Chroniques de Masamichi N° 2 : Ce vieil homme qui changea tout

Publié le 27 Août 2016

Chroniques de Masamichi N° 2 : Ce vieil homme qui changea tout

Cet article fut initialement publié dans le hors série de Dragon Magazine spécial Aïkido n°12 intitulé : "Aïkiken, le sabre de l'Aïkido" :

 

Nous sommes la 30ème année de l’ère Showa et c’est une année de grands bouleversements pour l’art de Moriheï Ueshiba. A cette époque, il faut des garants pour pouvoir être accepté au Kobukan situé au cœur de l’arrondissement de Shinjuku à Tokyo mais le jeune Noro dispose d’un solide soutien en la matière car son oncle maternel fut le camarade de classe de Kisshomaru Ueshiba, fils du fondateur de l’Aïkido et sa tante fait également partie de l’entourage de la famille Ueshiba.

Masamichi se rend compte qu’il a sans doute beaucoup de chance. S’il était arrivé un ou deux ans plus tôt, peut-être aurait-il trouvé le Kobukan relativement vide et quelques élèves seulement en cette aube d’après-guerre. L’année 1955 est, par bonheur, une très bonne année pour l’Aïkido en général et le nombre de pratiquants réguliers au Dojo de Tokyo passe régulièrement d’une petite dizaine à plus d’une trentaine.

Le jeune Noro débute donc son premier pas d’Aïkidoka le 1er avril par un cours du matin au Dojo de Moriheï Ueshiba et tout semble idéal mais...Moriheï lui-même est absent. Le premier partenaire de Noro Masamichi n’est autre que Kisshomaru qu’on nomme encore waka sensei (le jeune maître) et qui quittera bientôt la société Osaka Shoji où il travaillait depuis 7 ans, pour se consacrer à temps plein à la diffusion de l’Aïkido. Le jeune maître d’une trentaine d’année est un homme fin, élancé comme un oiseau de proie, ses yeux sont creusés par les lourdes lunettes qu’il porte habituellement. A noter que jusque-là, il était impossible pour le troisième fils d’O-senseï de contribuer financièrement à l’activité du Dojo et à l’entretien de ses uchi-deshis (ne touchant à cette époque aucun salaire) ainsi que sa famille sans continuer à travailler dans un autre endroit. Même si quelques sections ouvrent leurs portes depuis peu, et donnent quelques subsides, le tout demeure encore largement insuffisant pour l’organisation, qui ne deviendra telle que nous la connaissons qu’en 1967, avec l’inauguration de ses nouveaux locaux.

Le premier contact régulier avec l’Aïkido pour Masamichi vient donc de Kisshomaru Ueshiba. Ce dernier attrape littéralement le débutant Noro pour lui faire Shiho Nage ura waza, cette technique de coupe en plusieurs dimensions.

Bien que judoka depuis plusieurs années, le jeune homme est stupéfait d’être projeté comme un fétu de paille. Mais cette puissance qu’il voit, qu’il ressent, qu’il subit d’un maître aussi puissant et sans pitié aucune, n’est pas encore comprise. L’expérience semble extraordinaire et nouvelle. Les poignets de Noro sont douloureux mais maintenant que Masamichi est sur ce tatami, il n’est pas question qu’il parte sans avoir vu LE maître spirituel des lieux. D’autres élèves et débutants sont dans le même état et tentent de travailler avec lui la même technique. L’un d’eux, un jeune garçon enflammé de 13 ans et plutôt fluet, Katsuaki Asaï, assiste au premier cours du matin avant d’aller à l’école.

Après cette expérience, Masamichi n’en est que plus déterminé. C’est l’énigmatique Ueshiba Moriheï dont il entend parler depuis ses premières initiations martiales et c’est pour le rencontrer qu’il s’est dévoué des semaines durant à des études qui, au demeurant, ne le passionnent pas vraiment.

 

L'Aïkikaï dans les années 50, O sensei et Nobuyoshi Tamura

 

Deux jours plus tard, alors que Noro commence à peine à deviner qu’il tient là son avenir, Ueshiba sensei fait enfin son entrée sans prévenir dans le Kobukan. C’est un vieil homme dégarni et petit, au sourire étincelant. Ses sourcils sont broussailleux, son regard intense et sa barbe neigeuse ressemble à celle des ermites dans les contes et légendes. A cette époque et depuis le début des années 1940, on dit qu’il se déplace beaucoup et passe le plus clair de son temps à la campagne, dans un village de la préfecture d’Ibaraki nommé Iwama, où il tente de concilier le monde martial et celui de l’agriculture en une « ferme Aïki ».

