Considéré comme (trop) gentil

Publié le 29 Novembre 2016

Considéré comme (trop) gentil

C’est un fait qui n’échappe à aucun professeur. C’est une remarque que j’entends beaucoup de la part de celles et ceux qui viennent pratiquer sur le tapis depuis maintenant plusieurs années, stage après stage, heures après heures. C’est enfin un adjectif utilisé par beaucoup de gradés et quelques experts pour appeler un débutant en disant : « celui là est trop gentil ».

Tout d’abord, appelons un chat un chat. Gentil sur un tatami, cela veut souvent dire deux choses précises et toutes les deux ne sont pas que vous êtes en réalité un gars super sympa, bien au contraire :

  • Cela veut dire que vous manquez d’efficacité martiale. Comprenez que vous êtes ouvert ou complaisant, que vous n’attaquez pas (ou mal, ou pas assez), que vous n’opposez pas un challenge suffisant à votre partenaire.
  • Cela veut dire aussi que vous manquez d’intensité de pratique. Comprenez que vous êtes là pour prendre un maximum de plaisir. Vous ne sortez pas de vos limites. Vous préférez des partenaires coopératifs.

Certains se reconnaissent de mes lectrices ou lecteurs ? Certains emploient ce terme ? Je sais, je sais, c’est moche…

Ne vous jetez pas tout de suite du haut d'un building.

Vous noterez que tous ces éléments sont péjoratifs. Vous les employez souvent (oui, même toi, derrière ton écran) pour la grande majorité des ceintures blanches, parfois même sans vous en rendre compte au-delà d’un certain degré d’expérience. Pour ma part, je dois avouer que je vis encore mal le fait qu’on me dise que je suis trop gentil, trop gentleman ou trop bienveillant avec mon partenaire (parce que cela m'arrive parfois, je l'assume bien volontiers). Et comme chacun le sait, seule la vérité fait mal. Cet état de fait appelle cependant une réflexion plus profonde au-delà de la simple frustration d’être « perçu » comme un élément négligeable par ses pairs parce que « trop gentil ».

Derrière la critique se cache en réalité un problème (et donc une étude).

La plupart des débutants perçoivent la notion de bienveillance avant toutes les autres en Aïkido et c’est bien normal. L’apprentissage des bases, la nécessité de savoir se protéger et de pouvoir protéger les autres pour dépasser ses peurs, font qu’il est sain d’être « trop gentil » au début.

C’est pourtant cette qualité qui fait parfois de nous les ignorés du tapis alors que nous devrions être les privilégiés en réalité.

Rassurez vous cependant amis kohaïs, nous ne sommes pas les seuls à nous faire invectiver avec paternalisme. Tout le monde en prend pour son grade à ce sujet et pour diverses raisons.

En effet, beaucoup de gradés perçoivent et habitent encore la notion de bienveillance avant toutes les autres en Aïkido et c’est parfois un problème que je vais tenter d’expliquer ici même. Bienveillance ne veut pas dire complaisance. Bienveillance ne veut pas dire mollesse. Bienveillance ne veut pas dire « ouverture » (comprenez être ouvert à une frappe). La bienveillance est un état d’esprit, tout comme il n’a échappé à personne que derrière « l’art de la paix » du fondateur se cachait une discipline destinée à l'origine à se protéger et donc à se battre.

C’est d'ailleurs le mot qui fâche souvent en Aïkido. Se battre. Même si on ne vient pas tous pour cela.

On dit souvent des Budo (et de l’Aïkido en particulier) qu’il s’agit d’éviter le combat en réalité et j’en suis heureux. De transcender l’état d’esprit du combattant afin de faire de la non-agression une victoire totale. On dit aussi que la résolution des conflits est la meilleure des options et que nous travaillons en réalité avec un partenaire et non un adversaire qu’il faut mettre à mal, briser ou abîmer etc...

Tout en étant parfaitement d’accord à ces saines réalités de dépasser le stade de l’auto-défense, je tiens à rappeler que nous apprenons cela par le biais de techniques initialement liées à l’auto-défense. Une frappe. Un coup. Une immobilisation. Une projection. Une torsion. Une chute. La recherche de l’harmonisation qui permet de dépasser le combat ne peut se faire en Aïkido que dans ce contexte, dont la base est... le conflit.

Alors ne soyons pas aveugles et sourds. Résoudre un conflit suppose évidemment avoir de l’expérience dans une situation…de conflit. Alors pourquoi est-ce logique partout sauf dans un Dojo d'Aïkido ?

On peut tout à fait intégrer le fait qu’il ne s’agit pas de « se battre » en vérité tout en apprenant à le faire tout de même dans un espace sécurisé du Dojo mais il faut admettre que ce mélange des genres va plonger BEAUCOUP d’entre nous (débutants en particulier mais pas uniquement) dans de nombreuses étapes de confusion.

