Grades, ceintures et niveaux : Les valeurs, le symbole et l'artifice

Publié le 28 Novembre 2017

J.Kano et K.Mifune (source : published by ベースボール・マガジン社)

J.Kano et K.Mifune (source : published by ベースボール・マガジン社)

J'ai découvert récemment l'ouvrage de Michel Brousse (7ième dan de Judo, vice-président FFJDA et enseignant dans le civil)  "Etre ceinture noire" aux éditions De la Martinière jeunesse. Cet ouvrage vient compléter "Les racines du judo français" paru en 2005 et se trouve relativement exhaustif dans son propos tant sur les structures fédérales connues, que sur les valeurs et objectifs affichés par la discipline.

Pour ma part, j'ai été surtout intrigué par le quatrième de couverture de l'oeuvre qui explique au lecteur (je cite) : " La ceinture noire, quel honneur ! Traduisant un haut degré de savoir technique et d'efficacité, elle est aussi un symbole fort de maîtrise de soi. Chacun attend de celui qui la porte une attitude digne du courage et du code moral qui caractérisent l'art du combat japonais." 

Bien sur, le livre à destination de la jeunesse et donc des débutants souhaitent évidemment valoriser "le monde réservé des ceintures noires". Il tente également d'expliquer à son public "les raisons qui font du titulaire de ce grade un sportif respectueux de l'éthique du combat."

Si je ne souhaite pas ici faire la critique complète de l'ouvrage qui mériterait un article pour exposer ses qualités et ses écueils, je me suis tout d'abord demandé en tant que débutant si, moi aussi, je pouvais témoigner de mon envie ou même de mon rêve de faire partie de la grande famille des ceintures noires. 

Je me suis également posé (à nouveau) la question de mon rapport avec ce grade en tant que kohaï et surtout : est-ce vraiment une source de motivation profonde pour un débutant ?

Indubitablement, nous vivons à une époque où un jeune vient aux arts martiaux pour obtenir le plus rapidement possible et non pour acquérir. C'est également valable pour les moins jeunes. Affirmer donc qu'entrer dans le club "hyper select" des ceintures noires est une source de motivation pour l'ensemble est totalement correct, je dois le reconnaître.

Je souhaite cependant (et surtout) attirer l'attention de mes pairs kohaï au-delà des slogans publicitaires et des objectifs chiffrés pour tordre le cou à quelques idées reçues.

 

Kawaishi sensei

 

Porter une ceinture noire, grandes et petites idées reçues :

Affirmons déjà une première chose pour sourire : Pour "être ceinture noire" le plus vite possible, il suffit d'aller à Kiabi et d'acheter une ceinture "noire" puis de l'enfiler. Voilà, vous êtes du club très fermé des pratiquants qui aiment qu'un pantalon soit bien tenu au niveau des hanches...

Plus sérieusement, toutes les statistiques fédérales démontrent aujourd'hui qu'"être shodan" fédéral (premier dan d'une fédération agréée par l'état Français) ou hors fédération de n'importe quel Budo (y compris l'Aïkido réputé "plus long à apprendre") est une chose en réalité...assez courante.

Certains gradés diraient même que c'est extrêmement courant.

Le développement de la"ceinture noire" en France date des années d'après-guerre et le retour du Japon de Mikinosuke Kawaishi. La première "ceinture noire officielle Française" vient du Judo et date de 1939, elle sacre les ceintures de couleur de ce qu'on appelle alors la méthode Kawaishi par comparaison à la méthode Kodokan.

Après le conflit martialo-politique du collège des ceintures noires tranché par...un arrêté ministériel dans les années 1950, le nombre de ceintures noires explose et c'est désormais plus de 100 000 ceintures noires décernées depuis 1946 qu'on peut compter...uniquement pour le judo jusqu'à ce jour (n.d.a : on comptait plus de 50 000 ceintures noires en Karaté sur le territoire Français en 2012 et plusieurs dizaines de milliers de ceintures noires pour l'Aïkido à cette même date).

Un débutant qui fait son premier stage d'Aïkido peut, lui aussi, déjà témoigner du fait qu'il y a en vérité non pas quelques élus mais une "véritable foule" sur le tapis depuis bien longtemps. Statistiquement parlant d'ailleurs, le nombre de gradés explose sur les 40 dernières années et s'ajoutent désormais à ces grades des titres honorifiques et/ou plus traditionnels (shidoin, shihan etc). Le second constat élémentaire que n'importe quel débutant peut faire assez rapidement est que cette "foule de shodan" n'est JAMAIS d'un niveau homogène d'un point de vue technique.