Sur ce point précisons que 1955 est encore une bonne année pour tous les nouveaux élèves car le fondateur se rend à partir de cette date plus souvent à Tokyo pour diriger des stages intensifs pour les deshis. C’est aussi l’année d’ouverture du Dojo aux élèves étrangers.

Le contact avec l’enseignement du fondateur est une révélation pour le jeune Noro et de ses propres mots il dira plus tard très simplement « J’ai vu, j’ai compris, c’était magnifique ».

Le vieil homme aux pommettes saillantes et au regard vide se déplace remarquablement malgré ses soixante-douze ans et projette ses disciples comme s’ils étaient aussi légers que l’air. Sa poigne puissante semble encore capable de briser mais elle guide plutôt ses deshis avec une minutie incroyable. Là où le maître devrait parfois se trouver, il n’est pas. Là où il devrait parfois ne pas pouvoir maîtriser des jeunes gens agiles et puissants, il les tient tous en respect avec la plus grande facilité.

Moriheï Ueshiba est assurément un être tellement spécial qu’il bouleverse les existences.

Afin de donner aux lecteurs une idée des mouvements du fondateur à cette époque et quelques bribes de ce qui pouvait captiver l’esprit de Masamichi Noro, il existe en vidéo la première démonstration publique de la discipline dès 1956 sur les toits du grand magasin Takashimaya, ainsi qu’une démonstration d’O-senseï datant de 1957 au Ministère de la Défense japonais qui sont intéressantes à observer pour mieux comprendre comment un jeune étudiant en médecine promu à un brillant avenir se sent, tout à coup, prêt à abandonner sa vie et l’entreprise familiale toute entière pour se mettre au service de l’Aïkido.

Car c’est bien là le point de départ de la nouvelle vie de Masamichi Noro. Dès ces premiers jours, il décide rapidement de s’installer de façon définitive comme uchi deshi (élève interne du Dojo vivant à demeure) avec quelques affaires et son futon. Les élèves internes du Kobukan ne sont encore pas très nombreux et la vie n’est pas facile. Masamichi s’entend presque immédiatement avec un certain Tamura Nobuyoshi arrivé il y a deux ans déjà et qui était alors le seul élève interne du fondateur à cette période. Afin de s’adonner corps et âmes à l’entrainement, Masamichi suit notamment les trois cours quotidiens dont un dirigé par Osawa sensei, mais son objectif est d’être le plus possible avec ce qu’il considère comme son maître, O-senseï, qu’il soit au dojo ou bien ailleurs.

Le chemin sera long mais c’est l’objectif qu’il s’est fixé.

Il est impossible au départ de dire quand O-senseï va venir à Tokyo et pour combien de temps. Le maître voyage énormément et parfois de façon totalement aléatoire. De même, lorsqu’il est présent, Moriheï enseigne parfois durant les cours de son fils mais n’empiète jamais sur les cours des autres enseignants. Masamichi fait tout pour se rapprocher de lui et, dans son caractère entier mais jeune, souhaite « devenir son chouchou » comme il le mentionnera lui-même plus tard avec affection et drôlerie. C’est une mission étrange qu’il s’est fixée là et qui répond au départ à un besoin pressant de ressentir.

Incapable d’expliquer pourquoi il doit suivre ce vieil homme, Masamichi est prêt pour lui à se jeter d’une falaise mais le maître ne lui demande que des choses qui construisent. Loin du Dojo de l’enfer, le jeune Noro se trouve de son propre point de vue dans ce qu’il nommera également (et bien plus tard dans une interview) « le dojo du paradis », bien qu'il n'ait jamais prononcé cette expression face à ses proches.

Je n’ai jamais lu ou entendu aucun autre deshi utiliser le terme paradis pour décrire ce que l’histoire retient plutôt comme le Dojo de l’enfer. Rien que cette affirmation inaugure le rapport spécifique de Maître Noro avec ce qu’il a reçu et celui de qui il a reçu.

 

Une grande famille

 

Arrêtons-nous un peu sur cette période de 1955 à 1956 pour imaginer ce qu’il y a d’improbable et d’inédit dans la tête d’une jeune homme brillant de 20 ans, issu d’une famille aisée et moderne, disposant d’un avenir radieux à portée de main et qui décide d’aller à l’encontre de la plupart des traditions familiales japonaises pour se mettre totalement au service d’un homme qu’il connaît à peine et d’une discipline encore peu populaire comparativement au Kendo ou bien au Judo. Imaginons, lecteurs, la réaction familiale et l’opprobre découlant de telles décisions tout en admirant, paradoxalement, celui qui a le courage de tout tenter sur la base d’une sensation pour le moment si ténue, qu’il est encore impossible de la saisir.

