Le principe de la liberté : Retour sur le stage de Philippe Gouttard du 7 au 12 février 2017

Publié le 20 Février 2017

Philippe parlant de Yamaguchi senseï (photo : Aïki-kohaï)

Philippe parlant de Yamaguchi senseï (photo : Aïki-kohaï)

Revenir sur ma semaine Gouttardienne est toujours quelque chose de "spécial". Chaque année depuis 2013, je débute véritablement ma période la plus intense de travail par un stage de Philippe Gouttard et je la termine par la nuit des arts martiaux tradtionnels.

Je dois admettre avec humilité que ces retours sont attendus. J'en parle avec émotion parce que ce sont paradoxalement les articles du blog sur lesquels j'ai pris peut être le plus de "baffes" de mes lecteurs mais aussi ceux grâce auxquels j'ai appris.

Encore plus paradoxalement, le soutien de Philippe à mon endroit et à propos de mes travaux sur ces stages est toujours touchant et...un peu effrayant car c'est maintenant un 7ième dan Shihan qui prend le temps de lire mes élucubrations avec attention :-)

Imaginez un peu que le Juge Ti de Robert Van Gulik passe vos déductions au scanner et vous comprendrez de quoi je parle...

Pour ceux qui ne connaissent pas encore Philippe Gouttard lui-même ou bien mes "méfaits" des précédentes années et qui souhaitent découvrir le travail Gouttardien, je vous invite à relire cet article de 2016 et celui de 2015 à loisir.

Déjà, sans transition, je sais ce que vous vous dites.

Ce cru 2017 (très fréquenté pour ne pas changer) pourrait bien être répétitif car je connais le menu proposé, je connais la cuisine et j'apprécie le chef n'est ce pas ? Juste ou faux ?

Et bien vous vous trompez totalement ! En réalité, Philippe est le seul enseignant (hors Kokyu ho et notre Philippe Monfouga, organisateur de tout ceci) pour lequel je pense disposer d'un filtre suffisant pour comprendre parfois là où il veut aller et si les notes de sa partition évoluent au fil du temps.

Bien sur, je n'ai pas la prétention de tout comprendre ni de tout savoir en comparaison de ceux qui vont le suivre en Allemagne, en Italie, au Japon, en Irlande ou chaque année dans le sud de la France mais je peux tout même "voir" ou "sentir" certaines choses. Quatre ans d'observation continue du maître et ses élèves laissent en effet des traces réelles dans ma recherche. Je dois admettre que ces "traces" font maintenant partie intégrante de moi et du mon Shu Ha Ri.

Bizarre aussi de constater que c'est la première année où quelques visiteurs viennent me poser des questions...directement. Et de constater que ces visiteurs sont de plus en plus nombreux, variés et surtout très ouverts à une pratique non formatée de l'Aïkido.

Mais commençons plutôt par quelques facéties avant de déflorer le sujet  :-)

La photo de famille du premier jour de stage à St Mandé (source : Kokyu-ho)

 

Anatomie et Parallèles audacieux :

Je dois l'avouer, j'ai souvent fait reculer malgré moi les frontières de l'audace (ou du ridicule) en osant certains parallèles entre la pratique du maître et d'autres enseignements. Parfois, je fais erreur et rarement, je touche quelque chose de sensiblement fin au delà du catalogue de technique.

Ainsi, je me souviens avoir déjà abordé avec vous l'importance de la préservation dans la famille Gouttardienne et certains points communs entre Hiroshi Tada et lui (si si, je le revendique). Je ne suis pas gardien du temple bien entendu, mais je peux encore maintenir et confirmer en 2017 que ces deux maîtres sont sur des routes sensiblement similaires bien que "parallèles".

C'est ma conviction profonde à nouveau à l'aune du stage que nous avons reçu dans différents lieux (n.d.a : St Mandé, Aubervilliers, Le Bourget et Paris) mais je m'en suis déjà expliqué dans d'autres billets où j'ai pu notamment constater la volonté profonde de Tada Shihan de préserver l'énergie et la vie du corps à travers son enseignement et sa méthode.

Je pense toujours que les deux hommes parcourent ensemble deux versants d'un même sentier par la vitalité extraordinaire et la mobilité dont ils continuent de disposer malgré le temps qui passe.

Comme les années précédentes, Gouttard senseï insista sur certains aspects de l'échauffement et sur la qualité de celui-ci. Jusque là, j'avais pu vous narrer notamment son désir de nous responsabiliser et de nous expliquer qu'il convient à chacun d'entre nous de prendre en charge la mise en route de son propre corps.

