Budo, combats ordinaires et extraordinaires

Publié le 31 Octobre 2017

Maître Noro un an après son accident (source : coll. privée Noro)

Maître Noro un an après son accident (source : coll. privée Noro)

De nombreux lecteurs du blog connaissent depuis longtemps les Chroniques martiales d'Henry Plée et la distinction qu'il peut y faire entre "combats rituels" et "combats de survie". La plupart des artistes martiaux font également cette distinction fondamentale sur le sujet de l'efficacité en évoquant la barrière entre ces moments où la vie est en jeu et bien d'autres où nous sommes en pleine possession de nos moyens, dans un cadre défini, protégé par des règles ou des conventions strictes que votre partenaire va respecter.

J'ai pu moi même évoquer ces différences dans ce billet sur l'efficacité que je vous invite à compulser au besoin.

Une fois n'est pas coutume, je souhaite pour mon humble part attirer ailleurs l'attention des pratiquants sur les combats menés par nos maîtres que nous oublions volontiers en les jugeant accessoires mais qui sont, en réalité, bien plus difficiles. Je veux parler de ces batailles qui sont menées pour la guérison du corps ou du coeur, dans la continuité de la pratique. Ces combats permettent bien souvent à l'artiste martial ou bien au maître de se dépasser lui-même et d'inspirer tant d'autres à suivre cet exemple qui font la différence entre la technique guerrière et une véritable voie.

Maître Sugano (source : Togishi dojo)

Ces maitres qui sont vainqueurs sur la vie :

De nombreux exemples existent et il serait vain de citer la totalité des maîtres qui, ayant souffert enfant ou adolescent de problématiques de santé, sont parvenus à transcender les difficultés afin d'offrir au monde martial un niveau exceptionnel. Certains exemples sont "embellis" et d'autres sont véridiques et véritablement inspirants. On peut d'ailleurs citer "pêle-mêle" les nombreux pionniers de notre discipline qui poursuivaient leur parcours martial en dépassant le dénuement total, la situation d'expatrié, le chagrin de la mort de leurs proches parfois éloignées d'eux depuis longtemps etc...

Arrêtons-nous sur certains exemples notables et le premier d'entre tous pour l'Aïkido : O-senseï lui-même. On discute volontiers sur un tapis de ses exploits martiaux mais précisons que l'homme, derrière le maître, a perdu deux premiers fils de maladies infantiles et que son existence fut tout simplement parsemée de catastrophes. Le début de son parcours est, rappelons le, marqué par de très longs moments de convalescence (et notamment après avoir contracté le béri-béri l'obligeant à regagner Tanabe) évoqués par son fils Kisshomaru Ueshiba dans la biographie officielle de Moriheï Ueshiba.

On se remémore aussi avec émotion le décès du père de Moriheï Ueshiba qui lui fit traverser tout le japon et, par voie de conséquence, rencontrer Onisaburo Deguchi.

Il n'est donc pas incorrect de préciser que l'avènement de "notre" Aïkido et le parcours de Moriheï Ueshiba s'est  concrétisé à l'aune de terribles sacrifices et de nombreux accidents de la vie qui n'affectèrent pourtant en rien sa progression. Certains de ces sacrifices et de ces épreuves sont justement parties intégrantes de l'Aïkido tel qu'il est à ce jour. Pas de Yurusu Budo (n.d.a : budo du pardon) sans un budo profondément affecté par les aléas de la vie du Japon quotidien de cette époque et in extenso, de la famille Ueshiba en particulier.

Notre art regorge de ces expériences troublantes mais je souhaite citer encore deux autres maîtres dont le parcours fut terriblement difficile et dont nous avons tout intérêt à tirer d'importantes leçons de vie dans notre pratique quotidienne.

- Tout d'abord, je veux ici rendre hommage au regretté Seeichi Sugano, élève direct du fondateur dans les années 60 et pionnier de l'Aïkido en Belgique (où il vécut 10 ans et revenait très régulièrement), aux Pays Bas puis en Australie. A l'instar d'autres grands absents des colonnes prestigieuses de l'histoire de l'Aïkido, la biographie de Sugano senseï mentionne souvent sa contribution au monde des arts martiaux sans préciser exactement...dans quelles conditions "médicales" elle dût se faire.

Et pourtant !

Se battant depuis longtemps contre la maladie, rappelons pour les kohaïs qui l'ignorent sans doute que Sugano senseï fut amputé d'une partie d'une jambe en 2003 et continua pourtant d'enseigner et de faire de remarquables démonstrations d'Aïkido jusqu'à la fin de sa vie. Malgré l'énergie folle que ces sacrifices sollicitaient pour sa santé et le coût exorbitant des frais médicaux à mettre en oeuvre pour continuer de lui permettre tout simplement de se mouvoir, le maître continua de diffuser son art au plus grand nombre sur toute la planète. Sans lui l'Aïkido du sud-est asiatique serait complètement différent, j'en suis convaincu.