Essayons ensemble pendant quelques secondes de mesurer la volonté d’un tel choix drastique dans une société Japonaise compartimentée et d’un tel pari sur le futur. Et de se demander ensemble combien d’entre nous seraient capable de cela ?

Conscient sans doute de l’intensité de l’engagement du jeune Noro, Moriheï est très vite happé par son dévouement et fini par l’accepter peu à peu auprès de lui. Environ an plus tard, il est bien difficile de les trouver l’un sans l’autre. Moriheï confie parfois à Noro sa santé en lui expliquant, par le biais des points vitaux, comment le soigner lorsqu’il est malade ou qu’il souffre. Les deux hommes semblent finalement tellement s’apprécier au fil du temps qu’il n’est pas rare qu’O-senseï présente Masamichi en disant de lui « voilà mon fils ». Difficile de faire plus parlant que ces mots.

Il semble que deux âmes se soient trouvées là.

 

* * *

 

Un matin, le fondateur approche donc son jeune deshi et lui demande d’un œil brillant « Noro, tu es libre ? ». Comme ce dernier lui répond évidemment par l’affirmative et qu’il est l’un des rares sans obligations extérieures à cette période, l’élève et le maître font leurs bagages pour le petit village d’Iwama où, bien loin des changements du paysage urbain Tokyoïte, le jeune disciple découvre enfin le monde secret de son mentor à 100 km au nord-est de la capitale. C’est également le lieu de vie simple de Moriheï et de son épouse Hatsu depuis 1942 ainsi que d’autres de ses proches élèves. Là-bas, le fondateur s’entraîne, médite, développe ses propres recherches, mais il passe également beaucoup de son temps à travailler sa terre, convaincu que ces travaux de ferme sont intimement liés avec l’Aïkido qu’il développe. Il est très difficile de prédire ce qu’il fera l’instant d’avant ou d’après tant il se laisse guider par ses instincts et entraine ses disciples avec lui. De même, le fondateur entretien aussi un petit sanctuaire dédié aux divinités protectrices de son art, situé à quelques mètres de la maison familiale. Tous les mois, O-senseï officie notamment auprès de sa famille, ses élèves et ses proches et y conduit un rituel nommé Tsukinamisai, où il fait offrande par des fruits, du poisson ou des légumes.

Maitre Noro avouera à ses proches avoir pu rire au départ avec d'autres jeunes élèves de ces rituels shintoïstes du matin dont il mit longtemps à comprendre la portée profonde.

Lorsque Moriheï Ueshiba est à Iwama, la vie se rythme pourtant par ces séquences simples, se déroulant sans ordre précis perceptible.

Malgré cette façon de faire, Masamichi subit un entrainement complexe au fur et à mesure qu’il prend la place d’Otomo auprès du maître et apprend à ne faire qu’un avec lui. A noter que cette fonction traditionnelle d’Otomo est encore différente du statut d’uchi deshi (élève interne) bien que les élèves les plus proches et vivant à demeure avec le maître jouent quasi exclusivement ce rôle épuisant nécessitant un engagement total.

Que signifie être Otomo de Moriheï Ueshiba en général ?

Si le maître dort, il faut veiller sur son sommeil et ne pas s’endormir. S’il se lève dans la nuit, il faut être prêt à l’accompagner. Si le maître s’ennuyait, vous deviez lui faire la lecture. S’il tombait malade, il fallait le soigner et s’il souffrait du dos il fallait pouvoir s’occuper de lui et le masser. Comme un serviteur ou une femme de chambre, il était également nécessaire de préparer toutes ses pièces de vie, son bain, d’amener ses repas et de tout débarrasser dès que le maître changeait d’activité.

Cette activité se poursuivait également à l’extérieur. Si le maître décidait d’un voyage, il fallait alors veiller à sa personne, ses biens et toutes les commodités matérielles en plus des vôtres. Notons que Morihei se levait bien avant l’heure pour prendre le train et vers 5h du matin dans tous les cas, ce qui obligeait son otomo à être prêt pour lui bien avant.

A cette épreuve de servitude s’ajoutait le caractère spécifique d’O-senseï.

Masamichi mentionna à ses proches qu'il goûtait la nourriture de son maître, ce dernier ayant parfois peur d'être empoisonné.

