La rentrée du Kishinkaï : Compte-rendu et impressions d'une journée avec Léo Tamaki

Publié le 11 Septembre 2015

La photo de famille du dernier jour (source : Guillaume Roux)

La photo de famille du dernier jour (source : Guillaume Roux)

Je suis souvent le spectateur de l'Aïkido Kishinkaï. Cette jeune "école" développée par Léo Tamaki est "co-locataire" (si je puis dire) du même tatami historique que nous partageons quotidiennement dans la bienveillance avec Kokyu-ho et le Kinomichi d'Odyle et de Takeharu Noro.

Il va sans dire que j'entretiens des liens avec les disciplines "frères et soeurs du Korindo" comme tout lecteur régulier du blog s'en rendra compte rapidement et leurs regards et prises de position influent régulièrement mes réflexions martiales.

Le stage de rentrée de Léo Tamaki est donc l'occasion pour moi de satisfaire à la fois ma curiosité naturelle et de me mettre dans une position délicate où je suis certain d'avoir besoin de repartir totalement de zéro.

Je m'explique.

Comme je le répète, je suis souvent le spectateur de l'Aïkido Kishinkaï et non un acteur régulier. Je n'ai pas la prétention de connaître et de comprendre mieux que n'importe quel kohaï la pratique que j'observe car l'oeil et le contact sont toujours très différents.

Mais j'ai toujours pensé justement que la prise d'une dose régulière de pratique différente est à la fois salutaire pour l'égo,  et nécessaire pour ne pas rester dans une zone trop confortable et me doter aussi de meilleures pistes de travail amenant à une remise en question.

Se mêler à la différence amène à s'interroger sur soi même, sur ce qu'on appprend, sur la façon de l'avoir appris et les choix et conséquences de nos directions.

La démarche est donc volontaire en ce qui me concerne. L'année dernière, elle m'avait permise de me préparer sainement à ma propre pratique dans un état d'esprit plus neuf. Cette année ne fit pas exception à la règle et je fus heureux de me mêler incognito (ou presque) à tout ce petit monde.

Commençons par présenter brièvement Léo Tamaki pour ceux de mes plus jeunes lectrices et lecteurs, qui ne le connaissent pas encore.

Jeune maître 4e dan "issu de la génération internet" comme le présentait il y a peu Guillaume Erard dans cet article très complet, je résumerais plutôt les 35 années martiales du parcours hors normes de ce "surdoué/superactif/hypercommunicant" comme un savant mélange entre extrême modernité avouée et un gout profond pour la tradition.

Comment le définir encore avec toutes ses casquettes ?

Enseignant d'Aïkido, tête de file de sa propre sensibilité, organisateur de la Nuit des arts martiaux traditionnels (NAMT), de l'Aïki-taïkaï, du Kishintaïkaï et également rédacteur en chef des hors-séries Aïkido du magazine Dragon, l'homme est un touche-à-tout qui voyage dans le monde entier et se consacre autant à la discipline de Moriheï Ueshiba (par le prisme de Nobuyoshi Tamura) qu'à d'autres experts différents comme Kuroda Tetsuzan, Akira Hino etc...

Bien des articles sont consacrés à la personnalité et l'évolution de Léo Tamaki, je vous laisse donc les découvrir en vous conseillant de débuter par celui du webmagazine n°22 de l''Art de la Voie.

Pour ma part, je vais vous conter quelque chose de différent dans ce billet (et de rafraichissant peut être car sans fan attitude) car Léo Tamaki n'est pas du tout mon senseï officiel. Pour moi, c'est avant tout (et surtout) l'un des premiers à m'avoir encouragé, conseillé, supporté comme un grand frère martial bienveillant.

C'est donc toujours un plaisir que de le retrouver.

On parle souvent du "Léo Tamaki officiel". Le beau-gosse martial qui dort dans les trains et les avions dans la posture du penseur de Rodin. On oublie souvent de dire que l'homme lui-même est un concentré de gentillesse et de bienveillance et en ce qui me concerne, il n'a jamais été obligé (je ne suis même pas son élève régulier) de venir toujours à mon chevet de novice mais il le fait, à chaque fois qu'il sent que je suis en chasse de nouvelles interrogations. Beaucoup de professionnels que je contacte ne font pas forcément les efforts que lui fait régulièrement à mon bénéfice.

