Essai sur l'origine des armes en Aïkido

Publié le 14 Mai 2017

Schéma volontairement simplifié à propos de l'origine des armes en Aïkido (auteur : Aïki-kohaï)

Schéma volontairement simplifié à propos de l'origine des armes en Aïkido (auteur : Aïki-kohaï)

Ce n'est pas la première fois que j'étudie la problématique des armes en Aïkido afin de faire différents constats qui évoluent avec ma pratique et, je l'espère, ma progression. 

Ainsi, vous trouverez sur le blog déjà deux articles préliminaires à savoir :

-Le travail aux armes, fondamental ou accessoire ?

-Buki waza, s'initier au travail des armes.

Je dois avouer que je suis passé par toutes les étapes concernant la question des armes en Aïkido et notamment :

-le coté merveilleux de manier enfin un "sabre", un "bâton" ou un "couteau".

-le coté travail intense où j'ai cherché à pratiquer sans comprendre.

-le questionnement à propos de l'origine du travail et d'où cela venait et pourquoi.

-le constat que c'est souvent une sorte de "bordel organisé" où il est important de comprendre la nécessité d'être en cohérence avec le Tachi waza. 

Pour un débutant qui souhaite creuser la question, développer sa recherche à propos des armes et ne pas se contenter de répéter un exercice, je peux confirmer qu'il est quasiment impossible de disposer d'un fil rouge assez précis.

De même, je vous conseille souvent de vous rapprocher de vos professeurs sur le sujet mais ces derniers n'ont pas toujours les réponses que vous cherchez (et j'en suis le premier navré) parce que les armes en Aïkido, on ne le répétera jamais assez... c'est quand même "vachement" le fouillis...

...Alors ma dernière étude sur le sujet va donc peut être permettre d'aider à démêler un peu tout ça, en précisant toutefois qu'il ne s'agit ni d'un travail académique, ni de l'ouvrage d'un professionnel mais bien un tremplin vers des ouvrages et experts bien plus compétents et connaisseurs.

Vous trouverez ainsi non pas des notes de bas de pages pour chaque source mais une bibliographie sommaire des ouvrages utilisés pour mes recherches générales ainsi que des différents sites/blogs consultés.

Bonne lecture.

Propos introductif :

On ne peut pas se poser la question de l'origine des armes de l'Aïkido sans s'interroger sur la théorie dites "traditionnelle" de notre discipline déclamant en substance que : l'intégralité des techniques aux armes du fondateur de l'Aïkido est sortie "ex nihilo" ou presque de l'esprit, certes génial, de Moriheï Ueshiba.

Nonobstant le fait que certains experts comme Stanley Pranin, Ellis Amdur ou Christopher Li semblent avoir un avis sur la parenté des techniques aux armes observées sur les documents vidéos et photos d'O-senseï, des ressemblances "physiques" également observables semblent exister avec certains styles (sans certitude selon les cas)

Ajoutons à cela le fait que l'autre "théorie officielle" arguant que le "Taïjutsu" (n.d.a : la pratique à mains nues) de Moriheï Ueshiba serait "un art de synthèse" est régulièrement mise à mal par les connaisseurs et/ou les pratiquants de Daito-Ryu (dont Guillaume Erard, pratiquant francophone le plus pointu sur le sujet, je pense), on peut donc légitimement se demander si la science des armes d'O-senseï est construite sur des bases transmises par un (ou plusieurs ?) professeur(s).

Remonter à la source permet aussi de constater que l'enseignant principal de Moriheï Ueshiba, Sokaku Takeda, est lui-même un pratiquant de nombreux styles aux influences différentes, ayant été exposé très probablement à un panel varié de connaissances en So-jutsu, Kenjutsu, Bojutsu mais aussi Kusarigama et Naginata.

Cette plongée dans les racines des armes de l'Aïkido permet enfin de remettre en perspective sa propre pratique.

 

 

La genèse des armes de l'Aïkido : Les professeurs de Sokaku Takeda :

 

Comme déjà précisé en dans mon propos introductif, l'étude approfondie de l'histoire de Sokaku Takeda a été déjà analysée et passée au crible par des pointures. Vous trouverez à la fois des articles très complets sur le site de Guillaume Erard mais également de précieux indices et une chronologie détaillée de Stanley Pranin dans l'Aïkido Journal. Ellis Amdur notamment dans son ouvrage "Hidden In the Plain Sight" et Christopher Li sur le blog du Sangekai Aïkido ont été également prolixes sur le sujet, révélant une foule de détails.

