Expérimenter l'incroyable et le superficiel

Publié le 8 Juin 2017

Maître Kuroda Tetsuzan (Photo : Aïki-kohaï)

Maître Kuroda Tetsuzan (Photo : Aïki-kohaï)

Lorsqu'on débute l'apprentissage des arts martiaux, on acquiert bien souvent la certitude d'avoir tout compris. Après quelques milliers de répétitions, les mouvements apparaissent assez clairement pour nous donner l'illusion qu'il s'agit de leviers, de frappes ou de déplacements qu'on juge parfois acquis.

Cette sensation est pourtant totalement erronée mais, sans avoir vu et/ou expérimenter l'incroyable, nous sommes alors persuadés du contraire.

C'est parfois pire lorsque nous sommes confrontés à des pratiques dites "incroyables". Parce que ces pratiques paraissent "fausses" pour la majorité des pratiquants. Les préjugés bien installés font que nous sommes incapables d'y "croire" sans avoir pu expérimenter "directement" ou "indirectement" leur efficacité réelle.

Je ne peux pas blâmer mes pairs débutants ou même les pratiquants plus expérimentés sur le sujet. Nos habitudes de pratique, le monde martial "moderne", l'hyper accessibilité du savoir en ligne, la multiplicité des théoriciens des arts martiaux sont autant de facteurs pour faire de nous des pratiquants blasés.

Les dernières générations de pratiquants sont d'ailleurs surexposées aux vidéos, aux photos, aux articles, à des connaissances que, globalement, ils ne maîtrisent pas toujours ou ne comprennent pas entièrement (n.d.a : je n'ai moi même pas la prétention de croire que je connais un dixième du nécessaire) et font qu'ils demeurent souvent dans une confusion certaine entre ce qu'ils pensent savoir et ce qu'ils voient réellement se passer.

C'est pour cela qu'il est impératif d'expérimenter l'incroyable et le superficiel pour juger d'une différence de niveau dans la pratique.

Est-ce que des maîtres incroyables existaient ? Très certainement si j'en crois les récits à propos de Sokaku Takeda, Moriheï Ueshiba, Okamoto Seïgo ou encore Sagawa Yukiyoshi.

Le fait le plus important est surtout que certains maîtres "incroyables" existent encore et diffusent leur pratique.Il est également possible de les observer de près.

Jusque là, je n'ai reçu qu'une infime expérience en la matière et je m'estime pourtant très chanceux par rapport à la plupart. Je suis également reconnaissant car je n'aurais jamais pu accéder à ces maîtres sans le concours d'autres maîtres.

J'ai été témoin, je peux le dire, de techniques incroyables en observant tout d'abord Hiroshi Tada shihan. J'ai vu ainsi de près un "vieil homme" de plus de 80 ans projeter sans force des uke que j'estime "difficiles". Je n'ai pas été touché directement par le maître mais j'ai été conscient de sa puissance, de sa mobilité, de sa finesse et d'une qualité de travail que j'estimais impossible jusque là pour un homme de cet âge.

Dans le même sens, j'ai pu observer la technique du maître Yuan Zumou, lutteur traditionnel agé de 76 ans et  Alain Floquet, fondateur de sa propre discipline (l'Aïkibudo) sur la base des enseignements reçus par Mochizuki Minoru, Sugino Yoshio et Takeda Tokimune.

J'ai été également témoin, je le redis souvent, de techniques incroyables en m'initiant au Hino Budo avec Hino AKira. Je dois avouer que je ne jugeais pas les mouvements exécutés de l'ordre du possible en observant le maître sur ces vidéos.

En étant manipulé par le maître lors d'un stage, en le regardant mobiliser des lutteurs charpentés sans le moindre effort apparent, je me suis rendu compte qu'il était possible de réaliser une telle technique.

J'ai pu observer de près deux autres maîtres d'exception à savoir Kuroda Tetsuzan du Shinbukan et Tobin Threadgill du Takamura Ha Shindo Yoshin Ryu.  Je n'ai pas eu la chance "d'être touché" par la technique de ces enseignants mais j'ai pu observer leur travail assez longtemps pour voir quelque chose d'incroyable.

J'ai vu également Tobin Threadgill immobiliser un pratiquant et le projeter sur un simple contact. Ce pratiquant, élève de Léo Tamaki, n'est absolument pas du genre à s'écrouler tout seul. J'ai également "vu" Kuroda Tetsuzan en pleine action et je dois dire que je n'ai jamais expérimenté une séance photo aussi difficile de toute ma vie. 

