Budo et Olympisme : Atout ou nivellement ?

Publié le 8 Août 2016

Budo et Olympisme : Atout ou nivellement ?

C'est toute une partie du Budo qui bascule dans l'univers de l'Olympisme depuis le 3 août 2016 avec la 129ème session du C.I.O (Comité International Olympique) votant l’introduction du Karaté en tant que discipline additionnelle pour les Jeux Olympiques de 2020.

En Occident où la trinité Judo, Karaté, Aïkido est la plus visible, on peut dire désormais que l'Aïkido est une minorité au sein d'un monde majoritairement sportif et compétitif. Peut-on dire pour autant que cette évolution est une surprise inattendue ?

Evidemment non, car c'est tout le monde martial qui s'harmonise peu à peu avec le sport comme en témoigne cette réaction de J.L Rougé, président de le FFJDA (Fédération Française de Judo et Discipline affinitaires), s'exprimant concernant l'admission du Karaté aux jeux Olympiques : "Le Japon a joué un grand rôle. Ils voulaient le karaté, ils y ont mis le poids nécessaire. Si Paris obtient les Jeux de 2024, le karaté sera reproposé. Une bonne dynamique donc pour un sport très traditionnel qui peut cohabiter avec des disciplines nouvelles comme le skateboard, même si concurrencer les X-Games n’est, selon moi, pas la bonne voie."

En effet et pour rappel, le 28 septembre 2015, le Comité d’Organisation de Tokyo avait proposé l’intégration de cinq disciplines au programme des J.O 2020 : karaté, escalade, surf, skateboard et baseball/softball. Dès la saison 2010/2011, une vaste opération de communication en faveur d'une introduction olympique du Karaté  orientait déjà la discipline vers cette objectif.

Mais cette longue campagne de publicité n'est que la consécration d'une impulsion décidée initialement en 1949 par la JKA (Japan Karaté Association) contre l'avis de Gichin Funakochi et poursuivie ensuite par la WKF (Fédération Mondiale du Karaté) ainsi que la WKA (Association de Kick-boxing et de Karaté).

Qu'on soit pro ou anti, cette mutation profonde permet toutefois de s'interroger sur l'avenir général du Budo et sur l'esprit original de ces arts les plus emblématiques ainsi que leur dualité profonde.

 

TROIS FONDATEURS, TROIS VISIONS D'UN MEME DEBAT :

 

Il est intéressant de constater que les 3 principaux fondateurs du Budo semble juger défavorablement l'aspect "compétitif/sportif" dans les arts martiaux :

-Jigoro Kano (le plus ouvert des maîtres à ce sujet) pour poursuivre l'excellente analyse de Donn. F Draeger dans un article intitulé "An Analysis of Judo Competition", semblait (ndl : prenons des pincettes) mentionner cela comme (en substance) la réalité de deux types de Judo. Celui de la compétition et de celui de la tradition. Le judo dans un sens "supérieur" (Jodan Judo) et le Judo dans un sens inférieur (godan Judo). Avec ces définitions, Kano semble reconnaître que ce dernier type est plus spectaculaire,  moins précis et moins discipliné, plus proche du "jeu" et souvent une "route assez courte vers nul part" comme commente Donn. F Draeger sur ce dernier point (ndl : "Judo is a short road to almost nowhere").

Kano n'approuvait d'ailleurs pas la popularisation à outrance de la ceinture noire, devenu principal objectif de l'entrainement comme le précise l'auteur ("Everybody a dan holder, as an approach to Judo training, was not his idea for Judo.").

Acceptant toutefois cette dualité Sport/Budo dans son art, Jigoro Kano organise, dès 1934, le premier championnat national de Judo. De même, il obtient également l’attribution des 12e jeux Olympiques (1940) au Japon (mais la guerre s’oppose à leur déroulement).

-Gichin Funakoshi de son coté a toujours refusé d'être instructeur d'honneur de la JKA qui souhaitait introduire l'aspect compétitif et sportif dans le Karaté. Pour ce maître qui aimait participer aux concours de lutte et au tir à la corde, il n'était pas question d'adopter un traitement compétitif au Karaté d'Okinawa pour lequel il aspirait plutôt à une reconnaissance en tant que Budo (art martial Japonais/une voie) à part entière comme en témoigne l'un de ses derniers ouvrages intitulé "Karate-Do Kyohan".

Cette différence de prisme est souvent évoquée également par Henry Plée, père du Karaté FrançaisDans une chronique de février 89 (Karaté Bushido N°155) il écrit à ce sujet : "J’ai remarqué que mon ami Tokitsu, dans son article "Ma transformation des katas classiques (dans Karaté-bushido n° 152)", avait eu l’honnêteté de dire que le karaté-sport moderne avait peu à voir avec le karaté authentique traditionnel et était surtout semblable aux exercices militaires d’Occident (Tokitsu a dit “français”, mais il y eut plus d’inspirations de l’armée allemande que française). Il le dit avec la courtoisie japonaise, en demi-teinte, mais très clairement".

Là encore, une dualité profonde existe entre aspect sportif et martial mais elle se situe ici entre la vision du maître et celle de certains de ses élèves.