Ainsi et pour ceux qui découvrent le sujet, il est important de préciser d'ors et déjà que Sokaku Takeda, plus encore que Moriheï Ueshiba, fut en contact avec beaucoup de professeurs d'arts martiaux et notamment des experts du travail aux armes durant tout son parcours d'experts. Difficile de dire si ces experts influençaient par la suite "son art" et si ces connaissances furent effectivement transmises quelques élèves mais les faits sont là.

Dès 1869, alors qu'il n'a que dix ans, le jeune Sokaku Takeda aurait étudié l'art de la lance Hozoin et plus précisément le style Hozoin Takada-ha Sojutsu avec Dengoro Kurokochi.

Même s'il n'existe pas de traces "concrètes" de cet apprentissage comme une licence d'enseignement ou un rouleau de transmission visant particulièrement ce style, plusieurs témoignages plus tardifs corroborent le fait que Sokaku Takeda savait combattre à la lance et notamment le plus rocambolesque datant de 1880. En effet, alors qu'il n'a que 21 ans, Sokaku Takeda s'entraîne à la lance au Sakai Dojo de Kumamoto (ville où disparut le légendaire Miyamoto Musashi) et perd deux dents lors d'un combat contre deux adversaires usant de véritables lances.

L'analyse de ce fait d'armes signalé par Stanley Pranin dans sa chronologie révèle à la fois que Sokaku Takeda disposait sans doute de connaissances solides pour se lancer dans un combat réel. Elle indique très probablement que Sokaku Takeda étudiait cette arme depuis assez longtemps (et très probablement avant l'entrée au Sakai Dojo) pour se lancer dans un combat pouvant entraîner la mort.

A partir de 1870, Sokaku Takeda aurait étudié l'escrime de l'Onoha Itto-Ryu au Yokikan dojo de Toma Shibuya à Aizu Bange-cho. Certaines sources précisent notamment que, par la suite, il aurait obtenu un certificat de cette école et le titre d'hanshi. (n.d.a : ce certificat et/ou ce titre n'étant très probablement obtenu que plus tard dans ce cas au vu du jeune âge de Sokaku à cette période bien qu'on reconnaisse souvent Sokaku comme "l'un des plus jeunes experts du clan Aizu" ou encore "Aizu no kotengu" le petit tengu d'Aizu).  Notons que ces faits sont toutefois critiqués (et notamment par Ellis Amdur) car il demeure de nombreuses incertitudes quand à la date où Takeda Sokaku reçoit cette formation ou le sérieux de celle-ci comme explicité également par Sagawa senseï. 

A partir de 1872, il devient uchideshi au dojo Jiki Shinkage-Ryu du célèbre escrimeur Kenkichi Sakakibara à Tokyo.

Là encore, Stanley Pranin précise dans sa chronologie que le curriculum de l'école inclut à la fois l'étude de l'épée mais aussi du baton, de la lance, de l'arc court, du kusarigama, du naginata ect...

Ces deux dates sont très importantes dans la mesure où elles sont probablement les années où le maître dû recevoir l'entrainement le plus complet et le plus intensif auprès d'experts et de combattants d'une qualité exceptionnelle.

Certains témoignages et notamment celui de la rencontre fortuite et bien plus tardive entre Minoru Mochizuki et Sokaku Takeda (raconté dans un ancien article de l'Aïkido Journal) révèle également que Sokaku Takeda connaissait assez Kenkichi Sakakibara pour connaître son dojo, son style et l'épée particulière qu'il employait pour se battre (une onaginata avec une lame ressemblant à celle d'une grande hallebarde).