En effet, nous avons tous des besoins et des fragilités différentes et j'adhère à cette conception d'éviter les écueils et les blessures inutiles en s'auto-analysant.

Pour les raisons évoquées plus hauts, il était rare qu'un "échauffement Gouttardien" dure très longtemps et j'ai connu quelques fois où Philippe laissait seulement trois minutes à ses stagiaires pour pratiquer "leurs" exercices d'échauffement avant de mettre ensuite en route des "techniques douces" destinées à mettre le corps en chauffe.

Cette fois, pourtant, nous sommes allés dans une direction... un peu différente. L'échauffement 2017 proposé par Philippe Gouttard shihan était plus profond et, plutôt que nous avertir sur la liste des choses à ne pas faire selon les cas, nous avons pu expérimenter certains mouvements qui n'étaient pas sans rappeler cette fois le travail d'un certain...Hino Akira

Je me doute déjà de vos commentaires. Vous vous dites, ca y est, l'Aïki-kohaï est en route pour l'espace (ultime frontière) avec les vulcains, les Klingons et tout un tas d'autres trucs. Et bien...

...Peut être que oui (ou pas).

Certains témoignages de pratiquants du stage et notamment ceux de mon jumeau maléfique (Guillaume Roux, avec lequel je ne m'étais pas concerté sur le sujet) confirment bien qu'il y a quelque chose à creuser par là.

Bien sur, Philippe Gouttard est intéressé par l'anatomie et le mouvement du corps d'une façon plus "clinique" que le Tengu de Wakayama mais des choses sont tout de même assez claires pour ne pas éviter une comparaison. Je peux citer par exemple ce moment où nous étions volontairement en train de redresser notre sternum uniquement grâce aux déplacements des bras. Je peux également citer certaines techniques destinées à rendre de la mobilité au coude et certains exercices en translation comme ces kote gaeshi où Tori va chercher non plus un geste perpendiculaire mais bien un mouvement vertical et direct où l'utilisation du coude du partenaire est primordial.

Vous en voulez encore ?

Je peux enfin citer l'intérêt de Gouttard senseï sur un "déplacement flottant" des pieds qu'il traduit par une maxime bien connue des lecteurs : "pieds légers, mains pesantes" mais qu'il explicita d'avantage cette année.

 

Le tueur de catalogues :

Si j'ai souvent coutume de surnommer Philippe en l'appelant affectueusement "le lion de Mèze", je suis heureux de vous annoncer que j'ai également trouvé cette année une appellation 100% contrôlée par votre serviteur pour le meilleur et pour le pire.

Gouttard shihan est aussi "un tueur de catalogue".

C'est l'un des rares enseignants où, de façon très étonnante, j'apprécie les moments où nous parlons de technique sans faire réellement une seule "technique".

Ainsi, au delà d'un ikkyo omote sur katate dori, plus loin que les kokyu nage que nous avons pu étudier très longuement, le message de Philippe restait plutôt de nous démontrer que la répétition amène souvent un mouvement imparfait mais...que cette imperfection est source de liberté.

Il répéta souvent, comme j'ai déjà pu le lire dans ses articles que le plus important est "la liberté de ne pas être parfait". Je pense qu'il est le seul à me dire à ce jour d'être fier de rater mes techniques, de ne pas réussir un mouvement usité et usé pour ne chercher principalement que la sensation et la joie d'avoir pu apporter au partenaire quelque chose qui fonctionne. Dans cette vision des choses plutôt innovante c'est tout l'équilibrage de l'Aïkido qui bascule d'une satisfaction personnelle vers un partage avec l'autre.

C'est aussi un recentrage précis vers l'intuition plutôt que l'expression.

Mention spéciale à nos échanges sur le tapis où le maître est venu, chaque fois, me démontrer à quel point on peut demeurer léger et si "compact" que l'autre vous laisse la sensation d'être ancré dans le sol sans pour autant être véritablement ancré dans celui ci.

Alors que j'aurais pu (c'est aussi la première année que je peux le dire) me balader physiquement sur ces propositions avec des têtes connues, je suis aller chercher sur ces conseils les plus gradés que je croisais pour me pousser plus loin dans cette recherche de légèreté. Et ceux là me le rendaient bien croyez le ou non !

C'est ainsi que nous avons progressivement oublié les 6 techniques proposées (environ) durant l'intégralité du stage pour étudier l'entre-technique et les principes qui libèrent le corps et vont chercher cette libération chez autrui. L'objectif global était d'avantage de maintenir son attention pour que le corps garde le même rythme que celui d'uke et non plus de lui "placer" le geste le plus fin du répertoire.