 

Hiroshi Tada et Maître Noro sont déjà proches

 

Comme déjà mentionné, il n’était pas rare que Moriheï décide spontanément et sans prévenir de ce qu’il allait faire ou ne pas faire. L’otomo devait évidemment s’adapter et même devenir capable d’anticiper les désirs très strictes de son maître afin de pouvoir demeurer nuit et jour, éveillé ou non, en harmonie totale avec son professeur, même si cela signifiait courir quatre ou cinq fois dans la nuit pour poursuivre un vieil homme aux toilettes ou descendre brusquement d’un train. Pour ne rien simplifier, alors qu’il est très doux avec les élèves extérieurs qu’il côtoie, Moriheï Ueshiba peut se montrer extrêmement compliqué avec ses élèves les plus proches.

Un tel traitement peut sembler proprement, osons le dire, horrible ou esclavagiste à n’importe quel élève « moderne » qui découvre cela. Imaginons de surcroît que Masamichi vient d’une famille aisée, dont la mère est d’origine noble. Rappelons que sa jeunesse fut rythmée par la présence d’un personnel de maison et de précepteurs d’un niveau exceptionnel pour de nombreux domaines.

Nombreux sont ceux qui se demandent pourquoi faire le choix délibéré d’un tel traitement où un jeune homme aisé issu d’un milieu protégé deviendrait ainsi un serviteur ?

Paradoxalement et certainement du fait de son caractère exceptionnel, le jeune Noro accepte pourtant de bon cœur de s’occuper de son vieux maître qu’il admire et respecte plus que tout, malgré quelques incompréhensions évidentes dues à sa jeunesse. Même s’il doit devenir, en quelque sorte, son valet, Masamichi se moque presque totalement du jugement porté par la société ou du regard familial plus que désapprobateur. De son point de vue, ce canal de communication unique de maître à l’élève, ce keiko exigeant, sans parole, en tant qu’Otomo, lui donnait probablement un accès illimité au maître. La nécessité de s’harmoniser avec lui en permanence permet d’ouvrir avec lui un canal de communication spécifique où s’exprime plus que la technique mais bien l’esprit du Budo. Grâce à cela, Noro Senseï pouvait et devait tisser des capacités uniques une fois mises en action par le biais de l’Aïkido. C’était une forme d’entraînement poussée à un niveau tel qu’aujourd’hui, il n’en demeure aucune comparable  aux pratiques actuelles.

 

* * *

 

« A Iwama, il y avait Saïto sensei et Isoyama sensei » évoqua des années plus tard Noro Masamichi, très ému, en décrivant brièvement dans une interview ces « moments Otomo » dans la campagne japonaise de cette période effervescente du Japon des années 50-60. La maison était sommaire, construite sur un champ en contrebas couvert de paulownias et se situait à plusieurs centaines de mètres du mont Atago. Dans le désir de se rapprocher des conditions d’entraînement se rapprochant de l’Ueshiba-juku Dojo de Ayabe et du Dojo de son maître Sokaku Takeda de la Budo Senyo Kaï, le fondateur fit reconstruire totalement la grange et l’ensemble de la propriété dès 1944 avec l’aide d’un charpentier du nom de Matsumoto pour en faire un « Dojo en plein air », un lieu de vie plus adapté, et d’y édifier un sanctuaire pour l’Aïkido.

Cette existence rurale d’une grande simplicité devint peu à peu le lot commun de Noro Masamichi en totale contradiction avec les objectifs familiaux de Yoshikatsu Noro pour son fils et de son existence précédente.

C’est une mutation qui s’opère pour un jeune homme que rien ne prédestine à une vie de tatamis et au Budo.

Aucun des proches de Masamichi n’est artiste martial ou même un anciennement adepte d’un Budo ou d’un bujutsu. Durant toute son enfance provinciale, le jeune Noro avait été entouré principalement de trois femmes très fortes dont deux artistes accomplies à la personnalité éclatante, sous l’égide d’un père palliant à tous ses besoins. Très proche de sa mère, de constitution fragile, il était resté longtemps comme « le troisième », l’enfant bourgeois à protéger et non comme un guerrier malgré son statut de 1er fils porteur du nom Noro. Domestiques et précepteurs évoluaient auprès de lui en permanence dans cette existence privilégiée et réconfortante. Tout se passant à Tokyo, Noro le riche provincial avait été ensuite envoyé vers ses 13 ans à la capitale dans l’objectif de parfaire une existence dédiée à une carrière professionnelle brillante, toute tracée, et en accord avec le monde qu’importaient avec eux les occidentaux.

