Chroniques de Masamichi N°6 : Héritage et transmission

Publié le 13 Septembre 2017

Portes ouvertes au Korindo, (photo : Claude Perrain, source : Coll. Noro)

Portes ouvertes au Korindo, (photo : Claude Perrain, source : Coll. Noro)

Ndl : Cet article est initialement paru dans le hors série de Dragon Magazine spécial Aïkido N°16. Vous trouverez dans cette version pour le blog très peu de différence. Il est également possible que je rajoute des précisions, erratum, rectifications et des photos inédites pour que la chronique soit la plus complète possible (sans être forcément parfaite pour ceux qui "étaient là" bien sur). Bonne lecture.

 

Alors que nous arrivons aux portes de la « période moderne » de l’Aïkido français sous l’égide majoritaire des deux fédérations agréés, le « groupe Noro » opère une nouvelle mutation en déménageant dès 1991 son dojo principal dans le 10ième arrondissement de Paris, boulevard de Strasbourg. Le Centre Noro Masamichi devient désormais « Centre International Noro Kinomichi » et se présente à la fois comme l’école des cadres de la nouvelle discipline fondée par Masamichi Noro mais aussi un nouvel outil de développement dédié à cet art à travers le monde.

Pour les pratiquants de cette époque désormais « Kinomichistes » et non plus simplement transfuges de l’Aïkido, il s’agit surtout du « Dojo de la fontaine », un espace tout en hauteur aménagé autour d’un appartement haussmannien resté dans le souvenir pour ses extérieurs et ses grands miroirs que des observateurs curieux découvrent encore sur quelques vidéos toujours disponibles. Masamichi Noro peut y enseigner en demeurant en seiza, dos à l’ancienne cheminée, incarnant le feu de cet âtre immobile autour de ses élèves aux tenues distinctes de l’Aïkido depuis maintenant 1985.

Dans les années 90 le groupe Noro en lui-même se développe dans une logique de transmission, de diffusion et d’affirmation de soi. A ce sujet dès 1992 parait aussi l’ouvrage de Daniel Roumanoff avec l’accord de son maitre, intitulé « La pratique du Kinomichi avec maître Noro ». Ce dernier en signera d’ailleurs la préface. Il est à noter qu’il s’agit du premier ouvrage officiel traitant de la discipline avec certaines composantes techniques et de nombreux explicatifs à propos des principes. On peut citer notamment le travail de contact, la relation terre-homme-ciel ou bien la spirale et ses composantes. Majoritairement destiné aux pratiquants de cet art, l’ouvrage ne questionne pas moins ceux qui pratiquent toujours l’Aïkido et peuvent y trouver de très nombreux points communs sur des sujets transversaux.

 

Maître Noro au dojo de la Fontaine (photo : Michi Noro, source : Coll. Noro)

 

A ce sujet passionnant mais complexe de la relation entre Aïkido et Kinomichi, de nombreuses « pistes » de réflexion existent.

En effet le Kinomichi est désormais une discipline « issue de l’Aïkido » pour les profanes et administrativement distincte selon le souhait de son fondateur. Cette séparation consommée sur certains plans est toutefois à nuancer pour un observateur averti. Dans le microcosme de l’Aïkido européen, un débat intense subsiste toujours depuis les années 1980 sur la nature exacte des partis pris du maître et sur la frontière entre ces deux arts.

Précisons tout d’abord que lorsque Maître Noro est interrogé sur le sujet à cette époque et bien plus tard au crépuscule de sa vie, il prononcera souvent cette phrase énigmatique « Parfois on me demande pourquoi j’ai arrêté l’aïkido. Je n’ai pas arrêté. » Ajoutons ensuite qu’un certain nombre de témoignage de maître Noro de cette période indiquent clairement une volonté de poursuivre la transmission de l’Aïkido comme si le Kinomichi était son simple prolongement et non un art hermétiquement séparé. Il dira notamment à ce sujet « Ce que j'ai vu ce premier jour auprès de mon maître [Moriheï Ueshiba] marque le début véritable du Kinomichi ».