Et il y a effectivement bien quelque chose de libérateur dans le fait d'être là à "scanner" le partenaire pour répondre à son geste que celui d'aller chercher l'imitation la plus propre où encore la reproduction juste d'un tori fortement plus gradé que vous. On trouve là une sorte de processus créatif du corps où uke devient non pas un outil mais en réalité une forme de proposition.

Ainsi on en vient à s'interroger. Uke est-il sur une même ligne ? Comment sont positionnés ses pieds ? Ses genoux ? Son sternum ? Est-il ouvert ? Quelle distance nous sépare de lui à cet instant ?

Tout ces factures qualifiés d'entre-technique vont en réalité déterminer comment Tori va réagir et parfois, imposer certains choix physiologiques qui, d'ordinaire, sont parfois contrariés par certains formats plus standards de l'Aïkido. D'autres questions se posent ensuite pour répondre à ces besoins. Est-il nécessaire de descendre en suwari waza sur cette immobilisation ? Est-il nécessaire de chuter ? Est-il nécessaire de faire une chute plaquée/enlevée sur cette entrée ?

Vous avez à présent compris la logique (et le surnom) il donc est quasiment impossible de savoir quelle stratégie adoptée avant d'être en face de votre partenaire et c'est ce qui va rendre la chose vivante. Je ne pourrais bien entendu pas dire qu'il s'agit d'une chose nouvelle dans l'enseignement Gouttardien mais j'ai trouvé tout de même quelques "ajustements" différents par rapports aux crus des années passées.

Mention très particulière notamment sur la transmission de l'Aïkido pour l'avenir sur lequel j'ai ressenti un désir profond de porter un message à ceux qui vont emprunter le même chemin que nous. "Aujourd'hui, les gens veulent être libres" nous dira Philippe au hasard de son séminaire. "C'est pour ça qu'ils ne font plus de l'Aïkido". Comprenez là que les formes figées ne sont plus spontanées et finissent par tuer un art qui ne s'adapte pas sur le long terme parce que le monde autour de lui évolue en permanence.

Sans être un appel au n'importe quoi, c'est un formidable effort d'ouverture.

 

Au-delà de ses propres frontières :

On reconnait souvent un grand expert non pas aux grades qu'il va empiler mais plutôt à sa capacité à mobiliser un panel de pratiquants de tous les horizons et de tous les pays. J'ai noté enfin pour cette année 2017 une présence toujours éclectique de pratiquants.

Mention spéciale pour la participation de Didier Boyet shihan en tant que "simple pratiquant" au séminaire de son ami. Pour ceux qui ne connaissent d'ailleurs pas Didier, élève direct de Chiba senseï, appartenant au groupe Birankai et présent au Japon sur une période de presque 40 ans, je vous invite à relire mes premiers billets à son sujet (il s'agit aussi d'un de mes premiers articles).

Ce fut un véritable honneur de pouvoir pratiquer à ses cotés.

N'oublions pas non plus la présence d'Odilon Regnard membre du GHAAN, quelques pratiquants Italiens, les élèves de Sebastien Heurteau dont j'ai déjà pu vous parler dans ces colonnes et des pratiquants du club de Gagny et de st mandé que j'apprécie beaucoup etc etc...

Je remercie l'ensemble des membres présents pour leur volonté car si certains sont des "Gouttardiens convaincus", d'autres étaient vraiment en "session découverte" comme je peux le faire moi même auprès de professeurs bien différents. C'est d'ailleurs "bizarre" maintenant d'être peu à peu (imperceptiblement) compris dans le package de ceux qui viennent chaque année.

Ce qui me permet de conclure à destination directe de Philippe que c'est grâce à lui, ensemble, que nous changeons. Je pense qu'il comprendra et je le remercie d'être aussi généreux. Je suis chaque fois étonné ou surpris des anecdotes à propos de Seigo Yamaguchi senseï. Je suis également heureux de repartir chaque année avec un angle d'étude différent qui va m'occuper jusqu'à l'année suivante. Je le quitte également pour la saison prochaine avec la conscience renouvelée que nous n'avons qu'un seul corps pour faire de l'Aïkido toute une vie.

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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A.nonym 20/03/2017 08:55

Chouette article, ça donne envie de découvrir son enseignement !

"Vous avez à présent compris la logique (et le surnom) il donc est quasiment impossible de "
il est donc, petit oubli ;-)

Marion 03/03/2017 21:43

"On trouve là une sorte de processus créatif du corps où uke devient non pas un outil mais en réalité une forme de proposition." très justement dit je trouve :)

Aïki-Kohaï 06/03/2017 15:17

Merci beaucoup Marion :-)