L'unité du corps en pratique : Retour sur le grand stage de l'Aishinkan du 23 au 28 novembre 2016

Publié le 13 Janvier 2017

La photo de famille lors du stage au Kodokan (source : Aïki-kohaï)

La photo de famille lors du stage au Kodokan (source : Aïki-kohaï)

Je connais beaucoup de pratiquants qui parlent des "3 valeurs" appelées communément : SHIN-GI-TAI (ndl : esprit-technique-corps, qu'on peut traduire de multiples façons mais dont je vais restreindre volontairement la définition) mais en vérité, je me rends compte que nous sommes très peu à appliquer ces principes.

Abordé plus souvent dans le cadre de la pratique du Karatédo ou du Judo comme un catalogue (parfois publicitaire) de valeurs idéales pour un pratiquant d'arts martiaux, vous allez retrouver le SHINGITAI à toutes les sauces, un peu comme les vertus du Bushido, le code d'honneur du samouraï, le code des pirates de Jack Sparrow ou encore les vertus "censées" (vraiment pas) correspondre aux plis du Hakama.

...Autant vous dire que ma coupe était pleine concernant ce type d'expression à tiroirs.

Toutefois je suis heureux de pouvoir dire aujourd'hui que j'ai fait la rencontre d'un maître qui incarne véritablement ce SHIN GI TAI en la personne de Toshio Tanimoto.

Et pourtant, Tanimoto sensei (7ème dan Aïkikaï) de l'Aishinkan Matsuyama (sur l'île de Shikoku) accompagné d'Hiroki Ogawa (4ème dan) de l'Aiskinkan de Kyoto et Osaka vient pour la première fois en France et si j'ai déjà pu réaliser l'interview exclusive d'Hiroki Ogawaje dois avouer que je ne savais vraiment pas quoi penser de son professeur.

Bien sur, de nombreuses vidéos existent du "bonhomme" et il y a beaucoup à dire ici et là. Des choses me parlaient déjà, d'autres moins, tout en restant extrêmement réservé sur ce qu'une vidéo peut apprendre d'un maître. Je me disais, je l'avoue, qu'il y avait une sorte du "brutalité souriante" chez cet enseignant que je n'arrivais pas à définir. Toutefois, avant de déflorer le sujet commençons par le début : qui est-il ?

Elève de Koichi Sayanagi shihan (8ème dan ayant étudié avec O-senseï), Toshio Tanimoto débute l'Aïkido dans les années 60 et développe sa formation jusqu'au 4ième dan qu'il obtient en 1978. Deux ans plus tard il ouvre son propre dojo, l'Aishinkan ( 合心 館 ), sur l'île de Shikoku.

Aujourd'hui, Tanimoto sensei est la tête de pont de six branches de son école qui comportent aujourd'hui 360 adhérents répartis dans 6 villes différentes (Matsuyama, Nihama, Takamatsu, Osaka, Kyoto et Rovigo en Italie).

Ses élèves lui vouent une grande admiration et, après avoir pu pratiquer, parler et même trinquer en sa compagnie, je dois leur donner totalement raison en vous confiant mon appréciation très personnelle.

Tanimoto sensei n'est pas un maître Japonais complètement conventionnel pour son âge. Et si vous avez l'habitude des maîtres japonais de la vieille école, vous savez tous de quoi je parle... C'est un homme très ouvert, disponible, souriant, drôle, communicatif, extrêmement moderne du haut de son expérience, je dois dire que j'ai rarement eu l'occasion de pratiquer dans un tel environnement sans qu'une armée de sempaï fassent immédiatement barrage où s'occupent de parler en lieu et place de leur senseï/sama/coach de vie comme le veut souvent l'étiquette.

La hiérarchie classique semble d'ailleurs bien bouleversée en sa présence.

Le maître est aussi hyper accessible aux autres dans ses stages. La distance qu'on peut ressentir face à d'autres pontes de la discipline n'existent pas chez lui ou alors elle semble un peu différente. C'est d'ailleurs plutôt touchant de voir la "curiosité bienveillante" du maître en action je dois le dire.

