Le regard du débutant sur Omote et Ura

Publié le 15 Avril 2016

Photo : Pascal Raynaud.

Photo : Pascal Raynaud.

NDL : Cet article fut publié en janvier 2016 dans le hors série spécial Aïkido n°11 de Dragon Magazine consacré au thème d'Omote et Ura. Vous trouverez toutefois quelques photographies inédites réalisées par Mohamed Belfali que je remercie chaleureusement.

 

Vous vous demandez ce qu'un kohaï vient faire sur ce sujet n'est-ce-pas ? N'ai-je pas mieux à faire comme m'entrainer sans relâche afin d'espérer un jour disposer des mêmes compétences que les prestigieux contributeurs des colonnes de Dragon qui sont, pour ce billet, mes voisins ?

Et bien détrompez-vous car le kohaï possède tout à gagner en se pliant aux mêmes contraintes. Permettez-moi donc de me prêter au jeu et d'essayer de vous apporter quelques indices ou, au mieux, quelques folles facéties.

Votre serviteur s'interroge cette fois sur deux thèmes martiaux bien connus des experts que sont les aspects omote et ura. Je précise "bien connu des experts" car les vétérans des tatamis pensent souvent à tort que ces notions martiales sont évidentes. Certaines questions semblent parfois stupides du haut d'un grade et on peut facilement oublier que n'importe quel novice est susceptible de se la poser dès le départ d'une façon sincère. Il se peut même que, malgré lui, un débutant apporte beaucoup en osant mettre le doigt sur ce qui paraît aller de soit pour tous.

Je vais évidemment développer mon propos mais ne comptez pas sur moi pour vous parlez des sens métaphoriques (et bien entendu cachés à des endroits impossibles) des termes Omote et Ura car, clairement, le kohaï s'en fiche comme de sa dernière paire de zori ! Ce que nous voulons savoir en premier lieu est concret :

Omote et ura sont deux façons de réaliser une technique. Une technique d'Aïkido omote se fait en entrant face à votre partenaire tandis qu'une technique en ura se fait plutôt de dos. Ajoutons qu'on définit souvent cet aspect omote comme "positif" et l'aspect ura comme "négatif" par souci de traduction à destination des occidentaux.

Tout ceci nous amène ensuite à l'éternelle question du débutant qui n'est pas si bête que ça en réalité : Pourquoi existe-t'il un aspect omote et ura ? Quel est l'intérêt de faire une décomposition de ces techniques alors qu'il suffirait juste de leur donner un nom différent ou bien d'expliquer qu'il s'agit d'une sorte de variante ?

Commençons par répéter la même chose que tous les amoureux du Japon : La société Nipponne possède dans son ensemble ces aspects Omote et Ura (elle n'est d'ailleurs pas la seule) très ancrés culturellement et sociologiquement. L'aspect public des endroits, des objets, des personnes ou des comportements est aussi important que l'aspect privé et la dichotomie doit être précise entre les deux pour diverses raisons que je n'évoquerai pas ici.

Dans l'univers martial traditionnel Japonais, cette frontière entre la face publique, dite omote, qu'on réserve aux non initiés, aux débutants, est très différente de la sphère privée, dite ura (signifiant alors cachée), qu'on va exposer peu à peu aux avertis, aux anciens et aux privilégiés par le biais d'un apprentissage sur le long terme. Il y avait  (et il ya encore parfois) une différence omote et ura pour une raison simple : L'aspect Omote était à la fois considéré comme moins efficace par rapport à l'aspect ura et permettait immédiatement de repérer ceux qui bénéficiaient d'un enseignement profond (que je qualifierais par les termes Japonais hiden ou okuden bien que ces mots englobent d'autres notions comme le secret) d'une école.