Ellis Amdur dans son ouvrage déjà cité (n.d.a : HIPS) propose également la théorie que c'est précisément à ce moment que Sokaku Takeda est entré en contact avec une connaissance des armes d'un tout autre niveau. A ce sujet, il mentionne comme l'expliquera également Peter Goldsbury dans son analyse commentée de l'oeuvre d'Ellis Amdur, que "Sokaku avait l'opportunité de rencontrer (n.d.a : au dojo Jiki Shinkage-Ryu)  beaucoup de pratiquants expérimentés d'un grand nombre d'arts martiaux, donc en capacité de lui apprendre, de façon formelle ou informelle, une panoplie complète de techniques de combat et d'armes qui existaient dans le Japon de l'ère Meiji" (traduction de l'auteur de la page 103 d'Hidden In The Plain Sight).

Ce faisceau d'indice est corroboré par l'analyse de la chronologie détaillée de Stanley Pranin à propos de Sokaku Takeda qui relève par ailleurs qu'à partir de cette période, ce dernier a débuté les "combats réels" mais aussi et surtout les tournois de kenjutsu de haut niveau et notamment les célèbres Kankyo Gekkenkaï (tournois de kenjutsu autorisés par le gouvernement). Le premier est d'ailleurs présidé par Kenkichi Sakakibara en 1873.

Il est à noter qu'aucune trace ou mention du Daito Ryu Aïki-jujutsu de Sokaku Takeda où de séminaire à ce propos n'existe encore laissant à penser que Sokaku Takeda était un escrimeur et un lutteur amateur de sumo bien avant d'être le célèbre maître de Daito Ryu que nous connaissons.  Deux théories s'affrontent ensuite à propos du curriculum martial du maître.

En 1876, à la mort de son frère ainé, Sokatsu, le père de Sokaku Takeda (Sokichi Takeda) décide que Sokaku doit devenir prêtre pour succéder à son autre fils. Sokaku entre au temple de Tsutsukowake sous la tutelle d'un certain Chikanori Hoshina (également connu sous le nom célèbre de Tanomo Saigo).

Certaines sources affirment souvent que c'est via Tanomo Saigo que Sokaku Takeda a débuté l'apprentissage du Daito Ryu.

Ces sources sont souvent jugées moins probables car Sokaku abandonna très vite la prêtrise pour se joindre aux forces anti-gouvernementales de Takamori Saigo puis sollicita auprès de Kenkichi Sakakibara une lettre de recommandation à destination de Shunzo Momonoi (un autre escrimeur célèbre), maître de l'école de kenjutsu Kyoshin Meichi-ryu.

De même, Ellis Amdur dans son ouvrage "Hidden in the plain sight fait justement remarquer que (traduction de l'auteur de la page 73) "Tanomo, contrairement à d'autres nombreuses personnalités de cette époque, a une vie plutôt bien documentée. Même son journal a été préservé. Non seulement il n'y a pas de mention  pour le compte d'un tiers concernant son entrainement au corps à corps dans un art martial, mais il n'y a rien dans son journal indiquant qu'il ait pratiqué cela"

Il semble également que cette période soit aussi assez courte puisque Sokaku Takeda (alors dans la trentaine) se lance dans une série de voyage. La chronologie de Stanley Pranin ne suppose le début de son apprentissage supposé du Daito Ryu qu'entre les années 1891 et 1897 où il aurait plutôt acquis ses connaissances plutôt du fait de Sokichi Takeda lui-même plutôt que de Tanomo Saigo.

Lors cette période de formation, il est à noter qu'il est possible que Sokaku Takeda bénéficie également d'un enseignement aux armes (et probablement du style Ono-ha Itto ryu).

Ce qui est certain c'est que les célèbres séminaires de Daito Ryu de Sokaku Takeda donnés dans tout le japon commence tout de suite après 1897 (d'après l'eimeiroku, petit carnet où le maître notait tout sur ses élèves et sur les séminaires qu'il donnait). Sokaku Takeda se consacrera à priori à la transmission de cette discipline le reste de son existence.

Un seul fait reste en suspens à ce jour. En 1922, alors que Morihei Ueshiba est déjà l'un des élèves favoris de Sokaku Takeda, ce dernier lui décerne une licence officielle d'instructeur en Daito Ryu Aïki-jujutsu (Kyoju Dairi).

Stanley Pranin, dans sa chronologie, précise ensuite qu'à cette même période un rouleau de transmission de "Shinkage-Ryu" aurait été confié à Moriheï Ueshiba la même année. 

