Chroniques de Masamichi N°3 : Le temps des défis

Publié le 11 Novembre 2016

Maître Noro : Juillet 1962 (source : collection personnelle de la famille Noro)

Maître Noro : Juillet 1962 (source : collection personnelle de la famille Noro)

Ndl : Cet article est initialement paru dans le hors série de Dragon Magazine spécial Aïkido N°13. Vous trouverez dans cette version pour le blog très peu de différence. Il est également possible que je rajoute des précisions, erratum, rectifications et des photos inédites pour que la chronique soit la plus complète possible. Bonne lecture.

Nous sommes l’été 1961 et c’est le commencement d’un long voyage vers l’inconnu pour le jeune Masamichi Noro. A cette époque peu de solutions sont envisageables pour se rendre rapidement en Europe et aucune n’est une véritable partie de plaisir. C’est le temps du « Clemenceau », premier porte avion Français, celui des longues traversées et des « navires mixtes de ligne régulière ». La plupart de ces lignes font invariablement le même trajet selon quelques parcours possibles dépendant des ressources des voyageurs ou de la situation géopolitique. Les Japonais s’expatriant dans les années 1960 optent majoritairement pour trois parcours :

Le premier trajet, souvent le plus onéreux pour l’époque (mais pas toujours le moins risqué), implique une partie seulement du voyage par ferry via Fushiki afin de rejoindre l’un des trois légendaires transibérien, transmongolien ou transmandchourien de Vladivostok jusqu’à Moscou. Ces derniers amènent ensuite les voyageurs par le train jusqu’au Nord de L’Europe. En 1961 justement, tous les tronçons de la ligne viennent d’être récemment achevés. Le Transibérien étant le plus fameux, le plus couteux et le rapide des trajets dans ce cas car il ne fait pas d’arrêt par Pékin.

Le second trajet impose un voyage uniquement maritime suivant la route des Indes puis un changement de cap via le canal de Suez afin d’atteindre l’Europe par le sud. Les navires de cette période font souvent des escales très brèves à Kobe, Hong Kong, Singapour, Bangkok, puis Djibouti avant d’entrer en Europe.

Le troisième trajet pour finir, nécessite de poursuivre la route des Indes sur la plus grande partie de son chemin initial puis de contourner le continent Africain en passant sous l’équateur via le cap de bonne espérance avant d’entrer en Europe par le détroit de Gibraltar. Il est à noter que c’est le trajet le plus courant à partir de 1965 du fait de la guerre du Vietnam car le canal de Suez est clos dans certains sens et il est impossible de faire escale à Saigon et ses environs pour des raisons de sécurité.

Pour toutes ces routes possibles, nous sommes donc très loin de la douzaine d’heures d’avion avec tout le confort disponible à chaque étape. Il s’agit d’une véritable aventure de plusieurs semaines, parfois plus d’un mois selon les aléas ou les intempéries.

Noro Masamichi ne parle pas un mot de Français alors que ses pas s’en vont résonner sur ce sol étranger. Il n’a pas non plus d’expérience particulière concernant les longs voyages. Suivant les consignes déjà arrangées pour lui par ses pairs de Aïkikaï, il est convenu que le périple de ce jeune maître se fasse plutôt de Yokohama jusqu’au port de Marseille afin d’arriver via le canal de Suez pour le mois de septembre sur le sol Français où il est convenu de l’accueillir.

Maître Noro embarque donc sur un bateau cargo Néerlandais et la traversée va en réalité durer un mois et demi. Si les conditions précises du voyage ne sont pas connues, il est notable que c’est un déchirement. Tout d’abord au niveau familial car si le choix de Masamichi d’entrer au service de Maître Ueshiba plutôt que de reprendre l’entreprise familiale a évidemment généré des conflits familiaux, le jeune Noro n’en reste pas moins très attaché à ses parents (particulièrement sa mère) et à ses plus proches du haut de sa vingtaine d’années. Rappelons ensuite que Maître Ueshiba ne souhaitait affectivement pas le départ de son otomo favori et qu’il s’agit d’une séparation contrainte poursuivant un objectif plus grand et moins confortable pour les deux hommes.

