L'oeil du kohaï sur : Don't think, Listen to the Body de Hino Akira

Publié le 24 Septembre 2017

Hino Akira, NAMT 2015 (source photo de gauche originale : Aïki-kohaï)

Hino Akira, NAMT 2015 (source photo de gauche originale : Aïki-kohaï)

On m'a offert il y a quelques temps plusieurs ouvrages de Hino Akira dans des versions dédicacées et traduites en Anglais. Alors dans l'optique de comprendre un peu mieux ce maître énigmatique que j'ai rencontré plusieurs fois ces dernières années sans jamais pouvoir approfondir complètement son travail, j'ai décidé de vous offrir ici la synthèse de mes analyses issues de ces ouvrages.

Pourquoi ?

Pour ceux qui ne lisent pas le Japonais et l'Anglais, c'est sans doute l'occasion d'en apprendre un peu plus sur des principes spécifiques et méconnus comme le Jukozo (la structure flexible), le Kyokotsu, les mouvements du coude, le Tenshikei ou encore le principe Hakkei.

Pour ceux qui ne connaissent pas Hino Akira, c'est également l'occasion d'en apprendre d'avantage sur ce maître essentiellement suivi dans le cadre de l'école d'Aïkido Kishinkaï.

C'est enfin, la possibilité pour les débutants d'étudier des principes corporels que peu d'enseignants vont présenter au départ en pensant certainement qu'un kohaï n'est pas capable d'appréhender ces notions et encore moins de tenter de les appliquer à son entraînement quotidien dans et en dehors du dojo...

Précisons aussi que je base mon étude exclusivement sur la traduction de Yuko Takeda que je traduis moi même parfois librement dans certaines citations. Intitulé "Introduction to the Hino Method and Theory of human body and movement control", il s'agit aussi du premier ouvrage véritablement technique de Hino Akira et j'ai, pour ma part, beaucoup apprécié les schémas, les illustrations et les photos qu'on peut y trouver pour faciliter l'étude. Certaines de ces illustrations vont donc parfois vous manquer pour véritablement appréhender mon propos et je vous invite à vous fournir l'ouvrage pour approfondir vos recherches.

N'oubliez pas non plus que rien ne va remplacer la pratique directement avec le maître lui-même.

 

(source : Aïki-kohaï)

 

Revisiter les mouvements du corps dans la pratique :

L'ouvrage est découpé en 4 chapitres plus un chapitre "bonus" que je n'évoquerais pas spécialement ici traitant principalement du travail martial hors du dojo. Autant le préciser tout net, ce qui m'intéressait à titre direct était de comprendre tout ce que je n'avais pas pu saisir en stage avec Hino Akira senseï.

Mes centaines de clichés demeurant également aussi insondables que ses (rares) explications, je voulais donc aborder le Hino Budo d'un regard neuf en me plongeant de façon académique dans ses principes et sa méthodologie visant à une certaine utilisation du corps.

"Utiliser l'entièreté du corps, est une phrase courante de nos jours" précise d'ailleurs l'auteur en préambule. "Cependant, très peu sont capables d'utiliser le corps entier de façon consciente, peu importe dans ce cas le genre de sports, danses ou d'art martiaux ils pratiquent". [...] Ne pensez pas, je dis souvent à mes élèves. Penser de façon générale empêche la capacité du corps à "voir" de façon non sélective"

Hino senseï va donc démontrer qu'il est indispensable de ne pas "penser" à un mouvement pour ne pas déconnecter les différentes parties de ce mouvement. Pour illustrer son propos, la première partie de l'ouvrage va donc s'appuyer tout d'abord sur le développement du principe dit du "Jukozo" ou bien la structure flexible, terme originellement utilisé pour l'architecture et notamment les constructions réalisées dans l'optique de subir des tremblements de terre au Japon. L'utilisation de ce terme dans les arts martiaux doit donc évoquer aux lecteurs un parallèle entre son corps et ces vieilles pagodes en bois capables de supporter les plus puissants séismes du fait qu'elles sont principalement constituées d'infimes parties interconnectées entre elles mais totalement flexibles et donc en capacité de s'adapter aux mouvements de terrain les plus violents.