A présent, en accord avec son caractère tranché et sa nature passionnée qui se moquait de tout et en tous lieux, Noro Masamichi suivait maintenant sa propre voie. Il accompagnait joyeusement son maître aux champs, qu’ils labourent afin de mettre en pratique, par tous les temps, la théorie du heino-ichinyo (buno-ichinyo), qui rapproche les arts martiaux de l’agriculture la plus élémentaire suivant la tradition des samouraïs des débuts de l’ère Meiji, désignés pour participer au développement économique des « frontières vierges » de l’Hokkaido. Dès lors, le veillé était devenu veilleur. Le protégé était devenu le protecteur. En tant qu'otomo, il devait se lever tous les jours à 5h30 avec son maître et commençait sa journée par la prière avant de passer avec les autres aux exercices. Comme pour la totalité de l’enseignement d’O-senseï, ces instants suivaient une logique mystérieuse, dépendante de l’humeur du vieil homme, qui ne montrait rarement que deux fois la même technique.

Chaque expérience vécue avec Moriheï Ueshiba est déterminante pour l’avenir martial du jeune Noro et ses goûts en la matière.

Un jour, O-senseï lui dit « Noro, viens, prend un bokken » et il attendit que son élève arrive très ému avec une arme entre les mains. Rappelons à nouveau que le jeune Masamichi avait été formé par un précepteur Kendoka aux compétences jugées suffisamment exceptionnelles pour que Yoshikatsu Noro l’engage à demeure pour assurer le renforcement de son fils unique.

Alors même que Masamichi prenait une garde efficace face à son maître et prêt à démontrer ses talents durement acquis, O-senseï frappa alors simplement le bokken de son disciple qui lui échappa totalement des mains.

Masamichi Noro senseï évoque encore cette sensation d’une frappe de bokken par Moriheï Ueshiba comme une décharge électrique. Le fondateur fit la moue devant la faiblesse de son disciple et cette réaction créa une déception immense dans le cœur de l’élève si aisément désarmé. Consulté plus de 30 ans plus tard sur ce point Masamichi énonce encore en souriant « depuis ce moment, je fais quelques complexes vis-à-vis du bokken ».

Le fondateur souhaita ensuite que Noro Masamichi s’entraine aux armes en lui montrant des mouvements techniques contre les roseaux géants dans le jardin et en lui désignant ces derniers comme nouveaux « partenaires ». L’entraînement se déroulait suffisamment longtemps et sans arrêt pour qu’O-senseï s’endorme, laissant son élève ramper jusqu’à lui à quatre pattes pour s’excuser de s’être arrêté car dira-t-il « au Japon, on n’arrête pas l’exercice avant que le maître le dise ».

De ces expériences, Masamichi et Moriheï développe un lien très spécial qui se tisse entre Iwama et Tokyo, au gré des voyages et des gardes, au fil des entraînements et des enseignements. Noro est déjà un fumeur régulier et il est l’un des rares si ce n’est le seul de ses élèves, par exemple, à pouvoir fumer devant son maître, ce qui démontre le caractère particulier de ce lien non plus martial mais presque filial entre ces deux personnalités atypiques très engagées dans leurs objectifs.

O-senseï affirmant régulièrement que « Ceux qui pratiquent l’Aïkido sont mes véritables enfants » trouve ici un sens très fort.

 

"Les frères"

 

Notons toutefois dans cette existence que d’autres liens très forts et des amitiés étroites sont tissées, dont l’incidence est majeure pour l’avenir. Masamichi Noro est le partenaire régulier et amical de Sadateru Arikawa, Seigo Yamaguchi et Yasuo Kobayashi. De même, Nobuyoshi Tamura et lui développent un lien d’amitié très important. On les appelle fréquemment « les frères » car ils partagent régulièrement la même petite chambre aux futons juxtaposés et il est rare de les voir l’un sans l’autre car ils subissent les mêmes facéties martiales de leur vieux maître. En effet, O-senseï a l’habitude de leur rendre visite la nuit avec un bokken et de les attaquer sans prévenir en criant « Noro, tu es mort !» ou « Tamura, tu es mort ! »ce qui commençait à les rendre paranoïaques et excitait leur volonté d’en découdre.

Une nuit, Nobuyoshi et Masamichi décident même de ne plus dormir et d’attendre Moriheï afin, cette fois, de le surprendre à leur tour mais, fidèle à sa légende, ce dernier…ne vint jamais.