Rappelons à présent un contexte plus ou moins inconnu du jeune maître à cette période et qui annonce d’ors et déjà les difficultés s’amoncelant autour du nouveau délégué de l’Aïkikaï pour l’Europe et pour l’Afrique.

Maître Noro sait bien sûr qu’il n’est pas le premier japonais sur place à démontrer de l’Aïkido. Il sait en revanche qu’il est le seul élève Japonais d’après-guerre de Moriheï Ueshiba à s’installer sur place et qu’il porte la lourde responsabilité de démontrer l’évolution de la discipline sur demande directe de l’Aïkikaï.  Tadashi Abe, le prédécesseur de maître Noro pour l’Europe, avait démontré ses compétences en France depuis 1952 mais il était désormais de retour au Japon depuis 1960 dans des circonstances plus que difficiles. Il semblait clair que les évolutions de « l’Aïkido d’après-guerre » ne convenaient pas à Maître Abe et que son enseignement propagé en France avec la collaboration des élèves laissés sur place et de Judokas bien connus comme Jean Zin, allait creuser un fossé difficile à combler.

D’autres maîtres Japonais sont également à cette époque au contact des pratiquants Français d’arts martiaux. Citons par exemple maître Itsuo Tsuda qui est présent sur le sol Français depuis 1934 (ndl : sans avoir rencontré encore Maître Ueshiba à cette période), maître Minoru Mochizuki  également présent sur place l’année 1951 suivi par son fils Hiroo Mochizuki présent entre 1957 et 1959 grâce aux invitations d’Henry Plée puis enfin maître Nakazono, fraichement arrivé de Singapour et qui vient seulement de s’établir en France courant 1961.

Notons encore une fois sans jugement de valeur que tous ces maîtres sont pour beaucoup des disciples d’avant-guerre de Moriheï Ueshiba. Ce qu’ils ont appris et diffusés s’adapte de surcroit à un public composé majoritairement de Judoka désirant tester leur force et leur puissance face à un « nouvel » art martial atypique dont ils veulent tout connaître mais avant tout l’efficacité.

Dans le creuset de cette situation, le jeune maître Noro ne le sait pas encore mais André Nocquet, également disciple de Moriheï  Ueshiba, souhaite officiellement prendre la suite de la place laissée par Tadashi Abe dans un contexte où l’Aïkido est encore une découverte pour un public Français que maitre Nocquet connait fort bien en comparaison.

Tous ces maîtres d’exception avec leurs personnalités, leurs caractères, leurs compétences exceptionnelles et leurs visions parfois antagonistes de l’art martial du fondateur font du vieux continent un véritable champ de bataille politique dans lequel va débarquer maître Noro le 1 septembre à Genova en Italie puis le 3 septembre 1961 à Marseille, fort d’un rapport direct avec l’Aïkikaï et de la volonté directe de ses pairs Japonais d’aller diffuser ce qu’il sait.

Le voyage de maître Noro s’est déroulé sans incident majeur et Masamichi est même parvenu à se faire apprécier des marins hollandais endurcis par des jeux de force assez violents rappelant tantôt le bras de fer, tantôt la lutte.

A ce sujet Maître Noro racontera d’ailleurs bien plus tard à son élève G.Lamarque : « Comme je gagnais tout le temps, ils n’étaient pas très contents et un jour ils allèrent chercher l’homme des machines. Il arrive, énorme, près de deux mètres avec des mains incroyables ! Assis devant lui je ne sais plus quoi faire pour ne pas perdre la face. Dès que ma main va être dans la sienne il va falloir faire très vite pour qu’il ne puisse utiliser son poids et, soudain, au moment du contact mon ki revient ! J’oublie l’homme et je ne vois que son pouce sur lequel je concentre toute mon énergie Il hurle et…ça casse ! Après ça, je suis devenu ami des marins qui m’invitèrent à participer à leurs bordées dans les ports d’escales».

Notons que cette réputation guerrière assez drôle avait pu également assurer au jeune maître l’amitié des passagers japonais explorant avec lui le monde à chaque étape du voyage ainsi qu’une place régulière à la table du capitaine du bateau cargo lors des repas. Malgré tout, Maître Noro perdit 5 ou 6 kilos du fait d’une nourriture encore nouvelle et inadaptée pour lui.