Ajoutons enfin à cela que la structure technique du Kinomichi prenant forme peu à peu sur la base de séries d’initiations rappelle d’autres « initiations » des précédents dojos du maître, où Masamichi Noro et ses instructeurs enseignaient encore l’Aïkido. Les élèves progressaient alors de cours en cours en suivant ces paliers spécifiques jusqu’aux enseignements les plus avancés.

Comme pour affirmer ce lien plus étroit qu’il n’y parait, joignant le geste à la parole, le maître poursuivra aussi une collaboration intense avec certaines instances de l’Aïkido dans différents événements.

Le premier de ce geste fortement symbolique intervient dès 1995 lors de la commémoration du 30ième anniversaire de l’Aïkido en Allemagne (n.d.a : notons la prestation déjà remarquée de Noro senseï pour le 20ième anniversaire). En parallèle de nombreuses démonstrations d’experts de l’Aïkido comme Katsuaki Asaï (n.d.a : l’organisateur), Hiroshi Tada, Yasuo Kobayashi, Hideki Hosokawa et sous l’œil vigilant de Kisshomaru Ueshiba déjà fortement affaibli ainsi que d’un gymnase plein à craquer de budokas de tous les horizons, Masamichi Noro senseï présentera non pas une démonstration mais une série de démonstrations à la fois avec son ami de toujours (n.d.a : Katsuaki Asaï) mais aussi avec ses propres élèves.

 

Asaï sensei et Noro senseï, Deux amis inséparables (source : coll.Noro)

 

Arrêtons-nous d’ailleurs sur les mouvements exécutés par les deux maîtres lors d’un échange mémorable en Jo dori où Masamichi Noro est tout d’abord uke de Katsuaki Asaï lors d’une spirale évoquant fortement une technique du Kinomichi pour terminer le mouvement en tant que tori sur des techniques d’Aïkido. Il semble là que les deux disciplines s’entremêlent et, parfois, se confondent sans heurts démontrant à la fois que le fondateur du Kinomichi reste un géant de l’Aïkido tout en exposant à tous une évidence profonde : Aïkido et Kinomichi sont comme Yin et Yang dans une même spirale tandis que la foule se lèvent au diapason du maître.

L’une et l’autre des disciplines sont porteuses d’une même âme, d’une même technique et oeuvrent dans un même but. Il s’agit à nouveau d’une réponse très précise aux détracteurs de Maître Noro autant qu’un message adressé aux instances de l’Aïkido qui sera d’ailleurs parfaitement reçu.

Dès l’année 1996, les liens entre les deux arts s’approfondissent avec une nouvelle série de visites de maître Noro à l’Aïkikaï de Tokyo (n.d.a : précisons-là aussi que le maître n’a jamais cessé ses visites), Centre Mondial de l’Aïkido. La recherche de maître Noro est désormais parfaitement et publiquement connue et reconnue par la lignée du fondateur de l’Aïkido et « la maison mère ». Cette intégration se poursuit à l’échelle nationale dès les années 2000 avec l’intégration du Kinomichi en tant que discipline affinitaire dans l’une des deux fédérations agréées, s’ensuit également la création de la K.I.I.A (Kinomichi® International Instructors Association), structure internationale regroupant les instructeurs de la discipline. Ces événements politiques sont à nouveau la preuve d’un développement à la fois conjoint, harmonieux mais habilement séparé entre les deux budos.

Cette même année 1996 parait d’ailleurs le livre de Raymond Murcia sous la supervision de Masamichi Noro et intitulé « Kinomichi : Du mouvement à la création ». Il s’agit là d’une présentation approfondie des techniques de la discipline et une analyse de ses grands principes constitutifs. L’œuvre remarquable traite ainsi de la respiration, de l’ouverture, de l’étirement, du contact, de la spirale, la verticale etc...