J'ai pu d'ailleurs aborder le sujet de la contribution incroyable de Sugano senseï et sa capacité à se transcender au-delà des blessures et de la maladie dans l'interview de Stephane Goffin que je vous invite à découvrir à l'occasion.

-Enfin, je souhaite encore une fois rappeler aux novices et aux plus anciens l'exemple de maître Masamichi Noro, vainqueur de graves problématiques de santé et d'un terrible accident de voiture en 1966 qui lui laissa de graves blessures et un bras totalement paralysé qu'on jugea perdu bel et bien. Certains de ses élèves peuvent encore témoigner du fait que le maître poursuivait malgré tout ses démonstrations d'Aïkido... moins d'un an après son accident !

J'ai pu observer moi-même des dizaines de documents et compulser autant de témoignages évoquant l'état de santé terrible de maître Noro et son énergie véritablement incroyable pour surmonter ces épreuves dans le dénuement le plus total, alors que même le petit monde de l'Aïkido se détournait parfois de lui, croyait sa carrière martiale complètement terminée à cette époque.

Qui pouvait alors croire à la guérison et l'épanouissement martial d'un maître dans un tel état et comment ne pas s'émerveiller de le voir 20 ans après, immense et souriant ?

Comment ne pas relativiser nos petits tracas du quotidien dans la vie d'un pratiquant lambda ?

 

Maître Noro, souriant (source : coll. privé Noro)

 

Au delà des sacrifices, l'exemple et le respect :

Dans l'océan d'exemples que nous pouvons relever de pratiquants connus et inconnus affectés par le sort, la maladie ou le malheur dont il serait inutile de faire la liste, je souhaite plutôt retenir avec vous une leçon que j'ai reçu moi-même sur les bancs des hôpitaux, choisissant de ne pas non plus abandonner mon entrainement quand cela était possible :

Il est souvent plus juste de mesurer l'étendu des sacrifices réalisés pour pratiquer un Budo que le nombre d'adversaire qu'on souhaite vaincre en pratiquant.

De cette leçon est également venue une réflexion plus profonde sur notre pratique en général : je constate que le monde des arts martiaux demeure extrêmement pudique sur les différentes épreuves de la vie que vont rencontrer nos maîtres. On préfère bien souvent relater les incroyables exploits de jeunesse de senseï X ou Y plutôt que de préciser qu'il souffre, qu'il est malade ou tout simplement vieux et qu'il lutte pour monter sur un tapis et venir donner un stage...

...Alors qu'il s'agit bien là de l'essentiel de la leçon à tirer pour l'ensemble.

C'est à l'aune des sacrifices résolus et réalisés qu'on peut juger l'étendue des résultats et non des moments où vous demeurez sur une route bien lisse, belle et droite ne demandant aucun véritable effort à suivre.

Il y a deux ans de cela, alors que je discutais avec Philippe Gouttard senseï entre deux stages, je me souviens de l'avoir entendu prononcer ces mots qu'il dit parfois à la volée, en substance : "N'allez-pas vous entrainer uniquement quand vous allez bien. Allez-y précisément parce que vous n'allez pas bien !"

Je n'avais pas réalisé l'ampleur de cet enseignement avant d'être moi-même confronté directement à cet exemple abstrait de liberté dans une rigueur terrible. C'est lorsqu'on réalise pourquoi on est là et ce que cela nous coute que tout va prendre en effet une dimension nouvelle.

C'est ainsi qu'un pratiquant qui traverse les épreuves en souriant va se sentir étrangement ...avantagé malgré lui par rapport aux pratiquants qui sont venus pour le sport, pour la sueur, pour le plaisir ou tout simplement pour l'opportunité, songez-y !

Sur ce point j'aime à me rappeler d'ailleurs plusieurs "trésors" qui, je l'espère, pourrait peut être servir à certains d'entre vous lors d'un instant de besoin où un combat extraordinaire est à mener au delà de tous les autres combats :

-Cette phrase de Hino Akira sensei que j'avais découverte dans un article d'Alexandre Grzegorczyk "En vous concentrant sur le résultat, vous passez à coté de l'essentiel" qu'on peut  comprendre à de multiples niveaux.

-Ces mots étranges de Mohamed Ali que j'aime à relire souvent et qui disent : "Vos mains ne peuvent frapper ce que vos yeux ne peuvent voir".

-Ce développement profond de Taïsen Deshimaru dans l'ouvrage "Zen et arts martiaux" qui précise : "Notre attitude ici, maintenant, influence tout l'environnement : nos paroles, nos gestes, nos façons de nous tenir, tout cela influence ce qui se passe autour de nous et en nous. Les actions de chaque instant, de chaque jour doivent être justes. Le comportement dans le dojo rejaillira sur notre vie quotidienne. Chaque geste est important. [...] Il ne faut pas rêver sa vie ! Mais être complètement dans tout ce que l'on fait. C'est cela l'entraînement aux "kata".

Et si je devais simplement conclure, je dirais moi-même : Regardez les blessures internes et externes de vos maîtres et soyez en fiers, car ils continuent de donner.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux

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