Dans le même temps que l’intérêt pour l’Aïkido grandissait au Japon et que l’activité de la discipline s’accentuait, Noro Masamichi développait ses compétences exceptionnelles sanctifiées à un rythme d’environ un dan par an jusqu’en 1961 où il atteint enfin le rang de 5ème dan en Aïkido.

A cette période, ceux qui venaient au Dojo n’appartenaient déjà plus à aucune couche particulière de la société. Quelques étrangers venus d’Europe, des Etats-Unis et d’Asie du sud-est venaient régulièrement pratiquer à Tokyo et une poignée d’occidentaux privilégiés intégraient même les rangs des élèves internes afin de s’exposer à cet art encore jugé mystérieux pour les non Japonais. Un premier groupe  de pionniers était parti à l’étranger dès 1951 (Minoru Mochizuki en 1951, Tadashi Abe en 1952, Kochi Tohei et Aritoshi Murashige en 1953 et Mutsuharu/Mutsuro Nakazono en 1958), mais dans la politique globale de développement de la nouvelle fondation Aïkikaï, on peut imaginer qu’il était important qu’un second groupe officiel et plus structuré, constitué de disciples d’après-guerre, apporte au monde l’art transmis par le fondateur, dont la recherche se perpétue jusqu’à sa disparition.

 

 

Le choix de l’expansion globale telle que définie par Kisshomaru Ueshiba et des dirigeants de l’époque de la très jeune fondation Aïkikaï en pleine expansion se tourne donc finalement vers le jeune Noro Masamichi. Son implication est totale et absolue dans son apprentissage et il a déjà fait ses premières armes en tant qu’enseignant. Maître Noro raconte d'ailleurs à ses proches avoir « levé le doigt immédiatement » lorsqu'on interrogea les élèves volontaires pour un tel départ. Il est également question de le nommer nouveau délégué officiel pour l’Europe et pour l’Afrique, ce qui représente un tiers des territoires de la population mondiale et l’un des trois viviers les plus importants de pratiquants avec les Etats-Unis et l’Asie. Cette décision appelle également deux constats très clairs qu’il faut rappeler ici et qui sont fondamentaux pour les événements qui vont suivre :

- La décision du Doshu et de la fondation Aïkikaï de nommer un nouveau délégué officiel pour l’Europe et l’Afrique indique que ce poste était pourvu par Tadashi Abe (lui-même chargé du travail d’implantation de l’Aïkido en Europe amorcé par Minoru Mochizuki) et non par aucun autre ushi deshi actif de maître Ueshiba de façon officielle.

- La charge de l’un des principaux secteurs du développement de l’Aïkido à un jeune maître qui va atteindre bientôt ses 27 ans et qui n’est jamais allé à l’étranger suppose une confiance absolue en Noro Masamichi et ses capacités d’accomplir cette tâche.

Là encore, le lien spécial entre O-senseï et Noro senseï s’exprime dans les conditions particulières de ce départ. Moriheï Ueshiba ne comprend pas du tout cette décision d’enlever son disciple favori loin de lui et, dans un élan affectif caractéristique du vieux maître envers ses plus proches, propose à Noro non pas le 6ème dan mais…le 8ème dan. Cette décision caractéristique du tempérament de « ce vieil homme » comme O-senseï se désigne souvent lui-même, signifie alors dans son esprit l’accomplissement et un moyen de retenir ce qui est effectivement devenu « son chouchou » au fil du temps. Noro Masamichi n’est cependant plus le jeune adulte qu’il était mais bien désormais un senseï pour ses pairs et un enseignant de la discipline de son maître. Il refuse alors ce 8ème dan par conscience des enjeux globaux et s’oppose exceptionnellement à la volonté de son maître qui doit se séparer de lui la mort dans l’âme.

Rappelons enfin pour conclure cette période qu’en cet été 1961, Masamichi Noro parle peu l'Anglais mais absolument pas le Français. Il est pourtant question qu’il aille retrouver en France une communauté de pratiquants qui est supposée l’accueillir comme le voudrait la tradition Japonaise, ou du moins le sens le plus élémentaire de l’hospitalité, et sans poser plus de question sur sa légitimité évidente confirmée par O-senseï et les plus hautes instances de l’Aïkikaï. Le jeune Noro n’a encore aucune idée des enjeux politiques déjà présents dans une France martiale en pleine ébullition des égos.

 

Chroniques de Masamichi N° 2 : Ce vieil homme qui changea tout

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Chroniques de Masamichi

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