Poursuivons en précisant que Toshio Tanimoto vient spontanément s'enquérir de "votre" avis (ceinture blanche, ceinture noire, hakama ou pas, tout le monde y passe). Le maître veut savoir ce qu'on ressent. Est-ce plutôt ceci ? Ou cela ? Ou comment avez-vous envisagé cet exercice etc...etc...?

Il semble très attentif à tout. Pour tout le monde. Il intervient aussi de façon assez sympathique en arrivant "de biais" sans vouloir vous déranger alors que c'est plutôt NOUS qui en réalité avons plutôt tendance à vouloir le déranger. Et si Tanimoto sensei manque une occasion de vous voir....alors ce sont ses élèves qui viennent directement vous demander à sa place quel est votre avis sur la question :-)

A titre personnel, c'est la première fois qu'un maître Japonais me demande mon avis sur son enseignement. Bien sur je ne suis pas une référence et je n'ai pas non plus des centaines de points de comparaison mais...tout de même.

Après avoir planté ce décor surprenant pour un kohaï, je vous propose d'entrer dans le vif du sujet : 

Tanimoto Senseï, une personnalité attachante (Photo : Aïki-kohaï)

 

Travailler avec le centre : 

Précisons tout d'abord que j'étais très heureux de rencontrer ENFIN l'équipe de l'Aishinkan après avoir travaillé sur l'interview d'Hiroki Ogawa senseï et sur d'autres projets avec Sophie Roche (que je rencontrais aussi pour la première fois en chair et en os et grâce à qui, il faut le dire, nous avons le plaisir de rencontrer ses enseignants). Je suis également ravi d'avoir pu pratiquer avec un Stephane Vautrin vraiment très bon et d'autres sacrés gaillards comme Alan Pellegrinide nombreux élèves de Michel Lapierre et même un Mori san (élève de Tanimoto senseï) extrêmement sensible à mes sollicitations.

Autre point à noter, je suis cependant malheureux de n'avoir pas pu pratiquer AVEC le maître mais la foule était nombreuse et je fus heureux de voir qu'il appelait auprès de lui beaucoup de débutants (je n'ai donc pas fait parti du lot des élus).

Que dire ensuite sur le contenu du stage ?

Le thème principal du séminaire était "l'unité du corps" ou "l'engagement du corps", même si je dois avouer qu'il était réellement difficile de dégager un thème précis dans ce qui était montré de façon très globale. Les explications étaient rares. Les techniques proposées restaient également simples ...en apparence, des kihon waza pour la plupart, à ceci prêt que Tanimoto senseï montrait à chaque fois le mouvement en utilisant totalement sa capacité exceptionnelle à aspirer le centre dans un sourire.

La vitesse d'exécution du maître se voulait aussi lente et précise que possible. Son choix de gabarit était aussi délibérément orienté vers les partenaires les plus imposants de la foule pour démontrer une capacité à générer un mouvement puis un déséquilibre dans des situations nettement problématiques.

Et c'est là que je dois dire avoir été bluffé quand Tanimoto senseï est venu me corriger sur un mouvement (un nikkyo omote sur katadori si j'ai bonne mémoire). La sensation qui semble extrêmement inconfortable est en réalité très douce mais...très..."inexorablement déséquilibrante" :-)

Ce fut "l'instant awkward" pour votre serviteur car si le contrôle de l'axe est une des bases de l'Aïkido, je n'ai que rarement l'habitude de ne pas sentir cette prise totale de contrôle a fortiori dans un mouvement aussi lent et doux. Comme si la technique était au service de l'esprit et du corps et se répercutait un peu partout chez moi plutôt que sur un point donné (une articulation, un poignet, une hanche etc...).