Comment estimer alors de l'acquisition des valeurs, de l'éthique et des principes censés aller de paire avec une ceinture ?

Si j'ai déjà pu exprimer un avis personnel sur le grade en général je souhaite ici en rajouter une couche sur les aspects profonds d'une voie et notamment la nôtre. Bien souvent, le grade en lui-même ne va donc pas forcément refléter un processus d'apprentissage au niveau moral ou éthique et j'ajoute que la ceinture ne va pas non plus refléter forcément un état d'esprit.

La ceinture et le grade vont sanctionner un niveau technique à l'instant T uniquement. Ce niveau technique dépend donc grandement des attentes du groupe qui fait passer le grade. A ma connaissance, la plupart des groupes/fédérations qui octroient un grade le font sans connaître personnellement l'élève...

...Comment donc estimer un niveau éthique/moral/déontologique sur la base d'un curriculum technique ?

Est-que, comme pour le permis de conduire où céder le passage à un piéton va donner souvent le "point de courtoisie", l'examinateur va considérer qu'une certaine attitude en action va "refléter" les valeurs demandées d'un point de vue général ?

Est-ce que l'acquisition des valeurs est présumée lorsqu'un professeur présente son élève au shodan ? L'éthique et les valeurs sont-elles déjà estimées lors du passage des grades kyu ?

Vous l'aurez compris, c'est un peu le flou artistique et chacun fait de son mieux pour s'y retrouver en toute objectivité.

L'annexe 2 du règlement particulier CSDGE du 27 novembre 2014 précise sur le sujet que "le rôle d'examinateur de grade dan dans le cadre de l'UFA suppose la conscience et la prise en compte de la diversité de l'Aïkido. [...]  Toutefois, il est clair que son regard ne peut pas prétendre être absolument aussi affuté et pertinent lorsqu'il observe l'expression d'une pratique qui n'a que peu, voire pas du tout, occupé de place dans sa propre formation que lorsqu'il doit évaluer un(e) pratiquant(e) issu(e) d'une formation semblable à la sienne ou, du moins, fortement apparentée. Placé dans cette situation, il lui appartiendra alors, au cours des délibérations, de tenir compte de cet état de fait. Pour cela, dans le cas où il n'aurait pas été pleinement convaincu par une prestation, il devra s'efforcer de développer son argumentation en s'appuyant au maximum sur des données observables et objectivables, faisant référence à des principes communs. [...] Sa liberté de jugement reste toutefois entière et il ne s'interdira pas, éventuellement, de rendre au bout du compte un avis négatif, si véritablement et en toute conscience il a la conviction que des principes ou valeurs essentiels de l'Aïkido n'ont pas été respectés."

On peut donc estimer qu'un examinateur fédéral, par exemple, est en capacité d'obtenir la conviction sur la base de ses observations...que les valeurs essentielles de l'Aïkido ne sont pas respectées, non ?. 

Dur dur, toutefois d'émettre un avis censé sur l'éthique incarnée par un pratiquant sans le connaître lui et son parcours complet ainsi que son état d'esprit. Dur dur aussi d'aller émettre un avis sur ses qualités personnelles au delà de l'expression de sa technique à l'instant T très probablement altérée tant par le programme demandé que par des éléments extérieurs (stress, conditions d'examens, formes contraintes etc...).

Porter une ceinture noire peut donc difficilement refléter autre chose qu'une certaine maîtrise d'un référentiel de base à un moment de son parcours. Est-ce un bon objectif ? Assurément. Il n'en demeure pas moins que nous sommes bien loin de l'alpha et l'oméga moral qu'on peut tenter évaluer dans l'étude.

 

Porter une ceinture noire, labels et images de marque :

Il n'est ni rare ni inexact de penser qu'une ceinture noire fait rêver les pratiquants et les non pratiquants. Dans l'océan des inepties vues et entendues sur les arts martiaux, le fait d'obtenir cette fameuse ceinture fait souvent de vous quelqu'un de "spécial" pour un néophyte.

D'ailleurs, n'est-ce pas la première question qu'on vous pose lorsque vous parlez d'arts martiaux à...votre grand mère ou votre voisin ? 

"Es-tu ceinture noire" veut dire alors dans le regard d'un tiers...est-ce que tu es un maître ?

La symbolique issue de l'époque de l'âge d'or du Budo, les films d'action, et la mythologie construite autour de ces éléments continue effectivement de faire perdurer un certain prestige autour de ce grade charnière.

Ce prestige est souvent repris par nos institutions dans des termes toutefois bien différents sur lesquels je souhaite également revenir ici.