Je m'explique :

Je travaille depuis plusieurs années à la NAMT en tant qu'"envoyé spécial". J'ai la chance d'être autorisé partout avec beaucoup de bienveillance et je peux accéder aux balcons très étroits sur l'arrière de la scène où j'ai la possibilité d'ailleurs de  filmer et/ou réaliser les photos que vous connaissez. C'est également sur ces mêmes balcons que j'ai fait la rencontre "physique" avec maître Kuroda déjà conté dans le colonnes du blog.

Ce dernier est pourtant le seul pour qui "capturer" les mouvements sur scène en 2016 fut un véritable calvaire. Le maître se déplace avec une particularité que, peut être, quelques photographes habitués de tatamis vont ressentir comme un simple inconfort. Pour ma part, je l'ai vécu comme une véritable épreuve car le maître glisse plutôt qu'il se déplace et il est très difficile de prévoir un angle adéquat dans lequel il va se trouver car...il ne s'y trouve jamais complètement :-).

Prendre en photo Kuroda Tetsuzan c'est comme tenter de capturer un nuage en macro au téléobjectif. Là où la sensation d'immobilité semble visible de loin...on se rend compte de près qu'il y a du mouvement...

Ainsi, même sans être touché par le maître, on peut voir que quelque chose de spécial se passe sur le tapis.

Toutes ces maigres expériences pour un débutant permettent de contextualiser sa propre pratique. On peut ainsi en comparant un mouvement plus superficiel, se rendre compte à la fois de la quantité de travail nécessaire pour combler le fossé entre ces maîtres d'exception et un pratiquant lambda mais aussi redescendre sur terre.

Un mouvement jugé souvent basique comme Ikkyo peut s'avérer en surface un simple contrôle ou alors devenir une technique très subtile capable d'arrêter un homme à pleine puissance dans sa course.

Mais comment savoir sans faire l'expérience de l'excellence et le comparer au superficiel ? Bien sur, malgré tout cette sensation est subjective car de nombreux pratiquants peuvent parfois faire cette expérience tout en demeurant persuadé qu'il s'agit en réalité d'un faux. Je suis moi même passé une première fois devant une vidéo d'Okamoto senseï en me disant "impossible, c'est forcément une chorégraphie", sans savoir de quoi je parlais...

Pour cela et pour conclure mon propos, j'invite mes pairs débutants à se méfier de ce qu'ils pensent être acquis ou qu'ils jugent "simples" sur un tapis sans avoir vraiment expérimenté le spectre des possibilités corporelles offertes par une technique et l'avoir vu pratiquer au plus haut niveau.

L'incroyable existe. Il est encore possible de l'étudier et c'est une formidable motivation pour nous tous.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux

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christophe 12/06/2017 20:25

Article intéressant s'il en est.

J'ai relevé toutefois le cas exposé de Me Hiroshi Tada dont vous dites : "J'ai vu ainsi de près un "vieil homme" de plus de 80 ans projeter sans force des uke que j'estime "difficiles". Je n'ai pas été touché directement par le maître mais j'ai été conscient de sa puissance, de sa mobilité, de sa finesse et d'une qualité de travail que j'estimais impossible jusque là pour un homme de cet âge."
Si j'ai une très grande admiration pour l'homme et ce qu'il démontre à cet âge avancé, il ne faudrait pas perdre de vue que les uke difficiles que vous mentionnez ont également beaucoup de respect et de déférence vis à vis du Senseï et qu'il est absolument improbable qu'ils offrent à leur maître surtout en démonstration une difficulté qu'il ne pourrait pas gérer. Cela ne retire rien à Me Tada, mais, il est bien évidemment clair que les jeunes uke difficiles pourraient bloquer et rendre impossible toute démonstration au maître si l'idée leur en passait pas la tête. Ce qu'il y a d'incroyable chez Tada, c'est sa vigueur et sa mobilité rapportée à son age. Je ne crois pas pour ma part qu'il pourrait projeter ces ukes difficile sans que ces derniers ne se laissent faire un peu.

Aïki-Kohaï 13/06/2017 11:51

Bonjour Christophe,

Merci pour cette remarque.

Je ne peux pas juger en effet des difficultés posées par les uke habituels de Tada shihan. J'ai pu toutefois observer le fait que certains stagiaires appelés au milieu dans ses séminaires (pas forcément les uke "habituels" du maître donc) sont parfois très difficilement mobilisables du fait de leur gabarit et/ou lui posent des difficultés (y compris sans le faire exprès je suppose).

Le fait que ces difficultés soient gérées extrêmement facilement par un maître de cet age avec une énergie folle révèle tout de même d'une qualité incroyable de mouvement.

Pierre