Toucher le coeur du partenaire : Compte rendu d'une journée avec Philippe Gouttard (10 mars 2018)

Publié le 22 Mars 2018

Photographie : Wilfrid Poma

Photographie : Wilfrid Poma

Je tenais spécialement à être présent aux cotés de Philippe Gouttard shihan pour mon retour sur les tapis après 150 jours dans les hôpitaux. Plus que la plupart, Philippe est ma boussole martiale qu'il fait bon retrouver chaque année dans une ambiance intensive.

Bien sur, lectrices et lecteurs, j'ai pris l'habitude de vous offrir un très large compte-rendu et cette fois-ci sera une exception dont je vous informe à l'avance. Il n'était pas possible pour moi matériellement parlant d'être présent au maximum.

Pour ceux qui sont dans l'attente de détails "croustillants" sur le parcours remarquable du maître (à ce jour jour 7ième dan shihan), je vous invite en préambule à vous saisir de tous mes comptes-rendus précédents. Vous trouverez les liens ici même et ici.

Pour les autres, je préfère attaquer tout de suite ici-même la synthèse de ce que j'ai retenu de mon (bref) passage à ses cotés pour le fantastique cru 2018.

 

Photographie : Wilfrid Poma

L'important, c'est susciter l'envie d'un échange :

Je ne vais pas m'aventurer cette fois sur ce que je pourrais avoir vu et entendu des autres jours de la semaine. En ce bel après-midi Albertivillarien auquel je participais, Philippe Gouttard insistait bel et bien sur deux choses :

- l'investissement des élèves dès les premières secondes de la pratique.

- la qualité et la crédibilité du contact avec le partenaire.

J'ai particulièrement apprécié (pour ne rien vous cacher) ces "vieilles histoires" concernant maître Yamaguchi et sa volonté de rendre les élèves autonomes, se positionnant parfois en observateur de son propre cours.

Dans l'univers ultra-codifié des arts martiaux japonais, il est agréable d'entendre les facéties de cette personnalité unique du Budo en recherche d'un style précis et hors-normes (il faut bien le dire). Son exigence à l'endroit de ses disciples est également un fil conducteur important pour l'Aïkido français où les connexions sont fortes avec ce maître. Nombreux sont les maîtres inspirés par le parcours de Yamaguchi senseï et son message pour la discipline.

Philippe Gouttard souhaitait, je le pense, nous communiquer en préambule cette véritable envie de ne pas attendre béatement les consignes d'un professeur. Osons prendre en main (comme chaque fois) notre échauffement, notre polissage du corps, de répondre spontanément à nos attentes personnelles en matière de travail interne. Il est effectivement indispensable qu'un élève soit libre dans tous les sens du terme, et notamment concernant cette responsabilisation.

Pour l'illustrer concrètement, nous avons pu travailler sur des techniques en ushiro et notamment des techniques en ushiro eri dori (saisie du col sur l'arrière du partenaire). J'ai pu constater que senseï cherchait à nous faire prendre conscience, sans le regard du partenaire, des éléments constitutifs de son état d'esprit mental et physique.

Uke est-il relâché et disponible ? Est-il réceptif ? Souhaite-t-il maintenir une proximité dans l'échange ou bien, au contraire, est-il fuyant ? Où se trouvent ses appuis ? Est-il déséquilibré ? Comment savoir d'où va venir son attaque ?

Ces données m'amènent au second fil rouge (selon ma compréhension personnelle) de ce fragment de semaine passée avec le maître : Je veux parler de la qualité du contact.

Il est en effet d'actualité de parler d'efficacité martiale, de réalisme, d'application concrète pour rendre à l'Aïkido certains aspects oubliés volontairement ou involontairement et ses lettres de noblesse. Sur ce dernier point je pense que Philippe Gouttard souhaitait que les pratiquants n'oublient surtout pas non plus ce qui fait la spécificité de notre art martial : la bienveillance.

Tori (n.d.a : celui qui "fait" la technique) doit s'adapter à uke (aïte/teki est également valable dans cette analyse) en prenant en compte l'entièreté de son état d'esprit. Nous sommes au dojo dans un travail qui s'apparente aussi à l'étude d'une forme conventionnée (on peut parler de kata) et pas uniquement pour détruire sans conscience de l'autre. Par conséquent, travailler fermement et sans concession ne veut pas dire que nous devons éliminer le plaisir du travail dans l'équation et surtout le feed back du partenaire.

Je pense (mais je me trompe peut être) que Philippe Gouttard souhaitait avant tout faire passer cette année le message suivant :

C'est à nous de donner envie au partenaire de revenir s'entraîner à nos cotés. Notre niveau, notre excellence et notre engagement sont des composantes primordiales de cette envie mais il faut également prendre en compte l'aspect émotionnel de notre entrainement. La capacité à construire le partenaire par ce biais est un aspect fondamental.