Il existe plusieurs versions, parfois contradictoires, des circonstances exactes de l’arrivée finale de Maître Noro dans la cité phocéenne vers 5h00 du matin, et de qui l’attendait ou non pour lui réserver l’accueil promis et attendu pour un délégué officiel de l’Aïkikaï.

Masamichi Noro racontera lui-même dans plusieurs interviews sa longue attente avec une grande malle et sa première embrassade par une femme française inconnue de lui ainsi que la liste de contact obtenue par Tadashi Abe avant son départ.

Dans un premier temps, il semble acquis que maître Noro fut logé par l’intermédiaire de Jean Zin puis qu’il prit peu à peu son essor dans le sud de la France en se consacrant totalement et exclusivement à sa mission quoiqu’il puisse en couter à sa santé. A Nîmes, à Toulouse, à Cannes, à Perpignan, à Menton, Masamichi officia peu à peu dans le sud de la France en démontrant ce qu’il avait reçu.

En 1962, fort de ses premiers succès et assistés de vétérans locaux, le jeune maître crée l’Association Culturelle Française d’Aïkido (ACFA). Cet organisme réunira par la suite d’autres maîtres japonais et sera l’une des pierres angulaires de la promulgation de l’Aïkido en France. Notons qu’il ne s’agit pas de la première association dans l’hexagone tentant de fédérer la discipline encore balbutiante car il existait déjà plusieurs groupements dont notamment la fédération Française d’Aïkido, Tai Jutsu et Kendo (F.F.A.T.K) créée en 1959 par Jim Alcheik, élève de Minoru Mochizuki et l’association culturelle européenne d’Aïkido (A.C.E.A) fondée par maître Nocquet dans cette même année 1962. Il est toutefois important de préciser à ce propos que l’ACFA demeurera le principal groupement d’Aïkidoka à cette époque officiellement hors de la Fédération Française de Judo alors que les autres « groupes » de maître Mochizuki et de maître Nocquet rejoignirent la F.F.J.D.A (Fédération Française de Judo et discipline associées).

Là encore, la multiplication des courants, groupes, fédérations, associations et clubs démontrent bien la colossale machine administrative avec laquelle doit compenser un jeune maître japonais de moins de trente ans, bien d’avantage passionné par ce qu’il doit diffuser que par ces circonvolutions.

 

Maître Noro donnant un cours sur la plage

(source : collection personnelle de la famille Noro)

 

Le contraste le plus insolite avec ces rouages administratif date d’avril 1963. Au milieu de la canebière et sur un tatami sommaire, le jeune maître expose l’Aïkido au grand public via ce que les autorités locales appellent « le Dojo Beach » de Fréjus dont il existe quelques vidéos aujourd’hui encore issue d’un reportage d’époque. 

Le premier stage à Marseille de maître Noro ne comportait que cinq pratiquants. Le deuxième stage en comptait déjà une soixantaine bien que le public soit variable par la suite du fait du rythme très intense de ceux-ci. D’autres stages furent organisés à Cannes en présence de Maître Nocquet et de Pierre Chassang, élève de Tadashi Abe et déjà très influent dans la sphère martiale du sud de la France. Ces derniers tentent de faire rencontrer au jeune Masamichi des responsables d’organisations créées pendant le séjour de Tadashi Abe mais peu à peu, un désaccord s’installe sur lequel nous reviendrons.

A ce stade, beaucoup d’anciens pratiquants peuvent dire aujourd’hui sur quelle ville du Sud de la France et quand Maître Noro commença à intervenir précisément et avec qui. Afin d’éviter les polémiques de dates, de noms et de responsabilités, je souhaite pour ma part vous exposer quels sont les souvenirs marquants, parfois joyeux, parfois  difficiles qu’évoquaient rarement Maître Noro de cette période de sa vie.

Les premiers souvenirs évoqués sur cette activité folle lors des années 60 insistent sur le fait qu’il s’agit pour maître Noro d’une des périodes les plus fructueuses de sa vie.