L'école Shinkage Ryu est parente du Jiki Shinkage-Ryu (n.d.a : plus précisément il s'agit aussi d'une "évolution" du nom de l'école qui a porté plusieurs dénominations différentes en plusieurs siècles. L'école portant effectivement le nom Shinkage Ryu à l'époque du 2ème et du 3ième soke au XVIème siècle), bien qu'aucun document photographié n'existe à ma connaissance, il est probable que ces techniques soient donc issues de l'enseignement de Kenkichi Sakakibara.

Elle témoignerait d'une connaissance approfondie du style de Kenkichi Sakakibara et d'une volonté de transmission.

Une autre possibilité existe, le Kyoshin Meichi Ryu de Shunzo Momonoi est une école fondée par Momoi Naoyoshi après avoir pratiqué le Toda-Ryu, l'Itto-Ryu, le Yagyu-Ryu et le Horiuchi-Ryu. Rappelons que toutes ces écoles parentes viennent principalement de la même branche des deux écoles de Kenjutsu issues du Kage-ryu et du Chujo-ryu, elles-même issues du Nen-ryu, fondé par le mythique Nen Ami Jion.

Il est possible (mais pas certain) que Sokaku ait transmis certaines techniques "mixtes" issues de l'ensemble des écoles qu'il avait fréquenté et des techniques apprises au contact de tous les experts qu'il avait connu au long de sa vie et non d'un seul. Ainsi en transmettant un rouleau dit de "shinkage-Ryu", peut être s'agit il d'une sorte de melting pot et non d'un rouleau de transmission officiel d'une école. Rappelons tout de même pour étayer cette théorie qu'il n'existe pas de trace physique à ma connaissance indiquant que Sokaku Takeda était en possession d'un diplôme d'enseignement ou de rouleaux de transmission offerts par tous les différents professeurs déjà cités (mais l'absence de preuve ne veut pas dire preuve de l'absence...).

Dans ce cas, il serait plutôt compréhensible que le maître choisisse de rester vague quand à la provenance de son art et souhaite même l'éluder de différentes manières. Il est également possible que, dans un soucis de justesse, Sokaku Takeda souhaite simplement la synthèse de ce qu'il connaissait, tout simplement.

Attention toutefois ! Un simple coup d'oeil comparatif des démonstrations actuelles de l'école Onoha Itto Ryu et Jikishinkage-Ryu oeuvre cependant en faveur d'une hypothèse totalement différente. De ma modeste analyse, on discerne bien plus clairement les similitudes entre l'Itto Ryu et le buki waza de Moriheï Ueshiba (reste à savoir si la pratique du fondateur est similaire à celle de son maître).

Eric Grousilliat précise également dans son article du 7 mars 2013 à propos des origines du Ono-ha Itto Ryu que "Sokaku étudia par la suite d'autres écoles dont le Jikishinkage ryu à Tokyo, au Sakakibara dojo mais ce sont des formes du Ono Ha Itto Ryu (modifiées par rapport à ce qui est enseigné dans la branche mère de Sasamori sensei par exemple) qu'il incorpora au cursus du Daito Ryu transmis à son fils Tokimune".

Il est également important de signaler enfin que Sokaku Takeda enseignait souvent "à la carte" lors de ses différents voyages. Certains de ses élèves évoquent également le fait qu'il était souvent nécessaire de "voler la technique" à leurs maîtres car il était clair qu'il ne devait pas expliquer dans le détail.

Citons par exemple Hiroshi Sagawa à propos de son frère Yukiyoshi SAGAWA, élève de sokaku Takeda ( Aïki shutoku e no michi, page 92) : "Mon frère était techniquement très fort et en plus il s’entrainait énormément. Il portait des geta spéciales en fer et travaillait avec un bâton. Il était extrêmement habile dans toutes les techniques de bâton. Je crois qu’il les a apprises en regardant maître Takeda".

A ce stade de notre essai, il semble clair que :

-90% de l'apprentissage du Taïjutsu de Morihei Ueshiba vient directement de Sokaku Takeda et il s'agit de Daito Ryu (bien que ce sujet ne soit pas traité directement dans cette étude).

-ce dernier semblait disposer d'un solide enseignement en buki waza principalement de l'école Jikishinkage-Ryu mais d'autres écoles dont principalement le Ono-ha Itto Ryu.

