Dans la toile de l'Aïkido : Retour sur le stage de Marc Bachraty à Pantin le 12 décembre 2015

Publié le 18 Janvier 2016

Dans la toile de l'Aïkido : Retour sur le stage de Marc Bachraty à Pantin le 12 décembre 2015

C'est la deuxième fois que je fais un second compte-rendu pour le même enseignant. Au-delà de l'émotion que cela produit en moi de voir le blog s'étoffer au fil des ans, cela peut signifier deux choses importantes pour un humble kohaï comme votre serviteur :

- les choix commencent à s'affiner avec les heures de vol.

- on ne cesse de découvrir et de redécouvrir des éléments de pratique pour un même maître.

Est-ce que tout cela cache le fait que je commence à avoir quelques "chouchous" ? Oui et non.

Evidemment, je ne fais pas des compte-rendus de TOUS les stages que je suis (je n'aurais pas le temps). En revanche, je fais l'effort de coucher par écrit chaque chevron de mes recherches qui me semble utile, différent ou bien sûr complétement inédit.

Pour cette simple raison, ce qui me plaît ou ne me plaît pas entraine fatalement un choix humain de ma part dans le fait de suivre ou de poursuivre (ou de harceler) tel ou tel maître.  C'est parfaitement naturel. Croyez bien toutefois, amis lectrices et lecteurs, que je ne m'arrête pas uniquement à ma perception affective, et la grande majorité des billets sont consacrés de ce fait à des découvertes loin de ma zone de confort.

Dans cette optique de vous offrir toutefois des primes différents, je ne pouvais pas manquer de vous parler à nouveau de "The Amazing Spider Marc"... Et pas uniquement parce que je l'apprécie.

Si si, j'insiste.

Et si cette première métaphore vous étonne, soyez assurés d'obtenir des explications au fil de ce billet que vous trouverez étonnantes à n'en pas douter. Pour ceux toutefois qui ne connaissent tout simplement pas le biopic de Marc Bachraty, je vous invite à découvrir mon précédent article en guise de préambule avant de poursuivre avec les autres.

 

 

The Amazing spider Marc :

 

C'est toujours un plaisir que de retrouver l'un des membres de ce que j'appelle les "4 Fantastiques" de Christian Tissier, à savoir Pascal Guillemin, Hélène Doué, Fabrice Croizé et Marc Bachraty. Ce ne sont évidemment pas les seuls pratiquants issus du cercle à se démarquer nettement du paysage de l'Aïkido français reconnu au niveau mondial, mais ma simple sélection de ce que j'en connais le plus à l'heure où j'écris ces lignes.

Attention ! Pas de jaloux et non, ne rigolez pas !

Loin de tout jugement, je les surnomme ainsi surtout par goût personnel, par affection et/ou parce que je trouve que cette appellation colle plutôt bien avec ce que j'imagine d'eux sur le moment. Vu de mon petit niveau, ils sont un peu des super-héros des tatamis non ? Cela dit, je vous laisse seuls juges de qui fait quoi avec quel costume car je ne veux pas de problème :-)

Mais bref...

Lors de nos "rencontres" respectives (notons sur ce point que je n'ai pu observer Pascal qu'à la NAMT 2015 et le prendre en photo), chacun d'entre eux disposait d'une petite pierre à placer sur le sentier de mes recherches.

Evidemment, hasard du calendrier et des événements, c'est Marc que j'avais la chance de recroiser du fait de son retour à Pantin en 2015. Il va sans dire que je ne fus pas déçu de mon nouveau passage au pays de l'homme-araignée et des tate ken dont j'attendais la visite avec impatience pour me dédicacer son dernier ouvrage co-réalisé avec Didier Robrieux, que je vous recommande, intitulé "Aïkido, Du tatami à l'éveil de soi".

Nombreux à avoir la même double idée, nous étions tous très impatients de revoir un enseignant aussi disponible et accessible.

La première partie du stage était très différente du séminaire précedent. L'étude était cette fois axée sur des mouvements non pas liés au Goju Ryu mais sur la pratique du "tanto dori" (comprenez avec le couteau de bois dénommé "tanto"). Le fil rouge de ce séminaire proposait cette fois aux très nombreux participants présents des techniques plus "réalistes" lors d'attaques aux couteaux (de bois, je le répète) contre un partenaire. Le challenge était incroyablement intéressant car Marc souhaitait nous présenter ses propositions sans dénaturer l'Aïkido, sans négliger un certain esprit de compassion inhérent à notre art, et sans omettre la question d'un certain respect de l'intégrité présents entre uke et tori tout au long de l'échange. Un alliage bien délicat mais un must malgré tout !