Avouons le sans ambages, que les débutants demeurent plongés dans cet aspect transitoire de coopération est normal. Allons même plus loin en disant que les gradés s’orientent à titre personnel vers des formes plus éthérées est également normal puisqu’il s’agit d’un choix individuel. En revanche, qu’on présente une forme technique comme une forme efficace alors qu’elle ne l’est pas est un grave problème pour les pratiquants gradés ou pas. C'est aussi une difficulté pour l’avenir de la discipline et l’image qu’elle peut renvoyer. 

Au passage, on peut également préciser sur le long terme qu’un Aïkido qui va manquer en générale d’une certaine efficacité bien qu’étant tout à fait « juste » techniquement est un autre problème. Pourquoi donc ?

Et bien parce que les débutants et les gradés imitent avant tout. Nous absorbons l’image de ceux qui sont avant nous sur la voie. Et dans l’imitation va se perdre parfois la notion d’efficacité au profit d’une « entente cordiale » entre toutes les parties car il s’agit du seul « modèle » disponible. Et si tout le monde se met tout le temps à « coopérer » en permanence en imitant ce modèle en souriant, plus personne ne va se rendre compte un jour qu’en réalité une belle technique avec une chute enlevée d’une grande propreté cache en fait la complaisance d’un uke dressé pour un rôle. Nous créons alors nous mêmes nos propres "gentils" tout en nous plaignant de leur gentillesse.

Evidemment, je le répète, je ne dis pas qu’une étape de « coopération » n’est pas nécessaire à l’apprentissage.

Bien sur, je ne dis pas non plus qu’il faut minimiser le rôle de uke, bien au contraire (il y aurait des choses à dire sur le fait d'avoir un uke réaliste et "attaquant").

Enfin, je ne dis pas que nous devons complètement « jouer notre vie » sur le tatami ce qui est un mensonge absolu dans un cadre sécurisé où nous n’expérimentons pas des situations de vie ou de mort.

Je tenais juste à signaler du bas de mon maigre niveau que si MOI « je me rends compte ».  Que dire alors des nouveaux pratiquants qui arrivent pour tester la discipline de Moriheï Ueshiba ? Que dire des experts extérieurs à notre discipline ou bien à nos écoles ?  Que se disent-ils lorsqu’une certaine idée de la pratique peut conduire débutants et gradés à se bercer d’illusions fausses quand à leurs capacités martiales tout simplement ? Quand cette idée devient une certaine vérité, que faire ?

Bref...Vous voyez, tout le monde en prend pour son matricule.

Comment arrêter d’être trop gentil alors lorsqu’on a un maigre niveau, alors ? (ndl : précisons que je ne m'en vais pas non plus m'amuser à donner des pistes à mes aînés, ils sont plus à même d'évaluer leur travail que moi).

Devenir une brute, blesser son partenaire, bloquer son action systématiquement, travailler en opposition totale sont autant de très mauvaises solutions à mon sens car elles ne vont pas dans la logique de l’Aïkido.

Vous vous pensez dans la catégorie du trop gentil en tant que novice ?

Tout d’abord il faut prendre conscience de sa « gentillesse » et en apprivoiser ses limites martiales. En tant que kohaï, nous sommes peut être trop gentils parce que nos attaques sont encore en gestation et le fait d’en prendre conscience grâce à notre partenaire peut nous amener à travailler dans un contexte différent ou  bien d’évoluer vers une intensité différente.

Il est possible aussi que notre éducation, le contact avec l'autre et le fait de lui porter un coup fasse l'objet d'appréhensions spécifiques qui sont compréhensibles dans notre société moderne occidentale pacifiée où la violence n'est aucunement comparable avec celles d'autres zones de conflits dans le monde.

Mais rien n'est définitif sur ce sujet pour peu qu'on souhaite étudier ses rouages internes et il n'est pas si rare de croiser des experts sans aucune expérience "du terrain" avec des capacités martiales bien réelles.

Lorsque j’ai posé le pied sur un tapis en 2013, je n’aspirais qu’à travailler avec des gens sympas qui voulaient me laisser digérer les choses à mon rythme, je le dis et je l’assume. Aujourd’hui, je n’aspire qu’à travailler avec des gens qui veulent (peu importe leur grade) me mettre dans des situations difficiles. Ce simple désir n’est pas toujours comblé mais le simple fait d’y travailler va rendre les échanges plus vivants et c'est un premier pas significatif.

Pas besoin d’être une brute pour monter en intensité. Pas besoin d’avoir un hakama pour travailler avec détermination et concentration (bien qu'il y aurait beaucoup à dire sur ces deux états d'esprits dans la pratique). Tout le monde, quelque soit son niveau, peut prétendre à vouloir gagner d’un cran dans la qualité martiale de sa pratique. Il suffit simplement de le vouloir et de ne pas s’arrêter aux préjugés de grades, de rangs et de niveaux.