-le Ono-ha Itto Ryu a été incorporé au Daito Ryu (et par extension à l'Aïkido très probablement).  

-des techniques de "la branche Shinkage-Ryu" serait transmise (sans certitude aucune) à Morihei Ueshiba par Sokaku Takeda en même temps que sa licence d'enseignant de Daito Ryu. Aucune trace de transmission d'autres écoles d'armes à destination de Moriheï Ueshiba n'a été découverte à ce jour (à ma connaissance).

 

Les compétences aux armes de Moriheï Ueshiba :

 

Trois pistes sont d'ailleurs évoquées concernant les compétences aux armes du fondateur de l'Aïkido, élève "favori" de Sokaku Takeda.

La première piste est celle de Masakatsu Nakai, maître de Yagyu Shingan ryu. On précise souvent pour évoquer les compétences aux armes du fondateur et étayer le fait que l'enseignement de Moriheï Ueshiba ne vient pas uniquement de Sokaku Takeda qu'O-senseï aurait obtenu un certificat de maîtrise vers 1908. Quelques sources précisent également que le fondateur de l'Aïkido aurait étudié cette école sur la période allant de 1903 à 1908 mais cette théorie est régulièrement contestée.

En effet, la biographie officielle de la fondation Aïkikaï précise qu'en 1908 le fondateur a effectivement reçu une licence de Goto Ha-Yagyu Ryu Jujutsu de Masanosuke Tsuboi et non de Masakatsu Nakai. Il s'agirait donc plutôt d'un niveau intermédiaire et non un certificat de maîtrise.

De même, précisons également à propos de cette école (indisociable à l'origine du Yagyu Shinkage-Ryu) qu'il s'agit comme le Kashima shin ryu ou le Tenshin shoden Katori shinto Ryu d'un système global concernant la pratique des armes mais également du Taïjutsu (la pratique à mains nues). La biographie officielle de l'Aïkikaï précisant qu'il s'agit d'une licence en Jujutsu, il doit s'agir très probablement de techniques à mains nues et non aux armes.

Précisons enfin que cet enseignement est sporadique puisque Moriheï Ueshiba effectue à cette même période son service militaire dans le 61ème régiment d'infanterie de Wakayama où il apprend en revanche le Juken jutsu (combat à la baïonnette). Il est ainsi très probable que l'enseignement reçu à cette période soit demeuré complet.

La seconde piste est celle du rouleau de tranmission de 1922 évoqué par Stanley Pranin à propos des techniques de "Shinkage-Ryu" transmises par Sokaku Takeda directement à Moriheï Ueshiba.

On a pu voir qu'il s'agirait potentiellement d'un melting pot puisque Sokaku Takeda lui même n'a étudié majoritairement que le Jikishinkage-Ryu, l'Onoha Itto-Ryu, l'Hozoin Takada-ha Sojutsu et le Kyoshin Meichi Ryu et non directement l'école Shinkage-Ryu dont le style et le nom avait déjà évolué plusieurs fois (n.d.a : Kenkichi Sakakibara est le 14ème soke de l'école qui a effectivement porté le nom de Shinkage Ryu à l'époque du 2ème et du 3ème soke entre 1508 et 1602 soit bien avant la naissance de Sokaku Takeda). Il demeure donc peu probable qu'il s'agisse d'un certificat de maîtrise mais plutôt d'un rouleau évoquant certaines techniques bien précises dont la dénomination n'est pas connue.

On voit également que ce rouleau n'est pas spécialement connu contrairement au Kyoju Dairi (licence d'enseignement) de Daito Ryu effectivement transmis, photographié, disponible sur la toile et largement commenté depuis.

La troisième et dernière piste est celle de la garde hanmi (ou sankaku) caractéristique de l'Aïkido et qui diffère de la garde shikaku (ou carrée), que certaines sources évoquent comme provenant du Daito Ryu. Beaucoup d'experts s'accordent à dire que cette modification spécifique vient directement du travail aux armes de Moriheï Ueshiba.

Cependant, on peut constater que Stanley Pranin, Ellis Amdur ou Guillaume Erard semblent plutôt enclins à penser que cette modification vient de la pratique de la baïonnette que d'une technique en provenance directe d'une école d'armes.