"L'idée de Jukozo, va encore préciser l'auteur, est quelque chose que j'ai réalisé comme essentiel dans l'étude du corps humain afin de se rapprocher du niveau des maîtres de légende."

Ainsi, tous les systèmes présents dans le corps humain sont "jukozo", des 206 os du corps au système sanguin, musculaire, articulaire etc... On peut donc en déduire que seuls leurs interconnections dans un mouvement unifié fait naître un mouvement réellement en harmonie appelé Rendo par Hino Akira senseï (ou mouvement connecté/interconnexion avec le corps entier). Dans les Budo, les éléments complémentaires à ce principe sont irimi ou mikiri (n.d.a : grossièrement il s'agit de "juger l'attaque puis la laisser passer en l'esquivant sur une trajectoire la plus courte possible") mais l'auteur constate toutefois que dans les arts martiaux ou même dans le domaine sportif, certains pensent avoir l'impression d'une flexibilité articulaire du fait probable de leur entrainement ou de leur souplesse. Cependant, la plupart d'entre eux n'utilisent en réalité pas Jukozo, ce qui veut dire que la flexibilité de leurs articulations n'est pas nécessairement liée à un mouvement ou l'entièreté du corps est interconnectée.

Souplesse, adaptabilité, absorption ne signifient donc pas pour Hino senseï que le corps est unifié dans un seul et même mouvement...

...Nous entrons là dans toute la subtilité du Hino Budo et une sorte de "mystère" entourant son enseignement. Différents exercices sont proposés pour appréhender une infime fraction de cette sensibilité sans cesse en mouvement. Attraper une balle à différents stades de vélocité, déséquilibrer un partenaire à l'aveugle lors d'un mouvement non déterminé en absorbant celui-ci, utiliser le plein potentiel de sa cage thoracique etc...

Le lecteur parvient alors au second "principe" du Hino Budo que j'ai moi même découvert en stage et que je continue d'explorer de mon coté tant je l'ai trouvé pertinent, utile et je l'avoue, terriblement efficace. Il s'agit d'ailleurs plus d'un point spécifique du corps que d'un véritable principe en réalité. Hino senseï nomme ce point Kyokotsu, deux centimètres au dessus du plexus solaire, dans la partie la plus base du sternum.

Contrôler ce point en particulier est le sacerdoce du Hino budo pour relier la plupart des mouvements du corps entre eux. Aligner ce point avec les hanches et "le centre" ou hara plus fréquemment évoqué en Aïkido permet de réaligner la ligne centrale du corps et de maintenir un mouvement puissant, naturel et plus efficient que la moyenne normale. On atteint alors "Taïkan" que j'expliquerais ici comme l'augmentation de nos capacités naturelles ou la réelle efficience du mouvement.

Bien entendu, contrôler ce point nécessite de maintenir un certain contrôle sur les tensions conscientes et inconscientes de son propre corps et, chaque artiste martiale ou sportif le sait, ce simple fait est le travail de toute une vie.

Développer toutefois la sensation de ce point est un exercice courant qu'à titre personnel, j'ai pu expérimenter en partie tout en constatant des résultats visibles sur ma posture et sur ma capacité à "repousser" mon maître dans certains cas où je me trouvais à devoir lui appliquer une technique.

Appréhender ce réalignement peut se faire via différents exercices proposés là aussi dans l'ouvrage d'Hino senseï, certains ne sont pas sans rappeler des exercices au sol que j'ai déjà pu pratiquer en Aïkido Kishinkaï mais également dans les échauffements d'Aïkido plus "classiques". Bien dommage toutefois que ces gestes soient exécutés souvent sans savoir "pourquoi" ils sont utiles pour le développement du corps dans sa globalité à un autre niveau.