-Moriheï Ueshiba (comme son fils et son petit fils) se montra relativement explicite à ce sujet. Il ne peut y avoir de compétition en Aïkido. A cette "règle" existe toutefois des exceptions comme l'Aïkido Shodokan fondé par Kenji Tomiki dans les années 50.

Mais cette exception trouve une explication politique. En effet, après avoir été élu à la tête de la faculté des sports de la prestigieuse université de Waseda en 1954, Kenji Tomiki obtint des années plus tard la possibilité d'ouvrir un club d'aïkido dans son enceinte. Cette offre était néanmoins soumise à des conditions darstiques dont celle-ci : Il devait introduire la possibilité d'organiser des combats, comme c'était déjà d'usage dans le judo ou le kendo. Souhaitant privilégier là encore la diffusion de la discipline, on devine aisément la suite de l'histoire.

Rappelons malgré tout les paroles d'O-senseï qui sont relativement précises sur l'esprit de son art dans l'absolue : "« Combattre ! Vaincre ! Dominer ! A quoi cela sert-il ? Gagner aujourd’hui signifie perdre demain ! Quelles valeurs peuvent donc avoir les Arts Martiaux ? La puissance physique qui fait de vous un champion du moment n’est qu’éphémère et bientôt un autre vous surpassera !".

A la lueur de ces quelques éléments de réflexion, on comprend toutefois que l'avenir du Budo et le débat autour de son esprit (sportif ou traditionnel) remonte aux années 1930 et s'est nettement acceléré en faveur de l'aspect sportif au crépuscule de la seconde guerre mondiale. 

Le Kendo (autre Budo emblématique) est un ultime exemple de cette longue évolution vers le sport. Sans fondateur officiel, développé durant et après l'ère Meiji (1867-1911) et interdit en dehors de son aspect sportif par l'occupation Américaine, cet aspect s'est donc d'avantage développé afin de permettre la continuité de l'art sous le nom de "compétition au shinai" jusqu'en 1952, date de la fondation de la "Zen Nippon Kendo Renmei." (Fédération Japonaise de Kendo).

On comprend là encore qu'il s'agit d'un mal nécessaire pour permettre aux maîtres la poursuite de la diffusion d'un savoir acquis parfois avant l'ère Edo.

Quel est la conclusion de tout ceci ?

On constate que sport et Budo cohabite depuis leur naissance et cette dualité est parfois tolérée et/ou acceptée pour diverses raisons (éducative, politique, militaire etc...) mais jamais confondue dans l'esprit des fondateurs de nos disciplines.

 

L'ENTREE DU BUDO DANS L'OLYMPISME ET SES CONSEQUENCES :

 

Fondé en 1894 par un Pierre de Coubertin "dans l'esprit des jeux de la grece antique d'Olympie", l'Olympisme et les jeux olympiques voient le jour officiellement en 1896 mais les Budo font leur entrée dans cet univers à partir des Jeux Olympiques de Tokyo en 1964. Seul le Judo est alors introduit au programme et le restera jusqu'à nos jours (à l'exception de 1968 à Mexico). Comme dit précédemment, Tokyo avait été choisi dès 1936 pour organiser les J.O de 1940 mais la guerre sino-japonaise avait forcé l'annulation de l'événement pour lequel Jigoro Kano lui-même avait milité (il devient d'ailleurs le premier membre asiatique du CIO). 

Ces nouveaux jeux sont donc porteurs d'une grande connotation politique et d'enjeux financiers extrêmement importants pour le Japon. Il s'agit également de "rapprocher" deux univers en friction depuis l'occupation Américaine et de montrer le renouveau du Pays.

La discipline de Jigoro Kano demeurera ensuite le seul Budo dans la  catégorie "sport de combat" de cet univers malgré l'introduction du Taekwondo (art martial non japonais et donc hors catégorie concernant les Budos) lors des J.O de 2000 à Sydney.

Sans rentrer dans les détails historiques des multiples règlements installés depuis, il est très clair que la discipline de Jigoro Kano s'est installée dans les jeux du fait d'une refonte profonde de ses "règles" et de ses institutions diminuant considérablement l'influence Nipponne.

Dans cette optique, la catégorie traditionnelle "ouverte à tous les poids pour les hommes" est ensuite supprimée lors des J.O de 1984 à Los Angeles au profit d'une séparation claire en 7 catégorie de poids (la compétition est ouverte aux femmes seulement en 1992).

En 2012, une polémique s'installe concernant les nouvelles modifications des règles instaurées à titre expérimentales aux mondiaux de Rio et dans le but d'en courager un Judo plus spectaculaire censé répondre aux critiques des Jeux Olympiques de Londres concernant les faiblesses de l'arbitrage et ses "combats à rallonge" . 

Certains pratiquants et la presse spécialisée ("L'esprit du Judo" etc...) considèrent que ces règles (Golden score illimité, interdiction de faire lâcher à deux mains, rôle des arbitres réduits) vont vers un aspect plus physique de la discipline et à l'encontre du "Beau Judo" tandis que la FIJ (Fédération Internationale de Judo) justifie ces nouveaux changements par l'argument d'un retour au judo traditionnel...