On peut donc conclure concernant ces trois pistes semblent peu solides. Si l'on poursuit toutefois la chaîne de transmission, on peut imaginer que Moriheï Ueshiba est parvenu à parfaire les techniques d'armes obtenues de Sokaku Takeda (majoritairement issues des écoles déjà citées plus haut) par l'observation et/ou via un rouleau spécifique de transmission dont la teneur est inconnue.

Reste l'hypothèse la plus probable que les techniques d'armes du fondateur ont été transmises en même temps que son étude du Daito Ryu puisque, comme déjà précisé, Sokaku Takeda aurait adapté l'Ono-ha Itto Ryu qu'il connaissait à sa pratique à mains nues.

On pourrait alors aisément comprendre le besoin de Moriheï Ueshiba de poursuivre sa recherche en ce sens.

Vers les années 1940, alors qu'O-senseï se retire alors à Iwama, des témoignages très solides évoquent la recherche personnelle du maître pour parfaire "les armes de l'Aïkido" encore en développement. Bien que cette période soit étayée, il n'est pas forcément certain que la recherche "personnelle" du fondateur provienne directement de l'enseignement reçu par son maître, Sokaku Takeda.

Trois théories sont du domaine du possible :

- O-sensei s'est inspiré uniquement des techniques dites (avec précaution) "Shinkage Ryu" (bien que le terme soit anachronique du vivant d'O-senseï et de Sokaku Takeda) pour développer un ensemble de mouvements caractéristiques de son travail et incorporé à "son" Aïkido. Il est également possible que ces techniques s'intègrent alors à son travail car elles sont directement le fruit de la transmission de son maître.

- O-senseï s'est inspiré des différents professeurs (et donc là aussi très majoritairement de Sokaku Takeda, lui même influencé par plusieurs écoles) et de leurs mouvements pour développer son travail aux armes. Dans ce cas, il ne s'agit pas non plus d'une invention.

- O-senseï a poursuivit son entrainement déjà acquis sur les bases principales de l'école Ono-ha Itto Ryu transmis par Sokaku Takeda.  

Comme je le précisais dans mon avant-propos et compte tenu du background martial d'O-senseï ainsi que son modus operandi vis à vis du taïjutsu, j'écarte ici volontairement la théorie la moins plausible à mon sens qui affirme le fait que le travail aux armes de Moriheï Ueshiba est né "ex nihilo" des méandres de son esprit bien qu'il soit très probable que le maître ait pu adapter ce qu'il connaissait pour transformer un mouvement pratiqué par son professeur en technique plutôt inédite.

Dans tous les cas (y compris la thèse que j'écarte), Morihiro Saïto souhaitera pour l'avenir, codifier l'approche de son maître lors de cette "période Iwama" pour la postérité (n.d.a : rappelons qu'O-senseï n'était pas du genre à codifier lui même de façon claire tout ou partie de son enseignement) et c'est globalement ce système qu'on peut légitimement appeler "Aïkiken ou Aïkijo" (n.d.a : à noter que Moriheï a transmis à un seul élève un rouleau de bo jutsu dit "Masakatsu Okui soden" pouvant lui aussi légitimement porter le nom "fourre-tout"...d'Aïki-bo).

Précisons d'ailleurs à ce sujet que de nombreux systèmes d'armes coexistent avec la pratique à mains nues de l'Aïkido et sont souvent appelés à tord "Aïkiken ou Aïkijo". On peut estimer toutefois que l'ensemble des pratiques inspirées d'autres écoles (Katori Shinto Ryu, Kashima no tachi etc...) demeurent des "systèmes" assez différents.

Sur ce dernier point, il est enfin intéressant de constater que le style kashima est bien l'épicentre d'un grand nombre d'écoles de kenjutsu mais cette branche est originellement plus éloignée des écoles issues du Nen-ryu ou du Kage-Ryu par comparaison à d'autres styles bien que, rappelons le tout de même, le style Jikishinkage-Ryu dont le nom complet est Kashima Shinden Jikishinkage Ryu, dispose tout de même d'une parenté officielle avec le style Kashima.