L'entrainement doit construire avant-tout en donnant une émulation à deux êtres humains et non en bridant l'un ou en cassant systématiquement l'autre par soucis d'éprouver sa rudesse. En ayant l'impression que cet autre nous fait progresser en fonction de notre niveau, nous allons plus vivement souhaiter le faire progresser à son tour par notre retour sur son travail.

 Ainsi les techniques en ushiro eri dori obligeait ici le pratiquant à se mettre totalement à l'écoute de l'autre mais...sans le regarder. En touchant autrui, on doit ainsi lire ses tensions et ses relâchements. A l'écoute de son corps et en utilisant le reste de nos sens, nous devions apprendre à ouvrir notre perception dans la technique mais aussi dans ce que Gouttard shihan appelle l'entre-technique.

 

Photographie : Wilfrid Poma

Développer le corps par la sensibilité :

 Après une bonne dose de kokyu-nage (sans quoi un stage de Philippe Gouttard serait méconnaissable), nous avons eu la chance de travailler à deux puis à trois sur des propositions un peu différentes du maître par rapport à ses derniers passages Parisiens.

Gouttard senseï proposait cette fois à deux (puis à trois) personnes de se faire saisir franchement un bras (le partenaire utilisant ses deux mains pour le faire et toutes ses forces disponibles) puis deux bras par deux personnes différentes. Le but étant ensuite de dénouer cette saisie (simple ou multiples) en utilisant uniquement la translation du corps en mouvement depuis les épaules jusqu'au coude (ou bien l'inverse).

Afin de fournir matière à ne pas tricher, j'ai pu constater au bout de 20 minutes que nous nous mettions à "schtroumpfer" des avant-bras. J'ai également pu constater que cette proposition rappelait étrangement le travail d'Hino Akira que j'ai pu détailler dans un précédent compte-rendu et dans l'analyse de son ouvrage technique.

Le principe de translation développé ici par Gouttard senseï ressemble à bien des aspects au principe du Jukozo (ou corps flexible) de Hino senseï.

De même, j'ai retrouvé le même fil conducteur dans une citation d'Hino Akira que je retraduis ici même :  "Utiliser l'entièreté du corps, est une phrase courante de nos jours" [....] "Cependant, très peu sont capables d'utiliser le corps entier de façon consciente, peu importe dans ce cas le genre de sports, danses ou d'art martiaux ils pratiquent". [...] Ne pensez pas, je dis souvent à mes élèves. Penser de façon générale empêche la capacité du corps à "voir" de façon non sélective"  

Pour exprimer notre capacité à délier le corps d'une saisie, je crois me souvenir que Gouttard senseï évoquait justement les capacités des danseurs avec une précision absolue sur la manière dont il utilise le corps en harmonie avec eux-mêmes mais aussi avec l'autre sans aucune tension.

Fait imparable : Nous étions très peu nombreux à parvenir à nous débloquer de la saisie à moins d'utiliser toute notre force physique. Cette force physique devenait rapidement inutile au bout de plusieurs minutes d'efforts et il n'était pas difficile de voir QUI tentait d'utiliser l'entièreté de son corps pour se libérer et qui forçait comme une brute à la fin de la session :-)

Mention spéciale pour une dernière proposition/exercice/expérience de notre enseignant du jour en ce sens : se faire saisir les deux poignets par deux partenaires rapprochés l'un de l'autre et tenter de passer entre eux en décontractant épaule, bras et tronc.

J'ai trouvé dans ce dernier sacerdoce la nécessité d'appliquer un principe intéressant déjà vu dans d'autres écoles d'Aïkido : celui d'abandonner certaines parties du corps lors d'une attaque et de dissocier une partie du corps du reste de l'ensemble.

J'espère sincèrement que nous aurons l'occasion de retravailler ces éléments sur les prochaines années car je mesure à quel point ces clefs sont importantes pour le reste. J'étais déjà navré de ne pouvoir travailler les "armes Gouttardiennes", je pense que j'aurais été plus désolé encore de rater ces propositions.

 

Photographie : Wilfrid Poma

Le plaisir d'être "un peu" ancien :

Pour conclure simplement ce billet, je tenais à remercier mes 3 senseïs (Philippe Monfouga, Etsuko Iida et Alma Noubel) pour avoir balisé mon retour de A à Z via ce stage. Connaissant mes exigences et mon parcours, c'est comme si cette fois mon stage Gouttardien se déroulait cette année à l'aide d'un carnet de bal inconnu de bibi.

Je remercie également les nombreux participants et leurs gestes petits et grand car les pratiquants les plus exigeants se présentaient à votre serviteur avec sérieux et amitié, tout en se refusant de me faciliter la tâche. 

Gouttard senseï était particulièrement attentif et ma gratitude finale lui revient. Emotion particulière il s'agissait également de mon second stage en hakama (ce qui continue de me faire "quelque chose" d'indescriptible) mais de mon premier stage Gouttadien en "mode kohaï gradé".

Loin de moi l'idée de me considérer comme vétéran, je constate tout de même qu'il est bon (parfois) de se sentir juste... un peu ancien. 

 

Photographie : Wilfrid Poma

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Vidéos

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