La confiance qu'il m'accorde est toujours surprenante pour moi et ses encouragements sont évidemment un moteur. Alors avant de commencer à tenter d'expliquer les éléments que j'ai cru comprendre dans ce séminaire avec mon level de quiche galactique, permettez-moi donc d'exprimer ici toute ma gratitude profonde qui va au-delà des étiquettes, des courants, des écoles et des clochers différents dont nous sommes issus.

Léo aniki, toi qui est sur la route de New York (au moment où j'écris ses lignes) mais bientôt de retour à Paris, j'espère ne pas trop massacrer les éléments de compréhension de l'univers Kishinkaï mais sache que c'est fait...dans tous les cas avec le coeur et toute ma reconnaissance :-).

 

Le soleil levant sur Shomen Uchi :

 

La première partie de ma journée s'annonçait plutôt bien. Les participants étaient très nombreux sur la petite surface du Korindo mais c'est un espace que j'arpente régulièrement avec mes senseïs habituels et je connais tous les pièges et recoins (le radiateur, le climatiseur, les objets les plus fragiles du Kamiza, la boite à Patrick du fond gauche etc etc...). On pouvait compter bon nombre de pratiquants d'Aïkido mais également d'autres disciplines comme la lutte, le karaté shotokan ou encore le systema.

Le tout donnait un mélange surprenant et détonnant qui obligeait parfois à l'adaptation la plus totale et c'est un premier élément que je me dois de noter.

Travailler en stage avec le Kishinkaï, c'est aussi être obligé de sortir très souvent des standards les plus basiques car votre partenaire est parfois non initié régulièrement à l'Aïkido. Il ne connait pas forcément les mouvements, le positionnement des pieds, ne dispose pas forcément d'une souplesse et/ou d'une mobilité que vous pouvez souvent attendre de "partenaires classiques de l'Aïkido classique".

Est-ce un bon point ? Chacun est seul juge. Moi j'y trouve une façon de me perfectionner et je suis certain d'y trouver aussi un partenaire non complaisant.

Comme pour les cours habituels, Léo Tamaki débuta la journée par une longue séance d'étirements mobilisants doucement les muscles profonds, la colonne vertébrale et l'ensemble des cervicales. Un travail important est aussi réalisé sur le souffle, la souplesse et sur Mae et Ushiro Ukemi en "mode slow motion".

Notons que cette série d'étirement et de mouvement semble parfois bien longs à des habitués d'autres écoles mais je dois admettre qu'elle permet une préparation très fine et douce, tout en mobilisant intensément la totalité du corps.

A la suite de ces étirements arrivent toujours les exercices très intéressants de perception à l'aveugle souvent centrés sur le thème de la séance. Je connaissais déjà ce travail très sympa à faire avec deux partenaires mais l'exercice supplémentaire proposé cette fois à trois personnes était une découverte totale et plaisante je dois dire. Deux partenaires devaient ainsi exécuter le travail sur shomen mais un troisième guidait la main de uke et lui donnait un feed-back sur ses réactions corporels, son timing, sa précision etc...

Comme l'année précédente, il s'agit des exercices que j'apprécie le plus et je suis heureux d'avoir constaté une certaine progression entre cette année et l'année dernière où j'étais complètement incapable de percevoir la moindre sollicitation les yeux fermés.

Intense moment de satisfaction quand on se trouve capable de percevoir "la chaleur" d'un geste ou d'un mouvement à l'aveugle et, sans ouvrir les yeux, de retrouver la trace d'un partenaire ou bien d'effectuer un mouvement correct au bon endroit.

L'un des fils conducteurs de la journée est ensuite annonçé par notre enseignant du jour. Il s'agira donc de shomen uchi.

 

Des participants très nombreux (source et photo : Guillaume Roux)

 

Là encore, je pense avoir compris quelque chose de plus comparé à mes observations initiales et au séminaire précédent. Léo nous présenta d'abord l'atemi à l'aune des exercices proposés sur la perception, puis il proposa un mouvement sur Kokyu-nage, sans heurter l'avant-bras du partenaire, glissant sous son coude, et sans sortir de sa ligne offensive.

