Chercher la voie sur de nombreux chemins

Publié le 16 Octobre 2015

Chercher la voie sur de nombreux chemins

Alors que le dernier numéro des hors séries Aïkido de Dragon Magazine vient de paraître, je suis heureux de voir enfin les premiers retours positifs concernant l'article de Philippe Monfouga senseï dans ce numéro intitulé "Respirer sans y penser" et traitant de la respiration "kokyu" en Aïkido d'une façon très concrète.

Je suis également satisfait de ce pas franchi par l'équipe de kokyu-ho que j'espérais avec enthoutiasme.

Ces premiers retours permettent également de me rendre compte que le parcours éclectique de mon maître (dont la passion des tatamis l'amène vers de multiples horizons et auprès d'experts comme Bernard Palmier, Philippe Gouttard, Christian Tissier...) est souvent une source de surprises et d'interrogations.

Je me suis également rendu compte que ces mêmes questions (tel maître, tel élève comme on dit) me tombaient régulièrement sur la figure de la manière suivante (et en substance) :

- Ne trouvez vous pas difficile de construire une pratique basée sur une multitude de sensibilités ?

- Comment arrivez-vous à construire votre Aïkido en multipliant les pratiques (pratiques parfois très différentes et même contradictoires) ?

- Arriverez-vous à progresser en tant que débutant en allant littéralement "bouffer à tous les rateliers" ?

Je vous avouerais que, de mon point de vue, je n'ai aucunement l'impression de réaliser quelque chose d'exceptionnel ou de surprenant en étant exposé à un Aïkido issu de pratiques différentes car c'est ainsi que j'ai l'impression d'être bien formé. Mon maître (ce grand alchimiste barbu venu de chez les Ents) n'est-il pas le produit d'alliages complexes et différents qu'il transmet à son tour en une chose unique à ses petits scarabés ?

N'est-ce pas le cas de beaucoup de maîtres qui vont plus loin que la copie conforme ?

De même, je sais combien il peut parfois sembler arrogant de dire cela mais...je n'ai pas l'impression de réaliser un exploit en mélangeant mon ressenti à toutes les rencontres possibles afin de tenter de forger peu à peu un Aïkido qui me ressemblera. Je crois même que je le fais volontairement et avec le plus grand plaisir :-)

- Pourquoi n'irais-je pas m'imprégner de la verticalité Palmiériste ?

- Pourquoi ne pas aller tenter quelques katas et des exercices de Ki No Renma avec Tada shihan ?

- Pourquoi ne pas forger ma technique auprès de Tissier Shihan et ses élèves de haut vol ?

- Pourquoi ne pas me plonger tout entier dans la sensibilité et l'intuition Gouttardienne ?

- Et le Kishinkaï de Léo Tamaki ? Et le Kashima d'Inaba senseï ? Et la vision historique de Guillaume Erard ? Et le Kinomichi de ce cher Takeharu Noro ?

La plupart du temps, je me rends compte que beaucoup de débutants n'osent pas franchir le cap de la différence pour trois raisons :

-La peur. Pure et simple.

-Ils pensent que cette différence va les éloigner de leur enseignement actuel.

-Ils pensent qu'ils ne progresseront pas en allant se frotter à d'autres avis. Surtout si ces avis sont contradictoires.

Je m'accorde sur un point avec toutes les bonnes âmes à qui je ne jette pas la pierre (sans jeux de mots foireux avec mon nom). Il est absolument nécessaire d'avoir un socle de pratique très solide sur lequel faire reposer sa construction personnelle. Ces fondations permettent de revenir à des bases saines régulièrement et s'il y a un doute. Il y a un maître et un seul comme un seul tronc sur un arbre.

Mais s'il n'y a pas de doute, plus de peur et une fois ces bases posées clairement, je pense qu'il est vital pour notre avenir dans les Budo de ne pas volontairement s'enfermer entre les quatre murs de nos Dojos respectifs. Ne restons pas toujours auprès des mêmes voix et des mêmes amis, dans les mêmes cadres et la même rassurante position qui est la nôtre dans un espace que nous connaissons depuis trop longtemps.

Allons voir ce qui se passe dans les branches sur lequel votre tronc repose forcément.

L'Aïkido n'est pas un sport, je sais qu'on tarde souvent à le mentionner en France du fait des liens étroits des arts martiaux fédéraux avec le ministère des sports mais il faut bien le dire de façon claire. Je ne viens pas uniquement pour transpirer avec des partenaires comme on pourrait le faire sur un terrain de football et dans l'esprit de gagner quelque chose sur l'autre ou d'être le plus fort ou encore le meilleur.

J'insiste. Si vous saviez comment je me fous d'être le meilleur, il y a déjà pas mal de concurrents à cette place sur les podiums imaginaires de nos tatamis d'Aïkido pensant détenir La vérité.

L'Aïkido est aussi bien plus qu'un art martial car c'est un Budo. Un Budo implique pour moi un cheminement, une recherche, des tâtonnements prudents, une profondeur de vue et parfois même des erreurs de trajectoire. Mais comment voulez-vous rechercher sans pratiquer avec l'autre et non contre lui, sans enrichir votre contenu, sans confrontation directe avec vos limites ni remise en question avec l'inconnu ?