Marc débuta cette première heure par une série de mouvements destinés à présenter les attaques et la tenue du tanto lors de celles-ci. A l'opposé, les mises en situation permettaient également à uke de découvrir différentes frappes en fonction des mouvements du tanto et du positionnement de tori.

Pour vous donner un exemple concret, j'ai beaucoup apprécié l'exercice de "mise en situation" où Uke devait menacer Tori en pointant un Tanto sur sa gorge. Marc nous expliqua tout d'abord les possibilités offertes et les risques dans le cadre de la self-defense pure avant de nous inviter à travailler sur une forme de kote gaeshi incisif, extrêmement rapide et dans un espace restreint où le contrôle se fait jusqu'au désarmement de Uke sans jamais le libérer.

Pour vous donner un second exemple, j'ai également beaucoup aimé l'exercice où nous devions réaliser trois frappes différentes (dont les noms m'ont échappé), sur trois attaques au tanto différentes de notre partenaire. Dans ce cas de figure, la position des mains et des doigts devait à chaque fois correspondre pour toucher un kyusho "point vital" d'une façon efficace et réaliste (mais sans blesser bien entendu).

J'ai eu chaque fois la chance de passer entre les mains du maître lors de ces exercices. Si beaucoup de pratiquants possèdent la tendance naturelle à vouloir compenser la finesse par la rapidité, j'ai pu éprouver à quel point "finesse et rapidité" pouvaient donner des résultats très efficaces et réalistes lors d'une maîtrise de haut niveau.

De même, Marc arrivait à me faire lâcher le tanto parfois sur la simple saisie correcte (pouce sur petit doigt) d'un kote gaeshi et avant même d'initer le mouvement proprement dit, ce qui en dit long également sur ma propre maîtrise merdique des attaques aux armes confrontées à celle d'un professeur d'un tel calibre. Jamais ou presque, je n'arrivais à percevoir le moment où il allait initier le mouvement alors que nous pouvions jouer, armes sur la gorge, d'un délai d'exécution complètement aléatoire à dessein.

Marc insistait beaucoup sur la notion d'intention de l'attaque. Savoir la repérer. Savoir la capter. Savoir le bon moment pour la saisir et y apposer sa technique sans briser la dynamique. C'est à ce moment-là que nous sommes partis du coté obscur de la force amis lectrices et lecteurs...

...En prenant l'exemple d'une araignée dans sa toile pour désigner un Aïkidoka, Marc commença à m'ouvrir des perspectives de réflexions totalement inédites et n'ayant rien à voir avec mes propres fantasmes d'adolescents épris de comics-book.

"Imaginez-vous être une araignée dans sa toile" dit le maître et le kohaï s'imagina aussitôt en train de gober des mouches.

Plus sérieusement, la vitesse d'exécution, la stratégie du mouvement, la patience, tout était là dans une seule métaphore. Cette base de travail n'était pas sans me rappeler certains exercices réalisés il y a des mois de cela avec Aoki sensei et Tamaki sensei dans un contexte complètement différent.

Mention spéciale aux exercices et techniques proposés avec des "doubles attaques" de uke afin d'aiguiser l'adaptabilité de l'échange. Marc demandait à ses stagiaires du jour de frapper en tsuki puis de reprendre une distance en saisissant un tanto placé à la ceinture avant de frapper de nouveau tori qui devait esquiver, se replacer et initier son mouvement à l'instant juste.

Nous étions tous devenus de petites araignées studieuses bien décidées à en découdre avec ces exercices inédits et très destabilisants pour ma part.

 

 

L'importance de Noseru et Renshu :

 

La deuxième partie du séminaire était plus classique que la partie précédente. Il s'agissait d'une étude plus incisive des techniques en tachi waza (ndl : mains nues) et suwari waza habituelles (excepté une dernière et superbe technique sur nikkyo où tori et uke sont l'un à coté de l'autre). Dans la continuité des propositions au tanto, nous avons pu ainsi expérimenter diverses formes et notamment sur des saisies en cherchant à travailler deux principes moins connus dénommés Noseru et Renshu.

Plus qu'une liste des techniques, Marc insistait tout d'abord sur le fait que même une saisie pouvait avoir un certain réalisme dans l'action et dans sa finalité. Et si tourner autour du partenaire pour tori ou venir spontanément saisir pour uke sont jugés parfois comme des mouvements sans efficacité réelle, il ne tient qu'aux partenaires de l'échange de changer cela en créant de bonnes conditions ou en travaillant d'une façon différente.