Omote et Ura sont donc les "copyright" martiaux les plus évidents des Koryu Japonaises et celui qui débarquait dans un Dojo "étranger" pouvait donc (et peut encore) instantanément se positionner dans la hierarchie de l'école en démontrant sa capacité à produire les techniques Omote ET les techniques Ura du répertoire. A l'inverse, celui qui n'était capable que d'exprimer des techniques omote ou bien des techniques Ura incomplètes était identifié tout de suite comme un novice ou du moins comme une personne n'ayant pas eu accès aux niveaux ultimes de connaissances.

 

(Photo : Belfali Mohamed)

Si vous suivez toujours, je sais que vous allez deviner la prochaine question qui arrive. Si les techniques Ura sont réservées aux gradés ou aux privilégiés...pourquoi en Aïkido enseigne-t-on de nos jours ces techniques aux débutants ?

L'héritage de la dualité Omote/Ura existe en Aïkido du fait de ses origines et notamment du Daito-Ryu dont il est issu en majorité. Le Daito-Ryu est une Koryu et il est donc probable qu'elle respectait les principes évoqués comme la séparation Omote/Ura de son enseignement et ainsi la différence entre l'enseignement superficiel et l'enseignement dit okuden ou "profond" en fonction des élèves. Par extension il est donc logique que ce mode traditionnel de transmission influence au départ la discipline "fille" issue du Daito-Ryu à savoir l'Aïkido.

Mais cet enseignement caché ou profond s'arrêtait-il à un aspect différent d'une même technique ? Là encore, rien n'est moins sûr car la mystification des arts martiaux japonais est plus complexe qu'il n'y parait.

Par exemple, et pour illustrer l'esprit puissant de mystification dit Ura (toujours dans le sens de caché) des écoles Japonaises d'arts martiaux, il existe dans certaines disciplines "des "pièges techniques" volontairement glissés par les maîtres afin de détecter un élève dont l'enseignement n'est pas profond. De même, on rédigait certains documents des écoles anciennes sous des aspects délibérement symboliques (je pense à la Pagode à cinq degrés). Dissimuler les secrets de l'art dans de simples variantes parait donc un peu simpliste non ? 

Il est très probable que la différenciation Omote-Ura de l'enseignement ne soit souvent qu'une mystification historique de façade afin de cacher d'autres secrets plus importants. Plusieurs éléments amènent le kohaï que je suis sur cette piste sans trop de difficulté pour ce qui est de l'Aïkido et son plus proche parent le Daito Ryu, en étroite corrélation au départ  pour des raisons de filiation technique. Je m'explique :

Evoquons tout d'abord Kenji Tokitsu dans l'un de ses articles intitulé "Communiquer sans montrer" et qui indique, je cite "Si une technique est efficace, voire bien plus qu'efficace que la simple activation ordinaire ou habituelle du corps humain, cela signifie qu'elle comporte obligatoirement un savoir-faire particulier (...) Il devait forcément exister un savoir subtil élaboré".

Cette réflexion amène n'importe quel chercheur à quelques suppositions :

- La première : Si nous appliquons l'analyse de Kenji Tokitsu au répertoire technique commun de l'Aïkido et du Daito Ryu, il est bien évident qu'il est question d'efficacité pure au-delà de la finalité bienveillante développée ensuite par O-senseï pour l'Aïkido. Un savoir subtil était donc évidemment nécessaire pour parvenir à un résultat concret dans ces deux arts.

 - La seconde : On peut imaginer aisément que "l'héritage génétique" d'une école cultivant le secret comme le Daito Ryu, et donc la dualité Omote/Ura, s'est perpétué en Aïkido par ce filigrane et pour de nombreuses raisons à commencer par la fidélité technique d'O-senseï au Daito-Ryu à ses débuts, étant lui-même initialement instructeur de cette discipline. L'enseignement d'O senseï est d'ailleurs à l'origine des 6 premiers volumes du Soden (11 volumes de photos appelé aussi le Daito Ryu Aikibudo Densho Zen Juikkan) du Daito Ryu jamais désavoué par Sokaku Takeda. 