Pour preuve ces propos du maître issus d’une interview réalisée en 2012 « J’étais le seul fils de ma famille, il fallait succéder au travail du père dans la tradition japonaise. J’ai dit non. J’aurais pu être très riche, mais j’ai dit non. Le mariage, non. J’ai réussi les concours pour rentrer en 1ière année de médecine mais j’avais ma passion, l’aïkido ! Je suis libre ! »

Avec lui et par comparaison aux autres maîtres évoluant en Europe, d’anciens pratiquants de cette époque témoignent qu’ils expérimentaient enfin la spirale et la chute avec maître Noro, un Aïkido dynamique et/ou surtout circulaire. La beauté d’un geste demeurant martial. De même, la jeunesse et la puissance du jeune délégué de l’Aïkikaï s’installent peu à peu dans les mémoires tandis qu’il enchaine les stages dans une dizaine de pays différents et répond lui aussi aux attentes d’un public composé souvent de Judokas ou d’élèves habitués à des enseignements plus ésotériques ou plus brutal.

Je souhaite également évoquer d’autres fragments de mémoire avec vous ici même. Ceux dont on parle peu en s’imaginant sans doute à travers le mythe des 200 sections ouvertes en quelques années que maître Noro n’a connu que des regards ébahis sur les exploits et les démonstrations qu’il réalisait.

En réalité la « période des 200 sections » fut d’une difficulté extrême pour Maître Noro d’accomplir ce pourquoi il était venu non pas parce qu’il était en incapacité de le faire mais parce qu’il sentait parfois qu’il n’était clairement pas toujours le bienvenue là où il arrivait. On dit souvent de lui dans les ouvrages officiels que maître Noro ne put se rattacher aux structures déjà en place. En réalité, n’était-ce pas plutôt aux structures déjà en place de se joindre en bonne intelligence au nouveau délégué officiel désigné par maître Ueshiba et l’Aïkikaï ? Peut-être marchait-il trop seul sur certains pré-carrés ? Peut être apportait-il une vision nouvelle d’un art martial dans lequel il découvrait des enjeux de pouvoir et de politique sous-jacente très différents des rapports hiérarchiques et sociétales de la société Japonaise ? Peut-être était-il trop moderne en se moquant de tout et en tout lieu ?

 

Maître Noro à Dakkar

(source : collection personnelle de la famille Noro)

 

Soyons également transparents sur cette période complexe. La plupart des maîtres sur place se réclamaient tous de maître Ueshiba directement ou indirectement ainsi que de l’Aïkikaï pour des raisons évidentes dans un contexte où l’essentiel restait encore à bâtir. Il est bien connu sur le sujet dans le monde des arts martiaux actuel que tous les maîtres se respectent mais s’estiment évidemment tous les seuls à avoir raison. Je me contenterais d’indiquer simplement que l’Histoire et les historiens des arts martiaux ne retiennent en général que quelques encarts sur maître Noro, cependant la plupart d’entre eux reconnaissent avec honnêteté son travail colossal lors de cette tranche de vie, sillonnant frénétiquement l’Europe dans sa Volvo rouge bien que mourant parfois de faim avec son passeport, sans carte de travail ni de séjour.

Dans le même temps, on contesta tout à maître Noro. Son titre, son grade, sa légitimité, sa mission, ses compétences, ses motivations, sa tenue vestimentaire et jusqu’aux nombreuses impulsions qu’il donna parfois ex nihilo à l’Aïkido Français dans son ensemble. Judiciairement et politiquement, les attaques furent violentes et particulièrement dans le Sud de la France où les structures en place étaient d’avantage favorables, admettons-le, à conserver les rennes laissées par Tadashi Abe.

Je n’ai pourtant jamais lu, entendu ou vu aucun de contemporains, élèves ou non, proches ou non de maître Noro témoigner de son l’intérêt pour le pouvoir, pour une position autre que celle de seul représentant direct de son maître à cette période et de ce qu’il avait appris de lui. Masamichi montrait simplement sa pratique flamboyante et seulement celle-ci dans le cadre de sa mission de délégué officiel. Le maître aimait montrer et on l’aimait pour cela.

Ces noirs souvenirs furent également ceux d’une activité intense dans laquelle le jeune Noro se plongea totalement, au mépris de sa santé. Le samedi matin, il donnait des cours dans une ville et se retrouvait le samedi soir dans une démonstration à 200 kilomètres de là. Angleterre, Suède, Italie, Suisse, Belgique, Maroc, Sénégal, il était rare de le voir au même endroit plus d’une semaine ou deux ce qui accentuait encore la difficulté pour Masamichi de simplement subsister, de se détendre ou de trouver un simple réconfort.