Deux éléments importants pour la création de ces conditions sont représentés par Noseru et Renshu, que je vais tenter d'exposer sans erreur afin de poursuivre l'enseignement que nous avons reçu lors de ce samedi :

Le premier principe nommé "Renshu" est celui de polir le corps. On retrouve justement ce terme dans l'ouvrage phare du fondateur intitulé principalement "Techniques de Budo en Aïkido" pour les traductions européennes modernes (réédition de 1998) mais dont l'intitulé original est en réalité simplement "BUDO RENSHU".

A l'époque de la rédaction de cet ouvrage (en 1933), le terme Aïkido n'existait pas encore et pour ceux qui connaissent les formes présentées par les croquis du livre (réalisés par Takako Kunigoshi, l'une des élèves d'O-senseï), nous sommes encore dans une étape que les experts estiment "de transition" entre le Daito Ryu et l'Aïkido tel qu'on le pratiquait. Il est intéressant de noter toutefois que la notion de Renshu est déjà suffisamment primordiale pour que Moriheï Ueshiba décide (seul ou avec les co-réalisateurs de l'ouvrage, je ne saurais le dire) de l'utiliser dans l'intitulé du repertoire technique présenté (environ 166 techniques).

Renshu veut dire polir, affiner, aiguiser, comme avec une pierre ponce, la lame encore inoffensive d'un sabre fraichement sorti des mains du forgeron. Seule l'opération extrêmement longue et répétitive de polissage permet de donner un sens réellement martial et non plus décoratif à l'arme en acier. Dans les Budo, le principe Renshu conquiert une profondeur nouvelle dans la continuité de cette métaphore. Il signifie que l'apprentissage technique est loin de revêtir un caractère suffisant et que seuls l'affinage, l'affutage du geste et du corps par l'entrainement et la répétition, vont permettre de révéler le caractère martial.

Ce fut le sens de chaque kokyu-nage, chaque iriminage, chaque kote gaeshi et shiho nage présentés par Marc lors de cette dernière partie. Travailler "Renshu" veut dire épurer peu à peu les non-sens, les mauvaises (parfois les bonnes) habitudes et les incohérences. Précisons que le principe Renshu est bien entendu commun à de nombreux arts martiaux et koryus disposant d'experts qualifiés grâce auxquels vous pouvez en obtenir une explication plus complète que la mienne.

Là encore, je fus heureux de pouvoir passer entre les mains du maître plusieurs fois afin d'affiner mon attitude.

Je ne connaissais que peu ce principe (même si nous le travaillons souvent sans le savoir), trouvant un écho particulier lors de ce stage, et je dois remercier Marc à nouveau pour cet éclairage édifiant.

Le second principe dont nous parla Marc se nomme "Noseru". Il est celui de l'empilement. Il peut sans aucun doute faire sens pour certain d'entre vous (je pense aux plus gradés qui sont lecteurs du blog car il y en a), mais je n'avais jamais entendu parler de cela de cette façon.

Travailler "Noseru" veut dire toujours veiller à se grandir dans l'échange face au partenaire, à veiller également au poids (et une certaine pression) qu'on fait peser sur lui physiologiquement et mentalement. Un échange "réaliste" et cohérent devrait toujours laisser à penser pour uke qu'il est la dernière brique d'une pile tandis que tori est la première et la plus lourde au-dessus.

Mais il y a plus qu'une simple échelle de lourdeur.

Sans même le remarquer, travailler Noseru rectifie la posture du corps, des hanches, de la tête, axant notre mouvement du haut vers le bas alors que nous allons chercher constamment le déséquilibre qui va donner la sensation pressante à notre uke qu'il ne cesse d'être repoussé au sol. Il ne s'agit donc pas de le pousser physiquement sur le tatami (ne me faites pas dire n'importe quoi au risque de me faire engueuler :-)), mais de rectifier les conditions de l'échange afin de conserver une sorte d'avantage devant se cumuler avec d'autres principes comme le timing, la distance, musubi ou bien kuzushi par exemple.

A ce stade de la découverte, je ne sais pas si j'exprime très clairement la chose pour les plus kohaïs d'entre nous. Aussi, je ne puis que vous inviter fortement à interroger vos professeurs sur ces questions afin d'expérimenter ensuite directement cette sensation entre leurs mains.