Le mouvement proposé était pour moi l'un des plus connus de cette journée et j'ai beaucoup apprécié la "pédagogie en trois ou quatre temps" de notre maître de stage. Léo montre le mouvement de façon assez rapide puis il laisse les participants chercher un peu avant d'affiner le geste en nous demandant d'ajouter tel aspect puis tel autre aspect pour arriver finalement à une forme qu'on peut juger "Kishinkaï" (ou presque).

Cette méthode donne l'impression pour un novice de canaliser tout d'abord ses capacités athlétiques, puis de les restreindre peu à peu, puis de les enlever complètement afin d'effectuer un même geste dont le ressenti de départ devient complètement différent de la sensation finale.

Le mouvement de uke n'est évidemment pas en reste car de nombreux autres exercices annexes (notamment l'entrainement à "la frappe en shomen sur zori", à pleine puissance) étaient là pour nous rappeler quelques éléments essentiels que je crois comprendre  :

-la main doit partir avant le corps en limitant strictement l'information donnée,

-le corps doit partir en limitant strictement son déplacement,

-la frappe doit être sincère.

Je dois avouer que cette matinée est l'instant que jai préféré car Shomen uchi est une de mes bêtes noires et frapper des tatanes à m'en faire des bleus sur les mains me rappelle que je suis souvent trop gentil avec mon partenaire sur ce point.

 

Chute de l'oeuf et Ikkyo omote :

 

Je ne vais pas trop m'attarder sur cette longue pause déjeuner en mode brunch avec Léo et son brocoli-mayonnaise. Ce grand moment de retrouvailles avec mon QG habituel que j'ai délaissé depuis deux semaines seulement est surtout notable pour le retour de Léo sur le dernier Master Tour Japonais dont il revient fraichement avant de repartir pour un stage à l'étranger.

Quelques discussions enflammées sur shomen uchi, le cinéma et l'escrime plus tard, nous revenons à nos moutons martiaux en compagnie d'un nouvel invité : le bien connu Isseï Tamaki, frère de Léo. Isseï et moi avons pu faire connaissance très rapidement lors de la dernière NAMT mais c'est la première fois que j'allais travailler sous sa direction pendant une heure entière et cette surprise fut totale.

Les étirements proposés par Léo et par Isseï sont relativement semblables mais on sent toutefois quelques petites particularités "maison" de l'un et de l'autre permettant de ne pas répéter le même processus que durant la matinée.

Par exemple, la très compliquée chute de l'oeuf proposée par Isseï. Comprenez une sorte de Mae et ushiro Ukemi en partant les jambes croisées et les mains repliées sur soi. Facile non ?

En réalité, et bien pas du tout.

...

Mais alors vraiment pas du tout.

Je me souvenais pourtant de l'exercice "de la roulade en rond, jambes repliées" qu'on pratique avec mes senseïs habituels et que je ne parviens pas non plus à reproduire. Cette fois là fut exactement identique à mes expériences de ce type d'ukemi et je suis resté sur le dos en m'agitant comme une tortue de floride désespérée avec ma colonne vertébrale incapable d'avoir la même mobilité que notre agile professeur.

La partie Isseï fut également ponctuée par un travail sur ce que je crois avoir identifié comme un Kubi Nage très subtil. Exactement comme son frère, Isseï Tamaki proposa rapidement le mouvement de base avant de nous demander des exercices complémentaires de gestion du poids du partenaire, de prise d'équilibre (que j'ai surnommé le mode freehugs) et de contact. Là encore, j'avoue avoir tenté de reproduire consciencieusement le mouvement sans jamais parvenir à projeter selon l'angle voulu et sans mobliser ma force. De même, Guillaume Roux (mon jumeau maléfique présent lui aussi et beaucoup plus habitué que moi du Kishinkaï) fit les frais de mes plaquages en mode XV de France alors que les consignes étaient plutôt de réaliser un engagement en douceur.