Ensuite, il faut progressivement accepter clairement l’idée de violence potentielle dans une situation martiale, même si la situation est un exercice. L’idée qu’une frappe doit porter sur son partenaire. Qu’une immobilisation doit immobiliser. Qu’une projection ne doit pas laisser une autre sortie que le fait d’être projeté. Récemment, ce simple état d’esprit à changé ma façon de voir ceux que je considérais avec crainte sur un tapis. Au départ en tant que novice, on se dit logiquement « celui là est dur, il peut me faire mal, je n’aime pas travailler avec lui... mais je dois le faire». A terme, on doit imposer une autre vision qui est la suivante « celui-ci est dur, il peut me faire mal, je dois apprendre de lui pour, un jour, guider moi-même la situation vers une solution».

Précisons à nouveau qu’il ne s’agit pas là de glorifier la violence gratuite ou les comportements de bourrins sur un tapis mais bien d’ajouter une nuance supplémentaire à nos échanges. Cette nuance se caractérise souvent par la réapparition de réflexes naturels. On va ainsi s’écarter, se baisser ou inconsciemment vouloir se protéger d’une frappe « convaincante » parce que notre cerveau nous dit qu’elle « peut faire mal ». La tension ainsi créé va donner une nouvelle dynamique et rendre le geste réaliste. « L’autre », le partenaire va aussi se comporter très différemment.

Enfin, je dirais qu’il faut faire attention aux confusions dans cette très (très longue) démarche dont certains ne sortent jamais. Il faut distinguer « la gentillesse » de ce que je nommerais la « coopération active » ou bien le simple respect. Le préjugé le plus courant vient malheureusement là aussi du haut de l’échelle vers le bas. On ne peut pas reprocher à un novice d’être « trop sympa » tout en lui demandant en tant que uke d’être une véritable marionnette entre les mains d’un yudansha. Il ne s’agit pas d’une erreur. Il s’agit encore moins de la faute du kohaï qui se contente de faire ce qu’on lui apprend après avoir souvent chassé des gestes plus naturelles de son catalogue.

Dans ce cas, la difficulté vient peut être simplement d’une tendance à l’anticipation du désir de Tori ou bien du geste afin de bien faire. Elle vient peut être d'un surplus de "formatage" en tant que uke. Elle vient parfois d’une méconnaissance et d’un respect de l'autre plus en rapport avec le grade et l’ancienneté du partenaire que son niveau de dangerosité réel.

Je sais que beaucoup d’entre nous se sentent impressionnants à ce petit jeu alors qu’un kohaï est juste en train de jouer le rôle qu’on lui demande avec fermeté. Ne pas distinguer qu’il s’agit là d’une « coopération active » ou de la considération de sa part du fait de son niveau et le taxer en plus d’être un « gentil couillon » n’est pas une belle façon de faire progresser son propre niveau et celui des autres.

C'est aussi gravement se méprendre (parfois).

Précisons simplement à ce sujet que j'ai déjà rencontré, par exemple, des karatékas mais aussi des policiers, des videurs ou bien des militaires qui apprennent l'Aïkido depuis peu et vont respectueusement suivre les consignes alors qu'ils sont tout à fait capables de "faire preuve de martialité" dirons nous. Avançons mais soyons lucides de cela sans nous bercer totalement d'illusions sur le monde à l'extérieur du tatami qui n'est pas non plus le monde des bisounours.

Que dire de plus à mon maigre niveau ?

Etre gentil sans « être gentil » doit demeurer, je le pense encore, le but ultime, si je devais conclure. Cela veut dire concrètement que notre partenaire ne doit rien percevoir au-delà de notre gentillesse. Il ne doit pas percevoir une sensation de danger, ni de peur, ni de stress. Idéalement, il ne doit rien percevoir du tout pour les plus doués (stade que je ne prétends pas, évidemment).

Ne pas faire "d'appel" au niveau corporel à même d'être perçu immédiatement est également valable pour l'esprit. Le lien entre la nervosité, la colère, la joie, la peur ou le stress va et peut se ressentir à tous les niveaux de la pratique directement dans votre corps. Si le sujet vous intéresse, je vous conseille d'étudier les ouvrages intitulés "Neurocombat" de Christophe Jacquemart afin de percevoir toutes les incidences de votre mental sur la martialité de vos gestes. A titre personnel, j'ai ainsi mieux cerné la nécessité impérieuse de certains pionniers de l'Aïkido d'étudier le zen en parallèle de leurs activités car "relâcher" profondément son esprit est aussi indispensable que de travailler avec intensité physique. J'ai également bien mieux saisi la métaphore liée au principe ma aï de "la distance" si bien décrite dans "étiquette et transmission" de Tamura Nobuyoshi et que j'aborde dans d'autres articles. 

Comprendre un problème et l'étudier est déjà un premier pas vers le progrès. 

C’est la chose que j’apprécie le plus en réalité dans les arts martiaux. Rien n’empêche en attendant d’être ou de passer pour un gentil sur un tatami. Jusqu’à ce qu’on commence à vraiment pratiquer.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido, #Arts martiaux

Repost 0
Commenter cet article