Qu’importe si les revenus des centaines d’heures de stage qu’il donnait lui rapportait ou non, qu’importe s’il avait un endroit ou manger et dormir, qu’importe si quelque fois il restait seul, plusieurs jours le ventre totalement vide dans un univers où la barrière de la langue est totale et la nourriture si différente. Qu’importe tout cela du moment que sa mission était accomplie pour Moriheï Ueshiba dont il était le représentant.

 

Maître Noro, Camp de Sugny en 1963

(source : collection personnelle de la famille Noro)

 

Cette volonté de poursuivre à tout prix l’œuvre dont il était un instrument puissant endommagea énormément la santé de maître Noro, avouons-le enfin. Masamichi buvait souvent, il fumait trop malgré des poumons fragiles des suites d’une grave diphtérie survenue dans son jeune âge. Le stress intense causé par les multiples attitudes bonnes ou mauvaises qu’il devait affronter au quotidien pour s’imposer au-delà des enjeux devait parfois atteindre de tels sommets qu’il frôla souvent ses propres limites.

Lors d’une démonstration aux jeux de l’amitié à Dakkar en avril 1963, il se trouva dans un tel état qu’il se jura de ne plus avaler une goutte d’alcool.

Rétrospectivement, lorsque le maître pris enfin du recul sur cette période de sa vie, Masamichi s’avoua lui-même avoir donné non pas ce qu’il désirait intimement mais ce qu’attendait un public de combattants avides d’en découdre avec un « nouveau » japonais et de le tester sur ses capacités, ses techniques et majoritairement sa puissance physique comme il en témoigne dans quelques interviews.

Chaque fois qu’on venait le mettre à l’épreuve, Maître Noro répondait avec ténacité à ces défis mais ils demeuraient pour lui vide de sens. Rétrospectivement, je devine l’impact de telles conditions sur l’esprit et le corps d’un jeune homme, même robuste, même exceptionnel. Masamichi n’en demeura pas moins capable de fédérer et d’inspirer des centaines de pratiquants dont les témoignages sont, de nos jours, encore équivoques et sont plus parlant que les nombreuses circonvolutions historiques et querelles de clochers que je ne commenterais pas ici. De nombreux(ses) pratiquant(e)s se sont découvert(e)s grâce à maître Noro, certains prenant la peine d’infléchir le courant de leur existence pour accompagner un étrange jeune japonais sur sa route martiale pleine de découvertes et de risques. Quelque soit les critiques et les médisances, gageons tous enfin qu’une telle action nécessite un charisme et un talent hors du commun dans un contexte tel que celui-là.

***

Maître Noro et Maître Tamura à Londres, toujours sur les routes

(source : collection personnelle de la famille Noro)

 

En 1964, Tamura Nobuyoshi est jeune marié et il a prévu de découvrir l’Europe durant son voyage de noces avec son épouse Rumiko. Le maître est alors missionné par l’Aïkikaï pour étudier le fonctionnement de l’Aïkido en France au travers de la multitude des structures associatives et des groupes déjà en place. Arrivé au port de Marseille le 13 novembre, il y est accueilli par maître Nakazono et celui qu’il considérait plus jeune comme son frère, Masamichi Noro.

Les deux maîtres officient ensemble sous l’égide de l’ACFA et Nakazono convie aussitôt maître Tamura dans l’organisation puis dans son fief Parisien. Entre fin 1964 et l’année 1965, les trois maîtres entament une collaboration assez régulière et une série de démonstration qui vont rester dans les mémoires de nombreux pratiquants. Plusieurs témoignages évoquent notamment deux démonstrations exceptionnelles dans la petite salle du square Rapp dans le 7ième arrondissement de Paris où, c’est notable, Madame Tamura officiera également et où maître Tamura se blessera de façon spectaculaire (mais sans gravité) dans une démonstration de sabre.