Si vous suivez  toujours posons nous ensemble cette question simple : comment pouvoir chercher dans un cadre identique sur le long terme ? Ce serait comme chercher un trésor tout en restant sur la même plage ou bien chercher un endroit en ne quittant jamais son point de départ.

Pour ma part j'ai décidé que c'était impossible et c'est pour cela que je garde un contact étroit avec d'autres sensibilités qui sont à même de me faire redescendre de mon petit nuage lorsque j'ai l'impression que j'ai compris.

Nous n'avons jamais fini de comprendre de l'instant où vous posez le pied pour la première fois dans un dojo jusqu'à vos derniers pas dans celui-ci et au delà.

Je n'aime pas les leçons de morales gratuites et je ne suis bien entendu par là pour ça...mais on ne peut pas se plaindre de la paupérisation de l'esprit de la pratique sans agir sur l'une de ses causes principales, à savoir la banalisation systématique de la technique devenue catalogue du fait très souvent de bien longues habitudes des endroits et des pratiques.

Si votre Ikkyo (ou votre Irimi Nage, ou même votre Koshi Nage) ne passe qu'avec vos amis dans un contexte défini, c'est que vous n'avez pas fait assez et c'est de votre faute. C'est aussi que vous n'avez pas encore été suffisamment aventureux. C'est enfin que vous n'allez pas visiter assez de menus sentiers mystérieux qui jalonnent votre voie.  Vous n'avez pas pu ressentir assez de corps (de grands, de petits, de gros, de durs, de mous, de forts, de faibles etc...) alors que l'essence d'un Aïkido bien vivant se base essentiellement sur la rencontre.

Ainsi on rencontre les autres et on progresse. En rencontrant les autres, on se rencontre aussi soit même et on continue de se faire progresser en ratant parfois mais en cherchant tout de même. N'ayons jamais peur du ridicule en cherchant.

Pour conclure et répondre au final aux questions posées plus haut sur le sujet de la multiplicité des pratiques je vous dirais donc que oui, je n'ai pas le sentiment d'aller en arrière en m'avançant régulièrement vers l'inconnu aussi kohaï que je suis. Je n'ai pas l'impression de régresser en allant vers la différence et en multipliant les mystères et les questions. Je n'ai pas l'impression non plus de stagner en allant vers ce qui m'intéresse, ce qui me manque, ce qui me rend curieux et ce qui me complète en tant que Budoka.

Peut être suis-je dans l'erreur mais quelle délicieuse sensation dans ce cas. Car il me faudrait continuer de chercher avec un regard neuf. C'est cela être un petit scarabé sur le dos d'un Ent.

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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Edith 18/10/2015 12:45

Débutante en Aïkido , j'ai eu la chance d'avoir un enseignant qui nous a toujours poussé à aller voir ailleurs ce qui se faisait. Du coup, dès la deuxième année de pratique, je suis allée jouer sur d'autres tatamis, multipliant les stages autant que faire se peut. J'ai un "port d'attache", mais pour pouvoir, quelque soit la saison, pratiquer 2 fois par semaine, minimum, je ( nous, puisque ma fille et moi pratiquons de concert) jongle avec les différents horaires de plusieurs autres dojos. Pour l'instant, et la majorité du temps, hormis le stage de Lesneven je reste cocooner dans ceux de ma fédération ( choisi au hasard parce que le club le plus proche était de la ffab ) ; Mais l'envie est forte d''agrandir le cercle. Lorsque j'en parle, il y a souvent, de la part de mes interlocuteurs, comme une hésitation, voir une "agressivité' en sourdine ; L'impression que aller voir Hino Sensei, par exemple serait une forme de traîtrise ...Cette guerre de tranchée des fédés m'a toujours semblée contraire à l'esprit du Budo ( enfin, à ce qui j'y comprend ), et je trouve ça particulièrement contreproductif . C'est sûrement plus compliqué pour un enseignant d'avoir des élèves qui posent des questions sur les différentes entrées possible de ikkyo ; Il doit alors interroger sa propre pratique et expliquer pourquoi il trouve telle manière logique et telle autre pas forcément, d'autant qu'un débutant qui " mange à tous les râteliers" mélange allègrement tout ce qu'il a vu ou croît avoir vu. Mais vouloir garder ses élèves dans son sérail, c'est comme construire une maison avec juste une porte et pas de fenêtres, il risque de faire sacrément sombre dedans et la lumière artificielle, ce n'est bon ni pour les yeux, ni pour la planète..

Aïki-Kohaï 19/10/2015 09:06

Merci de ton retour Edith :-)

Guillaume Roux 16/10/2015 11:19

Si beaucoup d'enseignant accepte que tu ailles voir ailleurs (en meme temps ont-ils vraiment le choix...); peux en revanche accepte que tu reviennes avec des interrogations ou des réponses différentes des leurs suite à cette escapade....
Tu joui d'une belle liberté, d'une ouverture d'esprit qui laisse rêveur et d'un enseignant intelligent....et ça c'est beau !
Ganbatte (pas si) jeune kohai ;-)

Aïki-Kohaï 16/10/2015 13:35

Merci à toi, jumeau (pas si) maléfique (de temps en temps).

:-)