenjutsu de la maniwa nen-ryu est l'école ancienne (koryu) la plus connue en la matière et nous disposons de traces concrètes (et notamment des photographies) sur la pratique de d'Higuchi Sadahiro (24ème soke de l'école) concernant le Yadome jutsu.

Cette pratique est également jugée des plus sérieuses par Donn F. Draeger qui expose dans son ouvrage "classical bujutsu" (n.d.a : la publication originale de l'ouvrage datant de 1973 est intitulée "The martials arts and way of japan vol.1) tant la réalité de cette formation que la nécessité technique pour un samouraï d'obtenir un entrainement sur le sujet.

L'auteur rappelle que l'utilisation guerrière des boucliers est largement proscrite par l'étiquette du samouraï et, si les unités ashigaru font souvent office de porteurs de boucliers dans les manœuvres d'une bataille, les charges laissent toutefois de longs instants sans protection contre les tirs ennemis à distance pour les combattants.

Nous sommes sans doute loin en réalité des légendes du Heike monogatari où, Tajima le moine guerrier coupeur de flèches, arrête à lui-seul des pleines poignées de projectiles dirigés sur lui mais nous ne sommes pas dans l'élucubration la plus complète pour autant quand à la réalité de cette pratique.

Précisons d'ailleurs sur le sujet que, si les photographies Higuchi Sadahiro démontrent qu'il est capable de dévier effectivement une flèche les yeux fermées (les flèches utilisées à l'entrainement sont bien entendu "rembourrées", Donn F. Draeger explique sur cet authentique exploit que fermer les yeux permet de les protéger en cas d'accident), il n'en reste pas moins encore plus délicat de couper une flèche en plein vol et peu d'arguments et/ou de documents prouvant qu'il est possible de le faire régulièrement en se déplaçant sur un champ de bataille.

Ajoutons à cela que les vidéos les plus récentes de l'école ne démontrent plus cet exercice et qu'il est hautement improbable que cette pratique fasse partie du curriculum le plus courant de l'école.

De même, s'il existe d'autres koryu dont les experts sont capables d'intercepter une flèche ou de la couper, à ce jour ces maîtres ne sont pas connus du grand public (mais l'absence de preuves ne veut pas dire preuve de l'absence). 

Ainsi, s'il est très fortement probable que différents ryuha bugei pratiquent encore cet exercice de façon restreinte (où à très haut niveau), les maîtres actuels en demeurant capables sont  certainement peu nombreux et peuvent réaliser la déviation d'une flèche uniquement sous certaines conditions.

 

 

La réalité du Sui jutsu, l'art de combattre dans l'eau :

Les techniques de Sui jutsu, suei-jutsu ou encore Tosui jutsu représentent un enseignement servant à combattre ou survivre dans l'eau. Largement repris par l'ensemble des contes et légendes du folklore japonais, on dépeint souvent les pratiquants de cet art comme des ninjas, des yamabushis ou encore des shugenja.

Précisons le tout net, la réalité historique est plutôt différente.

Les légendes les plus exagérées prêtent souvent des pouvoirs extraordinaires à ces experts comme ceux de marcher complètement sur l'eau ou respirer plus longtemps qu'un humain ordinaire mais l'ensemble des koryu qui existent toujours (ou qui existaient) continuent de proposer quelque chose de plus... concret.

Sans rentrer dans les détails déjà abordés par Eric Grousilliat sur le sujet, il s'agit plutôt de d'enseigner au pratiquant un entrainement militaire de type "survie" ou "commando" (bien que le terme soit anachronique et quelque peu galvaudé dans ce contexte) pour évoluer lourdement chargé ou armé en milieu aquatique.

Deux koryu sont plus communément citées : il s'agit du Shinden Ryu (à ne pas confondre avec le Muso shinden ryu) dont Donn F. Draeger dira qu'il s'agit, selon les dires de l'école, "de la plus ancienne tradition martiale à formaliser la nage de combat" dès le 16ème siècle. L'autre est la kobori ryu qui formalise aussi différents types de nage pour survivre dans l'eau lors d'un affrontement ou éviter la noyade.

Certains des mouvements de cette dernière école, destinés justement à économiser le corps, sont appelés Nanba (ou namba) dans l'eau en référence à l'autre marche Namba plus connue du grand public.

Dans tous les cas, les objectifs visés sont pratiques avant d'être ésotériques : On cherche à former l'élève pour qu'il utilise son corps dans des conditions difficiles, on lui impose une nage plus économique destinée à le rendre endurant, on l'entraîne à ne pas se laisser dépasser par une charge. Sur un champ de bataille ou lors d'un affrontement évoluer dans l'eau peut s'avérer extrêmement difficile et souvent mortel. Les combats dans l'eau Et à cheval sont également à risque et savoir entraîner son adversaire sous l'eau, y survivre puis regagner la rive avec son équipement peut s'avérer aussi crucial que de savoir manier une arme.

Précisons aussi sur ce point que cette pratique martiale est loin d'être une fantaisie nippone. Elle fait partie intégrante du cursus martial réel et utile de toutes les unités spécialisées modernes comme les fusiliers marins, les commandos marines ou les équipages embarquées. De nombreux sportifs (et notamment les nageurs en compétition) font d'ailleurs des stages intensifs auprès des militaires de carrière.

L'art de combattre dans l'eau est donc une composante militaire pertinente bien avant d'être une légende. Que les ryuha bugei spécialisées développent ces compétences au Japon pour rendre leurs unités d'élite plus performantes n'est pas quelque chose d'étonnant.