- La troisième : On peut également imaginer que cette distinction Omote-Ura présente en Aïkido ainsi que dans le répertoire de ces 547 techniques du Daito Ryu (partie des 2884 techniques du répertoire réputé global) comporte des subtilités cachées qui vont au-delà du simple aspect intérieur et extérieur d'une technique que ces deux arts ont en commun.

Sur ce dernier point il faut citer, pour preuve, les propos de Kondo Katsuyuki en 2014 au sujet de la différence entre le Daito Ryu Jujutsu et le Daito Ryu Aïkijujutsu dans le curiculum du Daito Ryu en général : "Ce que l'on voit généralement aujourd'hui en Aïkido sous le nom de shomen uchi ikkyo, et que nous appelons ippon dori, est exécuté sous une forme de type Jujutsu. Au contraire, la discipline se nommant Aïkido, il faudrait toujours utiliser l'Aïki. En l'absence d'Aïki les techniques ne fonctionnent pas face à une personne forte ou avec un grand gabarit."

du Daito Ryu Takumakaï qui précise sur le sujet de l'Aïki que "la différence entre le Daito Ryu et les autres Jujutsu est l'addition de l'Aïki. Il est très difficile d'expliquer l'Aïki. L'Aïki est le secret présent dans toutes ces techniques."

Ainsi, on peut faire deux conclusions simples (je laisse les constats compliqués aux autres bien mieux qualifiés que moi) :

- La distinction omote/ura semble présente à la fois dans le Daito Ryu et l'Aïkido dès le départ.

- Cette distinction n'est que le moyen le plus connu de protection du savoir et de transmission d'éléments beaucoup plus profonds de ces disciplines (à savoir l'Aïki, qui mériterait un développement à lui tout seul de professeurs bien plus compétents que moi).

A la lueur de tous ces éléments, nous avons donc fait quelques énumérations des points de corrélation entre l'Aïkido et le Daito Ryu sur les éléments techniques cachés. Mais alors, qu'est ce qui va les différencier de nos jours et, répétons-le, pourquoi enseigne-t-on maintenant toutes les techniques aux débutants en Aïkido ?

Pour le comprendre il faut se demander pourquoi les relations entre Sokaku Takeda et Moriheï Ueshiba se sont compliquées lorsque ce dernier qui n'était pas non plus réputé pour sa pédagogie (ses élèves témoignent souvent du fait qu'il ne démontrait que rarement deux techniques semblables) s'est emparé du cursus technique du Daito-Ryu pour le simplifier puis l'exposer ensuite au gré de ses recherches martiales qui vont évoluer jusqu'à l'Aïkido.

Car c'est bien là où se trouve la réponse à nos premières questions. Le génie de Moriheï est d'avoir initié non pas des retouches au répertoire de son maître mais bien d'avoir été le point de départ d'une mutation d'un mode de transmission caché dans les arts martiaux (et notamment la distinction omote/ura) tout comme Gichin Funakoshi et Jigoro Kano.

Toutefois, j'ai bien dit initiateur et non auteur. Si nous devons effectivement à Moriheï l'impulsion de cette simplification du Daito Ryu et l'inclusion de ses propres partis pris issus de son background martial ou bien d'autres écoles (comme le hanmi issu très probablement de sa pratique de la bayonnette en tant qu'officier de l'armée), la distinction actuelle omote/ura ne semble pas venir de là à ma connaissance.

Comment le pourrait-elle alors que Moriheï Ueshiba avait la forme en détestation et que cette distinction claire implique, pour la diffuser au plus grand nombre, une forme de catalogage qui dépasse la simple illustration de principe si chère au fondateur ?