A n'en pas douter, et pour vous communiquer mon propre ressenti sur cette question, il s'agit d'un sentiment puissant d'écrasement. Très exactement le même qu'on peut éprouver face à un partenaire d'un gabarit bien plus imposant que vous....sauf que dans ce cas la taille, la force, la puissance et la masse n'ont strictement rien à y voir.

Marc parvint à me communiquer cette impression en travaillant, par exemple, sur un kokyu nage très léger sur katadori où c'est moi qui avais pour consigne de me maintenir en place, de garder une pression et une saisie forte. Contrairement à des maîtres très charpentés, nous étions globalement d'un poids et d'une taille égale mais rien n'y a fait. Sur le même exercice avec des partenaires plus petits (mais féroces) comme Etsuko Iida senseï, le résultat était identique et plus j'augmentais l'allure et la pression, plus j'avais l'impresssion que cette pression se retournait contre moi-même.

Pour conclure sur ces deux notions en filigrane lors de notre séminaire, je dois inviter de toute urgence (et à mon tour) mes lectrices et lecteurs à s'interroger sur ces mêmes questionnements que souhaitait nous faire partager Marc Bachraty. Quel est le sens de votre technique ? Etes-vous conscients des ouvertures, des non-sens, des fantaisies pédagogiques (sans leur enlever parfois de la valeur) ou non ? Sommes-nous à même de naviguer à la frontière de la martialité efficace en étant bien conscients de nos limites et de comment les transfigurer pour retransformer notre Aïkido non plus en quelque chose de brutal mais en un art réaliste et efficace capable de se pratiquer dans le respect de soi-même et de l'autre ?

Ce sont les questions que Marc me donna à penser sans enlever une once de bienveillance à son propre Aïkido.

 

Le sourire comme méthode :

 

Mettons justement, et pour conclure ce billet, l'accent sur la tenue du stage et nos échanges globaux avec le maître dans et hors du tatami. Si je viens, si je reviens, si je ne suis pas le seul à revenir voir Marc, si nous nous croisons dans des stages comme celui de Tada Shihan, il est bien évident qu'il ne s'agit pas uniquement d'un pur intérêt technique.

La simplicité humaine (et souvent drôle) de son approche est évidemment une méthode qui fait des merveilles sur votre serviteur. Je pense ne pas être le seul.

J'ai été frappé de l'intérêt d'un tel maître à se renouveler avec le sourire, à se remettre en question, à ouvrir son regard pointu mais bienveillant à d'autres perspectives, y compris lorsque ces perspectives ne sont pas faciles à concilier avec sa propre façon de pratiquer.

Autre détail supplémentaire, Marc est un enseignant solaire, toujours en mode "monsieur sac-à-mains" pour faire rire ses élèves et communiquer des images justes qui demeurent dans l'esprit avide de moyens mnémotechniques. Je me souviens encore de mon premier stage avec lui où j'avais pour consigne de m'imaginer en train de tenir le sac de ma femme..."comme ma femme"... ...Et tout ceci pour expliquer une meilleure façon d'entrevoir une prise de contact sur kiri otoshi.

Attentions toutefois à bien saisir le sens des propositions du bonhomme.

Il ya toujours un savoir précis derrière la bonhommie. Il ya toujours un détail concret derrière l'humour (auquel je suis particulièrement sensible vous le savez). Il y a toujours un aspect technique très important derrière la simple franchise d'un maître qui se questionne sans ambage et appelle en cela à ce que vous....vous trouviez aussi un intérêt utile et sympathique à vous interroger sur des thèmes très sérieux.

Un Aïkido sans question est un Aïkido figé et je suis très heureux de retrouver Marc Bachraty pour continuer à construire un Aïkido bien vivant. C'est une chance. Peut-être que d'autres apprennent plus vite sous la houlette d'un enseignant tyrannique. Peut-être est-il plus "marketing" de jouer au sensei japonais aux sourcils froncés. Peut être que l'extrême rigueur sous le soleil couchant est un meilleur argument de vente.

Je ne suis toutefois pas de ceux qui pensent que ces méthodes sont les bonnes (pour moi du moins), et j'ai choisi d'avancer lentement mais surement avec le sourire. J'ai comme l'impression que c'est un peu pour ça que je suis sorti de ce stage épuisé mais heureux. Avec l'envie de communiquer cette belle façon de faire.

 

 

NDL : Toutes les photos sont prises grace à l'équipe du CMS Pantin et un ami d'Arthur Frattini en particulier (merci à lui). Le traitement des photos est réalisé par Aïki-kohaï.

Dans la toile de l'Aïkido : Retour sur le stage de Marc Bachraty à Pantin le 12 décembre 2015
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Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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