 

(source : Aïki-kohaï)

 

Tenshinkei, transfert et poids du corps :

Une des choses que je n'avais pas réellement compris dans les déplacements d'Hino senseï (et notamment sur certains des nombreux clichés dont je dispose de lui), est sa capacité à projeter son poids tout en allégeant totalement les autres parties de lui-même. Imaginez-vous tenir une boule de pétanque dans la main puis la lancer de toutes vos forces...

...Hino senseï devient cette boule de pétanque. Le reste du poids de son corps n'est qu'une infime partie de l'équation comme l'élastique d'une fronde ne sert qu'à projeter le projectile de la fronde dans un mouvement.

C'est ce transfert du poids du corps qui devient puissance. Il ne s'agit pas de force, il ne s'agit pas d'effort musculaire mais d'une optimisation d'un mouvement où la gravité entraine ce dernier de façon exponentielle. Rien à voir avec la magie, cet entrainement ressemble plus à du "zen en mouvement" puisqu'il s'agit d'être conscient partout sans pour autant être là d'une façon spécifique, en s'attardant sur un contrôle, une saisie, un déplacement, un effort musculaire particulier.

La première porte ouverte à ce développement du corps (et la plus simple) est, selon Hino Senseï, par un mouvement du corps en translation/torsion ou en "spirale" appelé Tenshinkei. Nous arrivons donc aux différents exercices que vous connaissez sans doute pour les avoir observer en stage, en photo ou sur différentes vidéos. On peut voir le maître se faire saisir par un (ou plusieurs) élève(s), "tordre" son corps pour se libérer puis générer une grande force par ce mouvement.

Je n'avais pas non plus compris sans lire cet ouvrage la finalité complète de ces mouvements dans le cadre d'un art martial si ce n'est "vaincre le fort" avec un minimum de force. Mais il s'agit avant tout d'alignement et non de relâchement comme je le pensais ainsi qu'un certain niveau de perception indispensable pour un contrôle réel du Kyokotsu.

Il est intéressant d'ailleurs qu'Hino senseï précise dans son ouvrage que la découverte de ce point et de son efficacité ne vient pas de son entrainement avec un maître en particulier mais bien d'un hasard heureux issu d'un travail avec un athlète de canoe...

Autre détail intéressant, l'auteur évoque également le travail spécifique du "coude" et notamment sur un point particulier. On comprend qu'il s'agit avant tout d'un travail destiné à maîtriser par ce point un mouvement de bras plus efficient, à même de prolonger celui de la cage thoracique et notamment dans de nombreuses techniques martiales et plus particulièrement l'atemi...

...Mais revenons sur les principes du Tenshinkei car j'ai instantanément compris la métaphore utilisée dans l'ouvrage sans connaître profondément ce travail. Hino senseï explique la nature du Tenshinkei en comparant le corps humain à...un fusil où la puissance représente la balle expulsée par les différents mécanismes du fusil en tournoyant à travers le canon de l'arme. On comprend ainsi plus correctement que pour que la puissance soit correctement générée, différents mécanismes doivent être mis en action avant d'utiliser Tenshinkei pour optimiser cette puissance. A noter que si cette puissance utilise les muscles, il ne s'agit pas de puissance musculaire...

...On comprend ainsi plus correctement pourquoi l'Aïkido ne doit pas utiliser de force (générant souvent des interprétations incorrectes) sans pour autant réaliser un mouvement efficace sans l'utilisation des chaines musculaires.

Hino senseï va d'ailleurs préciser dans l'un des passages les plus intéressants de son ouvrage technique que les trois éléments du Tenshinkei sont appliqués dans différentes techniques d'Aïkido et de jujutsu. Gozo Shioda senseï (fondateur de l'Aïkido Yoshinkan) ayant pour habitude, selon lui, d'expliquer ces trois éléments comme "le pouvoir de la concentration" si j'ai bien compris.

 

(source : Aïki-kohaï)

 

Génération de puissance :

Sans aborder dans les détails les différents principes, schémas, et exercices développés très succinctement ici-même, la deuxième partie de l'ouvrage est principalement destinée à expliquer "comment générer ensuite de la puissance/force" en utilisant les bases déjà évoquées par Hino senseï.

