Ceux qui restent ont un devoir

Publié le 18 Novembre 2015

De circonstance (merci à l'auteur de cette photo que je ne connais pas)

De circonstance (merci à l'auteur de cette photo que je ne connais pas)

Je dois m'excuser. Je n'étais pas sur d'arriver à produire un article sur les derniers événements du vendredi 13 novembre et du mercredi 18 novembre car, à ce stade, le bilan est lourd et difficile à commenter ici même. Deux amies de ma famille sont décédés au Bataclan, d'autres sont blessés.

Beaucoup de gens sont très choqués autour de moi.

Dans mon entourage proche et dans celui de ma femme, il y aussi ceux qui étaient là, à proximité sur Saint Denis ou dans le quartier du 11ième arrondissement de Paris, bloqués dans des restaurants, dans des bars et les commerces. Je pense à ma soeur et/ou ses amies, je pense aux amies de mon épouse, je pense à ceux qui sont de simples connaissances ou des proches de ces connaissances et dont l'entourage compte les morts, les blessés ou bien les témoins de ces attentats.

C'est un véritable carnage. Ce sont des scènes d'exécutions.

Beaucoup de victimes et de blessés n'étaient d'ailleurs pas identifiables tout de suite et les informations qui arrivèrent ensuite à notre famille se firent au compte-goutte tandis que mon entourage prenait des nouvelles, peu à peu, des uns et des autres.

J'étais moi même sur Paris au Korindo le 13 novembre et, comme beaucoup d'entre vous, je n'ai pas réalisé tout de suite l'ampleur du drame car nous étions en sécurité dans le 17ième arrondissement.

Le 14 et le 15 novembre, certains sont allés rendre hommage aux victimes sur la place de la république à Paris et d'autres comme moi préféraient se concentrer sur des choses habituelles comme l'entrainement. Mes lecteurs les plus fidèles pouvaient le constater sur ma page facebook, j'ai tenté en vain dès le samedi de continuer à pratiquer mais tous les gymnases municipaux fermaient les uns après les autres. J'ai donc du me cantonner à l'entrainement en solo (ou avec ma femme) et dimanche, je n'avais clairement plus de motivation.

Un dépit profond était là.

Dès le 18 novembre au matin, alors que je partais à mon travail sur Saint Denis, je reçois un appel de mon employeur me demandant si je suis sauf. Ma femme ne veut pas que je sorte. Je ne comprends pas ce qu'on me dit. Des gens se battent dans les rues que je fréquentais encore la veille. La veille, je suis allé déjeuner à quelques mètres de l'endroit où des fous sont à présent retranchés et se font sauter avec des explosifs, tirent sur des policiers à l'arme de guerre.

Des collègues sont bloqués dans les batiments adjacents. Deux fois en une semaine, je suis obligé de rassurer l'ensemble de mes proches et de mes amis.

C'est précisément à cet instant où j'ai commencé à m'interroger vraiment sur ce qui se passait et sur l'avenir des gens autour de nous. Il est rare que je me retrouve dans cet état et il est encore plus rare, grand bavard que je suis, d'être coupé totalement d'une partie de moi capable de trouver des mots justes.

Je recherche encore des phrases à mettre sur ce carnage.

Il est évident que je ne vais pas vous faire ici un exposé géopolitique ou idéologique de la situation car je n'ai ni les compétences, ni le temps, ni les moyens, ni l'envie de faire cela mais une chose est sure : Je me sens en guerre.

C'est une guerre non conventionnelle comme il en existe au 21ième siècle mais c'est une guerre bien réelle. On ne peut pas écarter ce mot alors que des gens se font sauter dans les rues, exécutent dans les bars et où une armée organisée s'attaque à votre entourage à balle réelle. On ne peut pas éluder ce mot alors que l'armée Française, la Brigade d'intervention et le RAID débarquent dans votre quartier pour défendre votre existence et celle de votre entourage.

Même si ce n'est pas nouveau, je sens plus intensément que jamais qu'on fait également la guerre  à mon mode de vie, mon pays, mes valeurs, ma conception de la paix, de la liberté, du vivre ensemble et que les répercutions parviennent finalement à atteindre autour de moi de la façon la plus définitive qui existe.

Je cherche encore des termes appropriés pour exprimer la colère et le dégout que je ressens en vivant cela.

Je me dis que la prochaine fois (car il y aura une prochaine fois), les choses pourraient alors être bien pires.

Je n'étais pas totalement inconscient de cela avant mais il faut bien faire la différence entre ce qui se passe à des kilomètres et ce qui se passe autour de vous, face à vous, à coté de vous. La réalité est en train de nous rattraper et elle n'a aucune pitié.

Je me dis cependant que j'ai beaucoup de chance d'avoir eu presque la plupart de mes proches, de ma famille, de mes amis totalement hors de danger. Nous fréquentons régulièrement ces quartiers, ces rues, cette salle de concert et les choses pouvaient tourner de façon complètement différente..

Je me dis enfin et surtout qu'il faut essayer de trouver des moyens, des lieux surs où nous pouvons oeuvrer ensemble à bâtir de meilleures choses pour les individus.

L'Aïkido est un moyen comme un autre de faire cela et je tenais malgré tout à le dire en ces moments de doutes, d'angoisse ou de lassitude. Car on ne sait de quoi demain est fait en ces moments les plus sombres.