C'est très étrange mais j'ai donc retrouvé une sorte de... Hino Akira de l'Aïkido par certains cotés. Une approche vraiment très délicate, très simple, un maître "en mode marrant" accessible et un coté "magical effect" à la façon de Tobin Threadgill où il est difficile d'estimer quand le corps est exactement déconstruit avant le passage d'une technique et son contrecoup "visible" qui apparaît brutalement.

Ajoutez à cela un soupçon d'une puissance très personnelle. Un zeste de mystère. Une pincée d'originalité et je pense que vous commencez seulement à saisir la recette.

Notons que j'ai pu également expérimenter un shiho nage sur katatedori du même acabit avec certains élèves de Tanimoto senseï qui développent, eux aussi (dans une moindre mesure), un sens relativement précis du centrage et un coté très puissant mais "workable" assez plaisant car il demeure toujours en filigrane.

De mon point de vue, il est clair que la mise en action du corps via seika tanden semble un axe très important de l'Aishinkan ou du moins une composante importante de son squelette technique pour ce que j'ai retenu des propositions du maître. Mention spéciale également pour "l'exercice magique de groupe" où Tanimoto senseï tenta de mobiliser puis de faire chuter non pas un seul mais trois élèves d'un beau gabarit du haut de son mètre cinquante (estimation kohaï).

Là encore, même chose. La façon de pénétrer le centre de chacun puis générer le kuzushi (ndl : déséquilibre) en engageant l'entièreté du corps afin de faire s'écrouler tout le monde en même temps est...spécifique (j'aurais pu utiliser le terme "spécial" car je n'ai pas clairement pas tout compris). Elle ne ressemble pas vraiment aux techniques utilisées à l'Aïkikaï (pour le peu que j'en connais). Elle n'utilise pas non plus la douleur ou la contrainte comme dans d'autres disciplines traditionnelles. Elle peut même sembler "fausse" sans avoir été touché par l'enseignant lui-même.

Je précise pour être complètement honnête que les professeurs occidentaux que je connais n'utilisent que rarement un mouvement aussi profond et doux pour cela dans ce genre de démonstration.  Notons aussi que je mesure la difficulté également à l'aune du fait que les élèves de Tanimoto sont visiblement plus entraînés à "ressentir" ce type de geste (parfois beaucoup trop ?) que ceux de l'extérieur où la relation n'est pas la même.

Il faut ainsi arriver à capter trois personnes inconnues, les mobiliser, les déconstruire puis les "imbriquer" tandis que l'on est tenu par le bras par 3 paires de mains solides... C'est un véritable challenge où le seul bémol est parfois le manque d'engagement.

 

L'exercice magique (Photo : Aïki-kohaï) 

 

La force de l'originalité : 

Cette expérience auprès de l'Aishinkan m'a clairement guidé vers des réflexions plus personnelle sur l'utilisation de la puissance du corps (à nouveau). J'ai compris tout d'abord pourquoi Tanimoto senseï peut sembler brouillon ou un poil "brutal" sur certaines vidéos avec ses élèves qui font des bonds sur le tapis. Il y a clairement dans son travail une grande part de sensibilité qui ressemble de loin à celle de Takeshi Yamashima dans une version beaucoup moins normée, très profonde, avec beaucoup plus de puissance développée dans le centrage principalement.

C'est d'ailleurs la seconde partie de mes réflexions. Pratiquer avec l'Aishinkan me permet de mieux saisir la variable entre un mouvement avec et sans le centre. L'engagement du corps peut être là en totalité sans le centre ou avec lui. Cet engagement est totalement au service de la technique et non l'inverse. Il était vraiment rare (et c'est plutôt dommage pour un pratiquant d'Aïkido qui vadrouille) que je sente une telle différence de "mouvement interne" comme l'évoque si bien Philippe Grangé.