 

 

Le Ba-Jutsu, l'art concret du combat à cheval :

Quand on observe certains matsuri (festivals Japonais déjà abordés dans ces colonnes) destinés bien souvent à mettre en avant l'équitation traditionnelle et les costumes d'époque, on comprend que l'univers du cheval au Japon prend une place à part.

Le cheval lui même, considéré comme l'animal noble par excellence, fait intégralement corps avec de nombreuses traditions martiales autour du dressage, du combat, de la posture à cheval ainsi que ses corollaires transformant un soldat à pied en guerrier parfait. Les exploits légendaires et l'habileté extraordinaire des cavaliers féodaux Japonais sont là pour magnifier différentes traditions bien réelles dont la plus connue est le kisha (tir à l'arc à cheval).

Précisons que Kisha est un terme générique regroupant différentes formes de tir réalistes (yabusame, Inu-oi-mono, kasagake  etc...) dont certaines sont toujours enseignées au Japon par certaines ryuha très actives.

Pour l'exemple, le yabusame (tir à l'arc rituel à cheval le plus connu) est lié depuis l'époque Kamakura aux cérémonies religieuses et demeure toujours enseigné au Japon à travers différentes ryuha dont l'Ogasawara ryu fondée par Ogasawara Nagakiyo, professeur personnel du premier shogun Minamoto, dès 1187. A travers différents témoignages modernes (issus en partie des entretiens et des ouvrages d'Ogasawara Kiyomoto mais aussi des travaux de Dave Lowry) et des sources anciennes (l'essence de cette tradition se fondant sur les ouvrages Shûshinron et Taiyôron), on peut étudier encore précisément le contenu technique de cette école et comprendre ainsi pourquoi les artistes et les castes indigentes du Japon féodal pouvaient aisément se laisser impressionner par la capacité martiale réelle de ses pratiquants à combattre tout en chevauchant.

A l'appui de ces sources, il est intéressant de constater que le ba-jutsu semble mettre l'accent sur la formation corporelle autant que sur la capacité à dresser un cheval où à manier une arme. Cette formation n'est pas sans rappeler les principes internes d'arts de combats au sabre ou à mains nues. Ainsi, différentes postures et formes de corps sont enseignées aux futurs cavaliers revisitant à la fois la marche, se tenir debout, se courber ou s'asseoir.

L'archerie montée n'est d'ailleurs que la facette la plus visible de l'ensemble.

Il existe également d'autres écoles bien réelles de sôjutsu à cheval et de naginata-jutsu à cheval mais aussi des techniques à mains nues. L'Otsubo ryu, considérée comme la première école de bajutsu disposant d'un curriculum, est à l'origine de pas moins de 50 traditions différentes autour du cheval démontrant toute l'importance stratégique de celui-ci.

Là encore une évidence semble émerger : ce panel de compétence très couteuses se développe exclusivement sur le long terme et, tout comme la cavalerie occidentale demeurait l'apanage des nobles et des bien nés, l'exclusivité du ba-jutsu demeure réservée à ceux disposant du temps et des moyens nécessaires pour entretenir des chevaux, les dresser et les entrainer pour la guerre. Il est donc très peu probable que le militaire commun (y compris s'il est samouraï de bas rang) soit dépositaire de ces connaissances et qu'elles soient transmises facilement.

N'importe quel samouraï ne pouvait donc, dans la même logique et même en sachant monter, se prévaloir de ses connaissances pourtant réelles et remarquables.

Si nous sommes donc probablement loin des exploits légendaires où les héros de l'empire contrôlent leurs montures tout en effectuant des prouesses insensées, le fond historique révèle toutefois que les cavaliers japonais (à fortorio un petit nombre de samourais de haut rang) sont réellement bien formés à la conduite des chevaux en situation militaire. Elle révèle aussi un fait technique : la pertinence et l’efficacité de la cavalerie militaire s'étend sur une période bien plus longue qu'une partie des arts féodaux à pied (n.d.a : la désuétude technique induite par l'introduction des armes à feu dans l'archipel survient probablement plus tard du fait de la rapidité et l'excellence de la cavalerie japonaise).

Notons également que le ba-jutsu continua de devenir pertinent au japon sur une période plus longue que la plupart des traditions du fait de l'utilité technique d'employer encore des troupes montées sur certains terrains bien plus que les troupes à pied armés d'un équipement traditionnel.

Tout comme le Juken jutsu (techniques martiales à la baïonnette notamment étudiée par un certain Moriheï Ueshiba et qui influencera sa technique de Daito Ryu), développée dans l'armée japonaise sous l'ère Meiji, le Ba-jutsu s'enrichira aussi tardivement d'une instruction militaire occidentale (plus précisément française) comme en témoigne la création du Denshūtai, corps d'élite de 800 hommes du bakufu des Takugawa, alliant un armement moderne à l'utilisation des chevaux.

L'art japonais de combattre à cheval est donc, lui aussi, très loin d'être un art imaginaire ou ésotérique à la base (ou bien réservé exclusivement aux exhibitions) et si l'on présente souvent les guerriers japonais à pied, on oublie bien souvent de présenter l'excellence de leur cavalerie et le fait qu'elle nécessite un talent hors-pair à la fois couteux et difficile à entretenir au-delà d'un cercle restreint qui existe bel et bien.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Japon traditionnel

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