En effet, on emploie souvent le mot "label" (dans le sens label de qualité) pour parler de grade (après la ceinture noire le plus souvent) ou bien l'expression "image de marque". Ces termes ne sont absolument pas innocents. Rappelons que le label est accordé par l'autorité publique qui reconnait si une personne remplit les critères énumérés par un acte législatif ou réglementaire.

L'image de marque (ou brand management) est, de son coté, une représentation ou une image perçue par le grand public d'un produit, d'une entreprise ou d'un service.

Ainsi le grade serait, aux yeux des autorités Françaises et du public en particulier, une sorte de norme ISO avec des processus, des procédures, des spécifications pour assurer l'aptitude aux arts martiaux sur une base totalement commune. La ceinture noire est, dans ce cas, l'écharpe qu'on accroche à son cou pour désigner qu'on remplit correctement ces critères et que "l'autorité publique" nous juge apte à les remplir.

Ce jargon va souvent se mêler et même supplanter celui de l'éthique ci-dessus bien qu'on puisse légitimement se demander lorsqu'on débute...

...mais où sont donc bien passées les valeurs et l'expression personnelle inhérente et nécessaire à notre pratique aux antipodes d'une vision normée ?

Si le kihon (n.d.a : la "technique de base") est un langage commun malheureusement le kihon d'un groupe n'est pas le même qu'un autre. La "justesse" du kihon et les principes recherchés ne sont pas forcément les mêmes non plus.

Comment normaliser l'art martial pour le tout public alors qu'il est un art pour en soutirer une base acceptable par tous sans l'amoindrir ?

Si certains principes de l'Aïkido sont effectivement un solfège commun, ceux qui sont mis en avant et les techniques associées à ces principes ne sont pas les mêmes pour tous. 

Dur dur à ce stade de rentrer complètement et objectivement dans les cases d'une certaine vision administrative du grade qui ne veut pas dire non plus que vous allez rentrer dans des critères précis comme certains pourraient l'espérer.

La ceinture noire n'est donc pas un label ou du moins, s'il s'agit effectivement d'un repère important pour les débutants, elle ne peut regrouper à elle-seule un certificat d'authenticité technique et moral. Elle n'est pas non plus une image de marque car elle n'est pas forcément un gage de qualité ou d'authenticité selon les cas, les repères, les écoles, les bases apprises et les principes acquis et/ou respectés.

 

Que représente une ceinture noire pour un débutant :

Reprenons mon propos introductif. Nous vivons à une époque où un jeune vient aux arts martiaux pour obtenir le plus rapidement possible et non pour acquérir. Ce fait de société continue d'en navrer plus d'un tandis que d'autres tentent de trouver des parades pour rendre attractifs les arts martiaux de grand-papa ou bien leur donner une force factice qui va donner envie à nos enfants de poursuivre l'étude que nous avons débuté.

Peut-être prend-on en réalité le problème à l'envers ?

Si la société et son évolution font changer les arts martiaux, pourquoi ne pas utiliser les arts martiaux pour changer le regard de la société sur les pratiquants ? Plutôt que de partir du principe qu'il faut utiliser les codes de notre société pour vendre un grade...pourquoi ne pas plutôt utiliser les codes de notre art martial pour faire comprendre l'importance de celui-ci ou plutôt sa non-importance ?

A titre personnel, je l'ai déjà précisé, je considère mon grade comme un repère. Un simple objectif quantitatif de la masse de travail que je souhaite appliquer à moi-même. L'essentiel est bien mon propre niveau. Même à 18 ans et malgré ma naïveté, je ne crois jamais avoir été complètement dupe de ce qui se cache derrière un décorum.

Ne partons pas du principe qu'un débutant est un abruti. Y compris s'il est jeune ou sans expérience réelle. Ne partons pas du principe qu'un jeune à forcément besoin d'un artifice, a fortiori si nous ne tentons pas de lui expliquer correctement pourquoi ce qu'il sait faire est plus important d'un point de vue éducatif que ce qu'une ceinture va refléter dans le regard de son voisin.

En montrant l'excellence tout simplement, ce que nous savons faire et pourquoi, nous avons la capacité de susciter l'envie aux prochaines générations de faire mieux et/ou au moins à l'identique. Donner l'envie de franchir le "gap" entre le maître et l'élève est primordial plutôt que de poursuivre l'objectif d'habiller tout le monde avec une ceinture noire.

 

Ps : sur le même sujet, je vous conseille quelques articles :

-"C'est grade docteur" et "Je connais le Judo (et autres secrets)" du blog Paresse Martiale

-"Passages de Grade en Aïkido" de Léo Tamaki.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Pratique de l'Aïkido

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