Faites encore confiance à l'Aïkido pour transformer les corps et les coeurs malgré vos réserves actuelles ou passées. Nous ne sommes pas des bisounours bien sur et je n'ai pas la prétention de croire que l'Aïkido me permet de me défendre efficacement face à des individus armés de fusils et de ceintures d'explosifs mais j'ai l'espoir fou qu'il peut aider à combattre la peur, à lutter contre ses propres démons, à contribuer à de meilleures idéologies que celles qui ravagent notre monde en ce moment.

Un message de paix trouve son chemin d'une façon différente dans une période de guerre où, ne pas réagir face à votre agresseur signifie mourir.

Toutefois la froide rigueur des événements ne veut pas dire que les messages d'amour et de fraternité doivent être totalement abandonnés. Au contraire.

Dans les heures sombres et la violence, on a le droit d'être en deuil, en colère, de vouloir se protéger, de désigner des responsables, d'être, de devenir, de pleurer pour les innocents, ou de redevenir concerné et patriote, d'être sensible particulièrement aux drames de son pays sans oublier les drames qui se déroulent ailleurs. Mais nous avons également un devoir, celui de ne pas nous tromper dans nos choix.

Et faire de l'Aïkido est un choix que je recommande encore et toujours du haut de ma naïveté. Je le répète.

J'aimerais croire que répondre à la guerre par plus de démocratie, par plus de fraternité, par plus de civilisation sera peut-être suffisant mais ne suis-je pas trop naïf ? Comme disaient encore mes grands parents (maquisards et justes, spectateurs de combats réels, témoins directs de bombardements et d'atrocités lors de la seconde guerre mondiale) : on ne peut combattre la haine par la haine mais on ne peut vaincre quelqu'un qui veut vous tuer en lui jettant des fleurs au visage.

Lorsque la naïveté combat la réalité, que faire de concret lorsqu'on pratique l'Aïkido qui est, l'art de la paix ?

Je vais vous le dire.

On peut se soigner l'esprit, le coeur et le corps des gens. On peut apprendre et transmettre autour de soit les valeurs et les qualités qu'on va trouver sur les tatamis pour augmenter notre bien-être, notre confiance, notre sécurité, notre calme, notre capacité à agir et réagir à des situations d'agressions, de conflits, de stress ou de danger tout en étant lucide sur ce qu'on peut ou ne pas faire.

Aucun artiste martial n'est, de facto, un militaire entrainé mais tous les artistes martiaux peuvent améliorer la société dans son ensemble par leurs actes, leurs fermetés, leurs enseignements, par la transmission de valeurs et de gestes qui peuvent sauver des esprits et des corps autour de nous.

Des valeurs et des pistes très importantes peuvent (sans obligation) vous attendre sur le chemin de Moriheï Ueshiba. Notamment le fait que l'Aïkido est une école de liberté.

Retenons bien ce dernier terme : Liberté.

Il est important d'importer tout cela auprès de tous et de résister à la nuit, à l'osbscurantisme, au fanatisme avec ce qu'on peut ou ce qu'on sait, même si c'est peu. Ce qu'on reçoit de l'art de la paix doit s'étendre pour que nos générations soient meilleures et pour que celles qui nous suivent continuent sur un chemin plus sain, plus respectueux et plus responsable pour nous tous, accessible à toutes et à tous.

Peut être me trouverez vous idiot et je ne vous en veux pas. Vraiment. Il y a et il y aura des erreurs bien sur et peut être que je dis bien des idioties dans la peine. Aucun chemin n'est une solution simple pour l'ensemble des individus.

L'Aïkido ne fait effectivement pas de miracle, il n'est pas grand chose face à la barbarie, mais ceux qui restent tout en le pratiquant ont ce devoir important de le montrer et de le démontrer car il contribue, même si c'est peu, à rendre ce monde plus libre et un peu moins noir qu'il ne l'est aujourd'hui.

C'est mon espoir. C'est ma pensée la plus profonde en cet instant. J'espère pouvoir le transmettre à mes lecteurs à travers toutes les bêtises que j'essaie d'expliquer et, encore une fois, je m'en excuse.

Vous avez ce devoir pour nous tous, pour vos enfants, pour vos parents, pour vos frères, vos soeurs, votre prochain, pour ceux qui sont tombés et qui peuvent tomber encore. Ce soir, si je le peux, je serais d'ailleurs sur un tatami. Et je suis sur un tatami en dehors des tatamis, à chaque instant.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Actualités-Nouveautés

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errico jc 30/11/2015 15:19

Merci pour cet article permettez moi de m'en faire le relais sur la page sur mon Dojo

Aïki-Kohaï 01/12/2015 08:59

Bonjour errico Jc.

Pas de soucis.

Merci à vous pour ce partage.

Pierre

S. 19/11/2015 17:24

Très bel article.

"C'est mon espoir. C'est ma pensée la plus profonde en cet instant. J'espère pouvoir le transmettre à mes lecteurs à travers toutes les bêtises que j'essaie d'expliquer et, encore une fois, je m'en excuse."

Vous n'avez pas à vous excuser.
Peu de gens font montre de la même joie sincère légèrement naïve tel que vous le faite.

Meilleures salutations de la Suisse

Aïki-Kohaï 20/11/2015 09:50

Merci S. pour votre commentaire.

Bien à vous,

Pierre.