J'ai trouvé très intéressant le principe de "puissance optimale" ou Hakkei (le mouvement du corps transformé en puissance) déjà développée en première partie via des exercices destinés à stimuler le haut du corps. De nombreux éléments sont également abordés dans cette seconde partie pour utiliser ces principes avec le bas du corps (les genoux, les pieds, le centre, les hanches etc...) en créant un déplacement et/un déséquilibre.

Gozo Shioda, et Kyuzo Mifune sont deux artistes martiaux régulièrement cités dans ces paragraphes comme des maîtres en la matière, profondément observés et étudiés par Hino Akira senseï.

Le "Suri-ashi", principe commun à tous les Budo (Kendo, Judo, Karaté et Aïkido) qu'on peut grossièrement traduire par des "pas trainés" prend une toute autre dimension dans l'ouvrage d'Hino senseï. L'analyse qui en est faite ici précise qu'il s'agit sans doute d'une interprétation incorrecte d'un travail de connection des hanches et des pieds.

Ainsi, Hino senseï suppose qu'en observant les déplacements de leurs pairs plus avancés qu'eux dans les arts martiaux, beaucoup partent du principe qu'il s'agit d'un pas et non d'un mouvement où les jambes sont principalement entrainées par le haut du corps dans le but d'obtenir un déplacement et une distance correcte. Suri-hashi n'est donc pas...un pas à proprement parler.

Les genoux et les hanches étant supposées relâchées pour obtenir cette qualité de mouvement, j'en déduis qu'il est impossible que sa finalité soit l'ancrage au sol. Je comprends donc mieux mon erreur quand j'évoquais dans mon compte-rendu sur un stage d'Hino senseï la façon étrange dont...il s'ancre au sol.

Moi même, je me donc suis trouvé dans la position de l'étudiant observant le maître et pensant à tord qu'il bouge avec les pieds fermement ancrés alors que ses pieds et ses genoux sont entrainés par le haut du corps. Je ne pouvais donc pas comprendre réellement la teneur de sa proposition à l'époque...

 

(source : Aïki-kohaï)

 

Conscience et inconscience :

Cette avant dernière partie est la partie finale que j'aborderais dans ce billet en conclusion. Il s'agit avant tout de développer dans cet excellent ouvrage une conscience de nous-mêmes et des autres au delà des différentes techniques, principes et méthodes évoquées plus haut.

Hino senseï écrit cette phrase que je souhaite partager avec vous "soit vous pratiquez juste pour apprendre des techniques ou vous souhaitez vous développer vous-même afin d'atteindre le niveau de la technique".`[...] De ce point de vu différent, une attitude où je pense "que je suis capable de faire" peut entrainer échec et déception une fois que vous réalisez que vous ne pouvez pas. Cependant, si vous êtes conscient de cette incapacité, l'échec n'est plus un tourment, mais quelque chose qui doit seulement arriver."

Le message est clair. Quelque soit le challenge et le mur à franchir, il est important de conserver un état d'esprit correct où l'inconscient va s'exprimer avec le corps et mettre ainsi systématiquement en échec celui-ci. Percevoir et se percevoir devient une sorte de principe global de "la méthode Hino" et j'en comprends la finalité par ce seul exemple non pas tiré de l'ouvrage d'Hino senseï mais bien de mon expérience personnelle.

Un esprit craintif va créer des mouvements en rapport avec cet état d'esprit. De façon inconsciente, le corps va craindre l'attaque et le mouvement du partenaire. Il ne va pas résister, ni accepter mais seulement craindre.

C'est ainsi que j'ai commencé les arts martiaux il y a bien longtemps et je ne comprenais pas. Je suis donc heureux de retrouver, à travers les exemples personnels d'Hino senseï que je vous invite à découvrir dans cette oeuvre renversante, les challenges que lui aussi à dû dépasser pour apprendre la même chose que nous tous.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Actualités-Nouveautés, #L'oeil du kohaï

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