Je ne veux bien sur pas dire que les autres font mal (attention à ne pas me faire dire ce que je ne dis pas du tout). Je suis cependant charmé de voir qu'une école d'Aïkido donne une telle priorité au contrôle de l'axe par le centre de "cette façon là". Une priorité que je juge tellement totale ici qu'elle en perd parfois...une certaine idée de la "forme Aïkikaï" (terme là aussi très relatif, j'en conviens).

Sur ce point, j'ai ressenti un Tanimoto senseï moins concerné par la base technique que par le principe en lui-même d'obtenir un "corps aïki" (expression empruntée :-))mais je me suis peut être perdu dans le coté interne de sa recherche tandis que d'autres sont restés les pieds sur terre :-)

J'ai aussi vécu la chose de mon coté comme une sorte d'expérience à mi-chemin entre deux mondes. Sans expérience HORS de l'Aïkido classique, j'aurais peut être trouvé certaines postures très exagérées, avec un coté trop "perché" mais je mesure à présent la chance d'avoir eu quelques facéties à mon actif pour réellement apprécier un Aïkido aussi spontané, souriant, profond et surtout...original.

Car c'est bien un Aïkido hors standard que propose Tanimoto senseï. Certaines formes sont certainement plus classiques que d'autres écoles mais le coeur du mouvement et son approche semblent profondément impactés par les éléments évoqués plus haut. On sent qu'il y a quelque chose d'autre dans le package offert ou du moins, même si je peine à le définir, qu'il y a un travail spécifique.

Cette façon de faire est plus criante encore par comparaison avec le cours enfant offert par Hiroki Ogawa senseï juste avant le stage. Je m'explique :

J'ai eu aussi la chance de participer à l'encadrement des nombreuses têtes blondes (et brunes) sur le tapis dans ce cours très carré, très classique, construit sur des mouvements de base avec beaucoup de patience par ce jeune enseignant que j'apprécie.

A travers les élèves de l'Aishinkan, j'ai pu donc observer que l'école peut faire un Aïkido aussi classique que possible mais que ce n'est pas la recherche de Tanimoto senseï. Remercions le de souhaiter nous communiquer "quelque chose" de différent et de non formaté dans un univers martial toujours plus orienté vers l'aspect sportif et compétitif.

L'exercice magique "de dos" (Photo : Aïki-kohaï)

 

Ces rencontres qui font la différence : 

Pour conclure ce billet, je tenais à nouveau à remercier particulièrement l'équipe Franco-Japonaise autour de Tanimoto-senseï, veillant au bon déroulement de cet événement. Merci aux élèves de l'Aishinkan pour leur ouverture, leur disponibilité et leur curiosité. Je connais des pratiquants franco-français ayant le plus grand mal à voguer d'un club à l'autre, alors croyez bien que je mesure toute la complexité de l'exercice.

Merci à Tanimoto senseï et Hiroki Ogawa senseï pour les rares (mais précieux) échanges que j'ai pu avoir malgré la barrière de la langue. Je dois également remercier Sophie Roche qui est tout de même l'instigatrice principale de cet événement. Sans ses efforts soutenus pour faire venir Tanimoto et ses élèves sur le sol Français, vous n'auriez pas le plaisir de lire cet article.

Merci à Stephane Vautrin pour avoir pu faire "le lien" à chaque fois que cela était nécessaire. 

Merci enfin à Michel Lapierre et Arnaud Waltz pour leur accueil. Chaque fois, c'est comme si je venais dans "mon" dojo et cela fait un bien fou.

Puissions-nous renouveler l'expérience tout simplement et avec les mêmes visages souriants. Parce que tout le monde avait la banane en sortant du tapis et c'est vraiment significatif d'un Aïkido qui se veut "humain" avant tout.

 

P.S : Pour ceux qui seraient tentés d'aller retrouver le maître ou ses élèves directement au Japon, je vous invite à vous rapprocher du site de Sophie : Histoire de voyager.com

 

L'unité du corps en pratique : Retour sur le grand stage de l'Aishinkan du 23 au 28 novembre 2016

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Stages, #Pratique de l'Aïkido, #Photos

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article