Sans prendre le parti systématique du dénigrement, les faits sont explicites quand à l'adaptation presque entière de la discipline vers une obligation de résultat sportif, de performance et parfois même, de spectacle.

Si le judo traditionnel n'a pas complètement disparu et si l'Olympisme a fait effectivement connaître et apprécier le Judo dans le monde entier, les instances de la disciplines sont à présents tournés à 90% vers l'aspect le plus visible (et très problablement plus lucratif). Gageons que cet aspect permet de faire vivre un certain Judo pour très longtemps mais à quel prix ?

A la lueur de la métamorphose du seul Budo de l'univers Olympique, on peut ensuite s'interroger légitimement sur ce qu'il adviendra d'un Karatedo tourné vers Tokyo 2020, alors que l'aspect sportif et traditionnel cohabitait parfois de façon peu proportionnée.

La systématisation d'un système de points favorisant coups de pieds et projections (ce qui fait déjà de l'art de la main vide ou de cathay un art... du pied une fois dans la compétition), le changement des catégories de poids déjà bien installées sont très probablement au programme.

On peut aussi légitimement penser que certaines règles déjà appliquées en compétition (comme au Karaté "contact") sont susceptibles de faire l'objet d'une transposition peu ou proue identique pour les JO. Je songe notamment à :

-La valeur des techniques placant les coups de poings à la tête et/ou au corps ainsi que les mises au sol tout en bas de la catégorie.

-L'interdiction formelle des techniques de percussion avec main ouverte.

-L'interdiction formelle des clefs (verrouillage articulaire).

Ces règles du jeu n'appellent pas de jugement particulier de ma part là encore. De facto, on comprend cependant qu'elle modifie profondément la mobilité, la gestuelle et la technique d'un pratiquant et l'oriente dans un style bien spécifique.

Le risque est bien sur de voir l'accélération de cette uniformisation sur le long terme car, rappelons le à nouveau, celle ci est déjà en marche depuis longtemps. L'autre risque est de voir l'aspect sportif dominer la pratique et la focaliser sur des aspects très restreints, sur la condition physique, sur une expérience de compétiteur uniquement, rendant la discipline peu ou pas efficace.

J'enfonce également une porte ouverte en vous disant que le débat anime beaucoup la sphère martiale sur le devenir du Karaté tel qu'il existe aujourd'hui et où des experts incroyables comme Pierre Portocarrero sont déjà difficilement visibles.

Citons le d'ailleurs sur la question des valeurs profondes du Karaté :

"Les arts martiaux ne doivent pas être un but, une obligation de résultat. Mais doivent plutôt être un outil, un moyen de trouver un supplément d'humanité en nous."

 

TOUS RESPONSABLES :

 

Je me répète, il ne s'agit pas ici de cracher sur le sport à tout prix (que j'apprécie d'ailleurs) mais de bien comprendre la direction dans laquelle nous engageons tous ensemble les Budo (chose bien différente) en acceptant de servir à nos pratiquants un joli flou artistique et de toucher aux éléments clefs d'une discipline pour des raisons n'ayant rien à voir avec l'effficacité, la technicité ou même souvent la sécurité.

Le Budo souffre déjà de cette plaie ouverte et l'hémoragie entraine des conséquences lourdes lorsque nous essayons (trop) de rivaliser (sans succès) sur le terrain sportif avec des "sports de combats":

-Les jeunes pratiquants ne sont pas dupes et, à comparer, ils vont souvent ailleurs.

-Le défi physique et l'expérience compétitive étant souvent inaccessibles (du fait pour commencer de la réglementation) aux plus "agés", ils vont souvent ailleurs.

-Les pratiquants expérimentés n'acceptant pas non plus le contrepied permanent entre le discours sportif et martial, ils vont souvent ailleurs.

Il est cependant facile de critiquer les instances dirigeantes. Notre démission du processus de décision, notre manque d'engagement, notre attitude de Budoka consommateur, le culte de notre propre corps et de la performance sont également des exemples de facteurs aggravants.  Aïkido, Karatédo, Judo, sont aujourd'hui à l'image de leurs pratiquants, avec leurs défauts et leurs qualités.

Loin d'émettre un constat totalement négatif, je reste persuadé que des solutions existent, mais avons nous vraiment le désir de ne pas modeler une tradition souvent fantasmée à l'image de nos podiums ?

Pour changer l'aspect des Budos, ne faut il pas d'abord oeuvrer à changer le regard des pratiquants ?

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Arts martiaux, #Actualités-Nouveautés

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Commenter cet article

Xavier 19/08/2016 11:20

Très bon résumé de la situation ;)
En passant j'en profite pour ajouter que Kano bien que membre du CIO etait opposé à la présence du Judo aux JO, justement pour éviter la compétition à tout prix et la perte d'un certain état d'esprit

Aïki-Kohaï 19/08/2016 11:56

Merci Xavier :-)

Effectivement, le discours sportif le plus usité par la presse est souvent le suivant : "Jigoro Kano était un pro-olympisme du fait notamment de son engagement pour obtenir les JO". La réalité du discours du fondateur du Judo est effectivement très différente.