 

Abbaye de L'Arbresles Stage été 85 ou 87

 

L’année 2000 est enfin l’année de la maturité pour un Kinomichi désormais doté de tous les atouts nécessaires à son développement au long court. Il est à noter également le transfert du « dojo central » du Centre International Noro Kinomichi vers le 17ième arrondissement de Paris. Intitulé Korindo Dojo en hommage discret à la mère de maître Noro, le dojo du maître est installé en fond de cour, boulevard des Batignolles. A l’horizon, le sacré cœur y accueille les pratiquants à l’entrée ou à la sortie de l’entrainement dans cet espace plus intime que les dojos précédents mais toujours habité d’une présence particulière. Comme les autres dojos historiques de Masamichi Noro, le Korindo continuera d’accueillir à la fois le cœur du Kinomichi et les plus grands noms de l’Aïkido mondial.

Nul ne sait encore qu’il s’agit là des treize dernières années de vie du maître, toujours attentif à la transmission de « Son » Kinomichi autant qu’à lancer son ultime impulsion pour l’avenir afin de créer une discipline ouverte. Gageons que Masamichi Noro est sans doute conscient qu’il doit désormais aussi composer avec un équilibre délicat entre l’autonomie de sa discipline et les rapports cordiaux qu’il entretient maintenant avec un Aïkido français majoritairement sous tutelle de l’état.

En février 2004, le maitre décide de participer aux 20 ans de la Fédération Français d’Aïkido, d’Aïkibudo et affinitaires qui accueille notamment Moriteru Ueshiba, devenu le 3ième Doshu de l’Aïkido le 4 janvier 1999 suite au décès de son père. L’évènement est notable en France car il accueille presque 3000 participants et invite également Nobuyoshi Tamura, tête de file de la Fédération Française d’Aïkido et de Budo aux cotés de Christian Tissier. Il s’agit d’un des plus grands rassemblements de pratiquants d’Aïkido jamais vu en Europe et le stade Charlety dans le 13ième arrondissement de Paris est littéralement plein à craquer de Budoka de tous les horizons.

Dès l’année suivante, à Nanterre, Christian Tissier et Masamichi Noro sont à nouveau réunis lors d’un grand stage organisé par l’association Hakki dont les bénéfices sont destinés aux 220 000 victimes du Tsunami du 26 décembre 2004.

 

Asai sensei, 2nd Doshu, Tada sensei, Noro sensei et Kobayashi sensei

juin 95 (source : coll. Noro)

 

Alors que le maître continue d’être invité à présenter partout sa discipline, il accueille aussi en 2007 à l’occasion du congrès de la Fédération Internationale d’Aïkido le 3ième Doshu Moriteru Ueshiba dans son propre dojo ainsi que plusieurs maîtres japonais dont Isoyama sensei à l’initiative de la FFAAA.

Arrêtons-nous enfin en 2011, dernière grande apparition publique du maître, présent à la 5ième Nuit des arts martiaux traditionnels (NAMT) pour célébrer les 50 ans de son arrivée en France avec l’ensemble du monde des arts martiaux. Beaucoup des nouveaux et des anciens élèves sont réunis pour lui rendre hommage qu’ils soient pratiquants d’Aïkido, du Kinomichi ou même des deux à la fois. Pour cette série de démonstrations publiques en son honneur, après 50 ans d’un dévouement hors du commun, maître Masamichi Noro est trop affaiblit pour monter sur la scène. Souffrant depuis quelques années d’une affection respiratoire, il s'est peu à peu retiré de la vie publique afin de se consacrer à sa propre santé. Si la plupart de ses proches sont conscients que le maître n’est pas éternel, la vérité se fait peu à peu comprendre dans les esprits dans un ultime message destiné à tous.

Cette soirée là, le Kinomichi était représenté non pas par Maître Noro en personne mais à travers lui, son fils cadet, Takeharu Noro, successeur de son père. Mis en valeur par ses pairs présents avec lui sur le tatami, Takeharu apparaît comme la continuité mais aussi, rappelons-le, le gardien qui demeure sur la voie pour préserver l’étincelle offerte à tous.