L'implantation de cette dernière école dans le curriculum de l'Aïkido semble toutefois d'avantage le fruit de la formation de différents élèves d'O-senseï que de ce dernier sous réserve, bien entendu, de nouveaux documents sur le sujet que cette étude modeste ne traite évidemment pas.

La transmission aux élèves de Moriheï Ueshiba :

 

A ce stade de notre étude et à la lueur des éléments évoqués plus haut, il est possible que :

-Sokaku Takeda pratiquait un style plutôt orienté Ono-ha Itto Ryu et Jikishinkage-Ryu.

-Moriheï Ueshiba dipose de connaissances au moins partielles du buki waza de son maître qu'il a peut être "adapté" (sans certitude) ou du moins développé ensuite.

Les questions qui brûlent les lèvres d'un grand nombre de pratiquants sont les suivantes :

-Il semble plus probable qu'une partie seulement du savoir de Sokaku Takeda à propos du buki waza soit transmise à son disciple Moriheï Ueshiba. Est-il possible que ces connaissances soient bien plus diffuses que supposées ? 

-Ces connaissances sont elles arrivées jusqu'aux élèves de Moriheï Ueshiba ?

Avant de tenter de répondre à ces questions difficiles il est important d'apporter plusieurs précisions. Tout d'abord, de (très) nombreuses traces existent d'un enseignement aux armes donné par O-senseï à un grand nombre de ces élèves mais, rappelons le, ce dernier nommait peu (ou pas) ses propres techniques ou alors, dans un langage "codé" emprunt de mysticisme que la quasi totalité des élèves étaient en incapacité de comprendre complètement.

Ensuite, précisons qu'une partie des d'élèves de Moriheï Ueshiba doivent leurs connaissances aux armes non pas en totalité d'O-senseï mais majoritairement de son fils, Kisshomaru Ueshiba. Citons également d'autres élèves comme Saïto senseï, Nishio senseï, Kobayashi senseï dont les connaissances aux armes se sont aussi très probablement diffusées dans le cercle des pratiquants autour de Moriheï Ueshiba créant une sorte "d'amalgame" de techniques aux armes et non un cadre précis. 

Précisons enfin, du fait de l'influence du second doshu dans la pratique moderne, que le background aux armes de Kisshomaru Ueshiba est assez différent de celui de son père. Il existe de nombreuses sources témoignant qu'O-senseï utilisait régulièrement son fils comme uke lors de démonstration de buki waza du fait de son expertise car Kisshomaru étudiait dès 1927, le Kendo et Kashima Shinto Ryu. 

Ce dernier style, fondé par Tsukahara Bokuden, bien que comportant le terme Kashima, est complètement distinct du Kashima Shinden Jikishinkage Ryu et du Kashima shin Ryu, toutes les deux parentes du Kashima no tachi.

Des quatre experts, cités par Stanley Pranin, comme les "fondateurs" de l'Aïkido d'après guerre à savoir Kisshomaru Ueshiba, Koichi Tohei, Gozo Shioda et Kenji Tomiki, il semble que Kisshomaru soit le plus aguerri aux armes traditionnelles mais que son apprentissage aux armes avec son père (mais pas uniquement) soit donc une synthèse (n.d.a : elle même issue très probablement d'une synthèse comme développé plus haut).

A la lueur de ces éléments on peut aisément conclure que les générations suivantes de pratiquants sont marqués par le fruit de cette diffusion incomplète, sporadique, d'un amalgame d'écoles et de techniques différentes. Si l'on ajoute le fait que la pratique des armes est devenue de surcroît anecdotique à l'Aïkikaï (il s'agit d'une volonté d'O-senseï qui considère que cette pratique n'est pas appropriée au dojo de Tokyo) en dehors d'une utilisation pédagogique, il est également compréhensible que des générations de pratiquants soient peu compétents avec un Bokken, un Jo ou un tanto à la main de ce fait.

 

Analyses et conjectures finales :

 

Alors qui pratique quoi ? 

Il est difficile de dire aujourd'hui quelle est la source la plus fiable pour pratiquer un buki waza comparable à celui du fondateur. La pratique d'Iwama est, sans conteste, la plus directe en terme de transmission, la pratique de l'Onoha Itto ryu semble historiquement et visuellement la plus proche (ce qui confirme par certains experts mais pas tous) bien que le background martial de Sokaku Takeda semble influencé tout de même par d'autres écoles et notamment le Jikishinkage-Ryu.