C’est l’époque du tout premier dojo fixe Parisien où enseignera régulièrement Maître Noro bien décidé lui aussi après plusieurs séjours à Nîmes et en Belgique de tenter sa chance dans la capitale Française qui le séduit dès le départ. A l’intérieur de la gare du Nord, tout prêt de la butte Montmartre, il fut accueilli dans un dojo flanqué d’un épais poteau central sur lequel maître Tamura aimera s’exercer lors de ses visites qui vont peu à peu s’espacer. La surface est relativement petite (36m2 environ) mais permet de donner des cours à un petit nombre. Son Aïkido est très dur de son propre aveu mais Maître Noro continue de séduire les pratiquants issus des rangs de Tadashi Abe et les nouveaux venus avides d’efficacité.

Là encore, le bouche à oreille assure au jeune Masamichi une petite dizaine d’élève mais rien de bien suffisant pour subsister convenablement dans la capitale et s’assurer de sa mission partout où on l’attend. Il racontera notamment souvent à ses élèves ce fameux soir de la saint sylvestre où lui, fils de bonne famille, se retrouve seul et affamé à Montmartre, scrutant les vitrines des restaurants hors de prix, à ses pieds des chaussures trop fines inadaptées au froid.

 

Cours de Maître Noro

Dojo de la gare du Nord en 1965

(source : collection personnelle de la famille Noro)

 

Heureusement, cette fin année 1965 n’est pas constituée que de difficultés car Masamichi apprend également en octobre que son jeune ami Katsuaki Asaï, à présent âgé de 23 ans doit remplacer un enseignant devant partir pour l’Allemagne de l’ouest. Après avoir beaucoup hésité, maître Asaï (alors 4ième dan) prend finalement la décision d’abandonner son emploi au japon et part pour un séjour de trois ans en RFA avec le titre de représentant officiel de l’Aïkikaï. Arrivé à Münster le 21 octobre, les deux hommes ne cesseront plus dès lors de conserver un contact très étroit tandis que les relations avec maître Tamura et maître Nakazono se distendent du fait de leurs activités respectives.

De son coté, Maître Noro continue d’arpenter les routes à toute allure et malgré les épreuves, une base solide de pratiquants demeure bel et bien dans son sillage en Ile de France, sur Paris intra-muros et dans toute l’Europe. Son lieu de vie régulier est Bruxelles où il séjourne souvent chez des amis, donnant des stages et des cours collectifs au Budo Collège Belge. Le jeune maître vit aussi très souvent dans son véhicule désormais reconnaissable là on l’attend avec respect autant qu’avec curiosité. Masamichi se retrouve d’ailleurs contraint d’effectuer de nombreux aller-retours entre l’Italie, la France et la Belgique. Ces trajets se font régulièrement de nuit, à l’heure où fatigue accumulée par les stages s’installe, et c’est ainsi que venant de Paris, le maître se retrouve sur la route de Mons lors du printemps 1966 de retour d’un stage intensif à San Remo.

Au détour d’un virage, le jeune maître découvre bien trop tard la remorque d’un convoi exceptionnel. Sa Volvo rouge dérape et s’encastre totalement dans l’obstacle. L’impact est d’une telle brutalité que l’automobile est presque décapitée sur le coup.

Le jeune Masamichi racontera plus tard à plusieurs de ses fidèles élèves les circonstances terribles de l’événement qui allait changer sa vie à nouveau : « Quand j’ai senti que c’était trop tard, tout en freinant, dans une fraction de seconde, j’ai mis toute l’énergie de mon ki vers le volant. A cet instant, soit mes bras tenaient et le volant cassait, me transperçant le thorax, soit ils pliaient et je m’écrasais sur lui. C’est là que le miracle intervint, mes bras ne fléchirent pas, le volant résista, mais le dossier du siège céda, me sauvant la vie ! Ensuite dans le brouillard, je me revois un instant debout, près de la voiture, échangeant quelques mots avec un policier. Puis…plus rien ».

 

Chroniques de Masamichi N°3 : Le temps des défis

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Chroniques de Masamichi

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Anonyme 05/12/2016 08:54

Très intéressant, très bien écrit.
Bravo, continuez s'il vous plait :-)

Aïki-Kohaï 05/12/2016 09:19

Merci beaucoup. Trois articles sont encore prévus dont un est déjà paru en exclusivité sur Dragon magazine. Vous le retrouverez un peu plus tard sur le blog avec de nouvelles photos.