Budo : Mon maître ne m'appartient pas

Publié le 27 Février 2019

Budo : Mon maître ne m'appartient pas

Au gré des heures de vol sur le tapis, on a parfois l'impression que les choses progressent dans le "bon" sens. En regardant autour de nos cercles de pratique, on se sent plutôt fier de porter, chacun à son humble niveau, le message très personnel de Moriheï Ueshiba et ses disciples.

Parfois, c'est totalement l'inverse.

Au hasard de discussions enflammées sur la toile, j'ai dû ainsi prendre la défense d'un ami pratiquant afin d'expliquer pourquoi, sur un groupe de discussion générale à propos d'Aïkido portant l'effigie du regretté Tamura senseï  on pouvait également poster des vidéos d'Aïkido n'ayant rien à voir avec Tamura senseï...

Vous me direz, ça tombe sous le sens puisque le groupe de discussion en question ne possède aucune étiquette particulière (ni dans son titre, ni dans sa description) si ce n'est une bannière présentant l'un des élèves du fondateur sans plus de commentaires qu'il s'agit d'un groupe d'Aïkido...

Tout cela ne devrait poser aucun problème en 2018...a priori...(Et précisons s'il le fallait encore que j'ai le plus grand respect pour Tamura senseï qui inspira d'ailleurs mon tout premier article sur le blog).

...Sauf qu'en réalité, certaines querelles fédérales et politiques d'il y a plus de 30 ans sont encore bien vivaces dans l'esprit de certains qui refusent tout simplement de cohabiter avec "l'autre" sous prétexte qu'il n'est pas du groupe et/ou que sa pratique doit forcément ne pas correspondre à la sienne.

Nous sommes dans l'impasse où chacun pense défendre la vérité de son maître comme si elle était seule.

Ce triste étonnement plus tard m'amène à réfléchir posément sur notre capacité d'ouverture en tant que pratiquant et surtout en tant qu'Aïkidoka.

 

Esprit d'ouverture, oui, mais :

Pour la plupart de mes lecteurs, le débat qui va suivre n'existe plus depuis longtemps car vous savez que je vais chercher l'excellence partout à la fois chez Hélène Doué, Léo TamakiPhilippe Cocconi ou même Akuzawa Minoru. J'apprécie évidemment "mon" groupe, particulièrement quelques professeurs qui inspirent ma pratique, mais j'aime tout autant la transversalité dans un monde moderne où seule l'excellence des compétences doit éveiller notre intérêt de pratiquant avant les circonvolutions politiques. Ainsi, sans surprise l'Aïki-kohaï est libre de dire du bien des gens....qu'il apprécie :-)

L'enseignement des maîtres que je suis ne dépend que de moi mais il est bien évident que, quelque soit mon point de vue et mon niveau, mon "maître" ne m'appartient pas et je n'appartiens pas à mon maître. Nos liens peuvent donc être étroits, nos identités et nos gestuelles peuvent parfois se confondre, nous sommes souvent du même avis MAIS mon (ou mes) maître(s) sont parfaitement distincts de ma personne.

Par conséquent, je n'ai aucun droit particulier sur mon "maître" et certainement pas le plus élémentaire des droits pour un artiste martial : la légitimité unique de parler en son nom.

La parole d'un enseignant peut être comprise de bien des façons. L'enseignement écrit ou oral qu'il laisse à ses élèves peut s'interpréter, se confondre, se mélanger pour donner notre vision de l'étude. En aucun cas, cette vision n'est une vision parfaitement authentique et complète du maître, quelque soit mes qualités d'imitateur ou le nombre d'heures que je vais dépenser auprès de lui.

Seul mon maître peut parler pour lui même. Seul le geste de mon maître est parfaitement le sien. Parfois, mon maître peut m'autoriser à paraphraser, à répéter ou à interpréter ses paroles mais cela ne change strictement rien au fait que ma façon de reproduire ses mots n'appartient qu'à moi. Même après sa mort, les paroles de mon maître restent donc les siennes et mon interprétation de son enseignement ne restera jamais que MON interprétation.

C'est aussi pour cela que, notons le, nous avons un discours parfois très différent si nous prenons l'enseignement des disciples directs de Moriheï Ueshiba. Nonobstant le fait que la pratique du fondateur a évolué parfois sur le fond et que l'Aïkido a évolué sur le fond et la forme avec le temps, il est indispensable d'accepter aujourd'hui que l'enseignement reçu par les disciples de Moriheï Ueshiba n'est qu'une facette, un prisme de l'art du maître parfois déformé par l'élève selon sa propre évolution.

 

Faire évoluer la relation maître-élève

Si le maître ne m'appartient pas, l'enseignement du maître ne m'appartient pas non plus. Il est donné à tous, librement offert. C'est un cadeau à la postérité et non une vérité qu'il faut garder pour quelques uns. Sinon, pourquoi le maître diffusait-il à d'autres que moi ?

Comment prétendre avoir l'esprit ouvert sans accepter ce préalable ?

Vouloir parler au nom du maître ou penser que mon maître est le seul à détenir un enseignement valable (que seuls quelques élus comprennent) amènent fatalement à la fermeture.

J'aime à utiliser une fois de plus les mots très justes de Gouttard sensei à ce sujet dans un article intitulé Maître-Elève :

"Comment peut- on dire que l’on est un élève proche, un élève direct d’un maître ? Chacun de nous sait parfaitement ce que l’on a reçu ou pris chez un enseignant. Et chaque Maître a la liberté de dire : «  celui-ci je le considère comme mon élève ». Mais on ne doit jamais réclamer une récompense. Il faut aussi que, nous, les hauts gradés soyons conscients que nous ne sommes que des étapes vers un aïkido meilleur et que nous acceptions que les générations futures au travers de notre enseignement et de leurs rencontres avec d’autres expériences deviennent plus fortes et plus intelligentes que nous le fûmes par rapport à nos anciens. Et puis il nous faut aussi accepter la liberté de donner notre enseignement comme nous le voulons et cela nous oblige à accepter aussi que nous ne soyons plus aussi proches de nos Maîtres que lorsque nous n’étions qu’élèves. Il faut accepter que la voie que nous avons suivie pendant des années s’éloigne au fur et à mesure de notre pratique de celle de nos Maîtres. Mais nous aussi, enseignants, devons accepter que les élèves aussi proches de nous, lorsqu’ils volent de leurs propres ailes, trouvent leur voie et ne suivent plus ce que nous avons prescrit".

Si ces mots appartiennent à l'un de ceux que je considère comme le maître de mon maître, ils illustrent parfaitement les dérives qui peuvent advenir. Sur la voie nous sommes toujours seuls. Parfois guidés, parfois à l'aveugle, mais nous demeurons seuls dans notre corps avec nos gestes et ce que nous retenons des rencontres que la vie va semer en route.

Nous sommes profondément libres. Il n'appartient qu'à nous de développer nos qualités, de gommer nos défauts, de polir nos gestes propres, de nous acheminer paisiblement vers le chemin de la compréhension,

Le maître est simplement un modèle, un moule, un tuteur, une règle dans un contexte où il est impossible de devenir l'idéal qu'il représente. 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux, #Actualités-Nouveautés

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