En effet, Sokaku Takeda donnait comme conseil à l'un de ses derniers élèves : "les sabreurs de kenjutsu doivent utiliser un sabre silencieux". Or, lors la pratique au dojo de Kenkichi Sakakibara, aucun son n'était émis lors de la pratique et le sol était recouvert de haricots rouges pour que les pratiquants soient capables d'utiliser leurs sabres même sur un sol instable..

Précisons enfin que Tokimune Takeda (fils de Sokaku Takeda) a déjà pu mentionner que son père avait une approche du sabre proche de l'Ono-ha Itto Ryu sans, à ma connaissance, jamais rapprocher cette pratique d'un autre style.

Il est d'ailleurs intéressant de remarquer le curricculum de l'Ono-ha Itto Ryu comprend 150 techniques dont Kiri Otoshi (n.d.a : dont le nom n'est pas sans rappeler une technique d'Aïkido) est la technique principale...

Partant de ce postulat, les formes du buki waza de l'Aïkido sont multiples, rarement transmises en totalité, et mal comprises mais elles semblent plutôt claires. Les écoles citées sont rarement les écoles maîtrisées ou connues à ce jour par les pratiquants, et il est donc intéressant de voir qu'en réalité, il n'y a pas une pratique aux armes plus fausse qu'une autre car en réalité...toutes les pratiques actuelles sont "fausses" du point de vue de cet essai (dans le sens où personne ne peut pratiquer exactement la même chose).

A moins d'étudier les écoles déjà citées et le Daito Ryu Aïki-jujutsu (comportant les adaptations de Sokaku Takeda de façon explicites ou implicites), je doute également que nous n'ayons jamais une pratique semblable à celle du fondateur, y compris en pratiquant exclusivement le "style Iwama" puisque nous ignorons tout de la somme totale des connaissances d'O-senseï sur le sujet ni de son professeur avant lui.

Il est en revanche très possible puisque les écoles déjà citées existent encore, d'aller les pratiquer, les étudier, les comparer avec nos informations disponibles pour s'enrichir justement notre Aïkido. D'autres écoles cousines sont également très probablement compatibles avec cette recherche.

Dans tous les cas, la pratique des armes en Aïkido reste une formidable "terra incognita" à redécouvrir, je le suppose.

 

BIBLIOGRAPHIE RESUMEE :

-L'ouvrage "Aïki shutoku e no michi (Vers la découverte de l'Aïki) " de Tatsuo Kimura.

-L'ouvrage "La force transparente" de Tatsuo Kimura.

-L'ouvrage "Origine et Transmission du savoir dans les écoles d'escrime japonaise" d'Ellis Amdur

-L'ouvrage "Hidden In The Plain sight" d'Ellis Amdur et son analyse commentée sur le net par Peter Goldsbury sur Aïkiweb ;

-L'article d'Eric Grousilliat du 7 mars 2013 à propos de l'école Ono-ha Itto Ryu;

-L'ouvrage "Kendo : culture of the sword" d'Alexander C. Bennett;

-Le site officiel de la fondation Aïkikaï.

-Le site de Guillaume Erard.

-Le site de Léo Tamaki.

-La "chronologie de Sokaku Takeda" par Stanley Pranin sur le Blog de l'Aïkido Journal.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux

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Leon 08/06/2017 15:04

Intéressant exposé historique, très fouillé, merci.
Dans la plupart des articles sur le sujet il manque une chose: la connaissance technique qui permettrait d'évaluer ce qui fait la singularité de l'usage des armes en aikido (en connaissant au oins un peu la lance, la baïonnette). On pourrait ainsi voir ce qui est utilisé/recyclé en aikido... et ce qui ne l'est pas, qui est tout aussi intéressant.
A cette fin un seul exemple: le troisième ken tai jo (et le premier kumijo) de Saito est la clef, la grammaire de katate dori ikkyo, irimi nage, kote gaeshi, tsuki ikkyo et j'en passe. Le lien sous jacent est invisible si on ne connait pas les formes. Ensuite les histoires de filiation deviennent plus claires. Bon courage sur cette voie.