Qui pourrait aujourd’hui imaginer un Aïkido se poursuivant sans la famille de son fondateur ? Noro senseï ne répétait-il pas à ce sujet « L’Aïkido, c’est la famille Ueshiba ! » ? A mon sens, il en est de même pour le Kinomichi de maître Noro comme le précise justement Georges Lamarque dans son ouvrage « Du Zen au Kinomichi » en rédigeant ce passage connu et repris par d’autres experts comme Léo Tamaki : "Takeharu Noro s'est placé aujourd'hui sur les traces de son père avec une indiscutable sincérité et tous ceux qui ont voué une partie de leur existence à Sensei sont tenus d'aider le fils, s'ils veulent confirmer au père l'indéfectibilité de leur attachement."

 

Maître Noro au Korindo (photo : Claude Perrain, source : Coll. Noro)

 

A ce stade de nos chroniques, il ne s’agit pas de défendre l’épopée du maître qui s’impose à tous en un demi-siècle de travail acharné mais bien de perpétuer l’œuvre qu’il transmet suivant son souhait et celui de son successeur. A la lueur des paroles de Georges et sans mettre plus en avant d’avis personnel, je demeure convaincu que nul ne saurait défendre la discipline de Masamichi Noro sans apporter soutien et concours à sa famille, ses proches et plus particulièrement son fils totalement engagé sur le même chemin que lui.

Arrêtons nous d’ailleurs sur cette notion de famille si chère à l’esprit Japonais et particulièrement à maître Noro. La famille demeurait une composante essentielle de son héritage, comme une sorte de colonne vertébrale sans laquelle rien ne pouvait se tenir pleinement sur ses deux pieds. Sur ce dernier point, je rapporterais d’ailleurs le propos très simple de Nguyen Thanh Thien datant de 2012 entendant le maître dire à ses instructeurs dans son dojo « Excusez-moi. Vous êtes mes élèves mais, maintenant, je dois m’occuper de mon fils, c’est ma famille. ».

Maître Noro nous quitte le 15 mars 2013 à 12h42. Il avait 78 ans dont plus de 50 ans passés sur le sol Français à promouvoir la discipline de Moriheï Ueshiba, y compris après la création du Kinomichi. Le maître repose au cimetière de Montmartre où sa famille, ses amis, ses élèves et leurs proches continuent de nos jours de lui rendre un hommage vibrant au son de chants, de poèmes, d’instruments de musique, de prières et parfois même, de sourires. Comme si l’esprit du senseï n’était jamais parti bien loin du Sacré-Cœur. Comme si ce dernier continuait d’habiter Paris, de parcourir ses rues, et d’observer.

Est-ce là le sens profond du message délivré par Masamichi lorsqu’il déclarait « Au-delà du KINOMICHI, j’aimerais créer le KISHINDO, l’énergie du cœur. Ce sera la deuxième étape. Nous chercherons ce qu’est le cœur. Le monde entier parle du cœur mais personne ne sait répondre.» ?

Malgré son rôle majeur dans le développement de l’Aïkido dans le monde, malgré ces humbles chroniques qui ne représentent qu’une vérité parmi tant d’autres, la place dans l’histoire officielle de Masamichi Noro ne prend souvent que quelques lignes…

…En revanche, là où le maître a touché en plein cœur les budokas de tous les horizons et de tous les pays, son souvenir demeure vivant bien au-delà de lui-même. A l’image d’une démonstration de Kinomichi de Takeharu Noro dès l’été 2013 sur un air de Tango Virtuoso pour le sourire et la joie de vivre, souhaitons que cet éclat soit conservé pour longtemps.

C’est là sans aucun doute le souhait de maître Noro qui, à ce sujet, ne disait-il pas : « J’ai envie de vous communiquer de ne transmettre que les choses bonnes pour l’aïkido, surtout ne donnez pas suite aux querelles. L’aïkido mérite mieux que ça, doit s’élever, pas s’abaisser. »

Maître Noro (photo : Claude Perrain, source : Coll. Noro)

Merci maître, pour continuer de nous émouvoir.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Chroniques de Masamichi

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Commenter cet article

Roger Maurice 28/05/2018 19:00

Merci pour cette belle chronique

Aïki-Kohaï 04/06/2018 10:53

Merci pour votre intérêt :-)

Pierre