 

(Photo : Belfali Mohamed)

 

Cette appelation Omote/Ura et cette différenciation telle que pratiquée de nos jours vient en réalité davantage de Kisshomaru Ueshiba, son fils, qui est le grand codificateur de notre discipline. Tout comme le nom des techniques (Ikkajo en Ikkyo etc...) du répertoire de l'Aïkido va évoluer peu à peu (on peut le constater en observant les parutions de livres techniques du second Doshu en débutant par l'ouvrage Aïkido de 1957 ou bien en constatant la différence avec nos ouvrages modernes et, par exemple, Budo Renshu ou celui de Gozo Shioda sur les mêmes sujets), la notion d'omote et ura va s'installer progressivement dans le paysage technique de l'Aïkido d'une façon complètement officielle.

Le désir du second Doshu d'ouvrir les portes de la connaissance au plus grand nombre expose ainsi quelques secrets, y compris les techniques Omote et Ura présentées comme des "variantes" de classification et non pas comme des techniques de niveaux différents. Kisshomaru dira à ce propos et plutôt sobrement dans son ouvrage intitulé "L'esprit de l'Aïkido" : "la plupart des techniques d'Aïkido proposent une forme omote et une forme ura (...) Ces deux mouvements défensifs hérités du budo classique trouvent leur origine dans le principe ancien du yin et du yang."

On peut estimer que cette évolution pour l'Aïkido est le choix d'une politique plus ouverte, tournée vers le reste du monde, afin de permettre une large diffusion. On notera également l'intelligente ambivalence de ce choix d'ouverture (qu'on qualifierait ici malicieusement d'omote) qui respecte malgré tout une cohérence de codification avec les origines de l'Aïkido (intention qu'on qualifierait de ura) qu'on ne trouvait pas chez O-senseï dont la pratique relevait avant tout de l'expression la plus spontanée et non d'une forme structurée.

Omote et Ura deviennent donc aujourd'hui des "alternatives" et non plus des techniques destinées à mettre en exergue le niveau de connaissances d'un pratiquant.

Cela veut-il dire alors que tout est enseigné librement et à tout le monde ? Quid de l'enseignement de l'Aïki évoqué par

Débutant ne veut pas non plus dire naïf. Aujourd'hui encore, on ne peut pas griller des étapes et tout le monde ne reçoit pas la même chose si l'on est sempaï ou kohaï ou bien ushi-deshi (élève interne), soto deshi  (élève externe) ou okyakusan (un visiteur) selon les référentiels utilisés dans le pays où vous pratiquez. On peut d'ailleurs juger que cette façon de faire est normale si elle est proportionnelle à votre degré d'implication et votre investissement sur "la voie".

Ces raisonnements amènent cependant des interrogations plus profondes qui n'appelent pas encore une réponse claire et franche de ma part. Il y a là donc pour vous comme une invitation à la recherche. Qu'enseigne t'on de l'Aïki en Aïkido ? Existe-t'il aujourd'hui un savoir non-ésotérique réellement caché concernant l'utilisation du corps ou bien du principe Aïki, commun à de nombreuses écoles ? L'Aïki est il enseigné à tous ou recevons nous un savoir purement "jujutsu" ? Et si ce savoir existe, qui est encore capable de l'enseigner sans les mystifications évoquées et de le transmettre ? L'aspect "Ura traditionnel" de notre discipline s'est-il complètement fondu dans l'Aïkido moderne ?

Se poser la question simple des origines et du pourquoi de la dualité omote/ura en Aïkido est donc loin d'être une interrogation de débutant. Elle dénote votre curiosité et votre engagement dans les méandres de l'univers de Moriheï Ueshiba et de la voie (Do, Michi, Tao) car l'Aïkido est bien un Budo et non un sport où accumuler médailles et podiums. Elle souligne votre ténacité à ne pas tricher en ne vous attachant qu'aux aspects superficiels. Elle démontre enfin qu'il n'y a pas de question bête et qu'un yudansha devrait lui aussi, sans préjugés, s'intéresser à la fois aux aspects omote de ses élèves mais aussi à l'aspect ura, ces trésors cachés.

Photo : Aïki-kohaï

Photo : Aïki-kohaï

Photo : Belfali Mohamed

Photo : Belfali Mohamed

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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