Ce sont toutefois pour ces moments là que j'étais présent. Ces instants où; malgré les efforts, rien ne passe avec personne parce qu'on se rend compte qu'on ne fait rien de façon assez fine pour pouvoir respecter les consignes. A ce stade là, j'étais heureux de ne rien savoir...parce qu'il me restait le monde entier du Kishinkaï à découvrir sous les explications très précises de mes professeurs. Isseï fut extrèmement patient avec moi sur ce point et je l'en remercie. Il prit beaucoup de temps pour me faire subir cette technique sans heurt ni rupture de rythme et cela m'a permis grandement d'accroitre ma compréhension de nos différences d'écoles mais aussi de ma propre ignorance de certains types de travail interne.

Il laissa ensuite à nouveau la place à Léo qui proposa pour la suite de l'après midi une autre technique bien connue, à savoir Ikkyo omote, mais sous un angle et un postulat complètement différent et en rupture totale avec mes propres habitudes.

 

Léo Tamaki démontrant un mouvement (source et photo : Guillaume Roux)

 

Commençons par dire que je suis habitué à un Ikkyo omote sur shomen uchi dit "standard" ou bien "aïkikaï". Cette technique est souvent apprise en sortant légèrement de la ligne d'attaque en irimi avant de rentrer vers le centre du partenaire afin de réaliser la technique (on utilise très souvent le terme du triangle pour expliquer ça afin de tenter de réaliser quelque chose qui rappelle cette vidéo). Cette fois et sur le mouvement proposé, il n'était pas toutefois question de sortir de cette ligne centrale tant redoutée car notre maître du jour expliquait que ce mouvement était souvent "téléphoné" (pour reprendre les explications sur ce point de mon jumeau maléfique déjà évoqué) car Uke pouvait suivre et ajuster son attaque.

Ainsi, nous avons appris à nous fondre dans cette ligne d'attaque, à ne pas la contourner mais bien à l'épouser au plus prêt, quitte à être direct. Ce travail intéressant mobilisait bien le bas du corps et non pas l'épaule de tori ou son bras afin d'effectuer un contrôle de l'épaule du partenaire (actionner le kyusho du coude devenant très difficile dans ce cas à mon sens).

Pour nous aider à travailler cette dynamique, Léo proposa également d'autres mouvements comme Iriminage puis des exercices différents et inédits comme avancer et reculer l'épaule par mobilité de la scapula plutôt que par sollicitation des dorsaux et des triceps. L'un des derniers éducatifs proposés consistaient à avancer sur un couloir d'environ 60 cm de large avec le contrôle du partenaire sur les hanches pour vérifier que la mobilité du corps devenait correcte.

 

Bataille intérieure et remise en question :

 

Pour un habitué du "style" ou bien de la "patte" Kishinkaï, je pense que ces séries d'exercice étudiés lors de cette journée de séminaire relevaient d'une grande finesse. Pour un non initié, elle devenait une véritable bataille intérieure.

Je me sentais littéralement comme un type bourré avec des gants de boxes. Comme si je redécouvrais chaque mouvement pour la première fois en tentant de prendre les plus grandes pincettes possibles. Les lectrices et lecteurs les plus assidus savent que j'ai une piètre opinion de ma technique mais alors là....alors làààà.....pfiiouuu.

Quel sentiment intense d'être "comme à son premier cours" et...quelle belle satisfaction ! Je ne suis jamais aussi entouthiaste que lorsque j'ai tout à apprendre.

 

 

Léo Tamaki dans le rôle de uke (source et photo : Guillaume Roux)

 

C'est précisément le but et l'intérêt d'aller se plonger dans une pratique complétement différente de la sienne. Vous n'êtes pas habitués à vos partenaires, vous n'êtes pas habitués aux exercices, vous ne savez pas les attentes et les sensibilités de votre enseignant et c'est tout simplement parfait.

Se plonger dans l'inconnu est source d'une ineffable création. Le corps se sent redevenir neuf, l'esprit rendu gauche par la découverte se sent poussé à trouver de nouvelles connexions, d'autres pistes et d'obtenir ainsi de nouveaux résultats. Vos mains redeviennent fébriles de leur jeunesse. Vos pieds retrouvent leur agilité dans la découverte. Votre esprit retrouve la vigilance et quitte la monotonie dans laquelle vous étiez parfois endormi sans le savoir.

Est-cela le shoshin ?

Peut-être bien ou peut être pas. Ce qui est sur c'est que cette méthode marche précisément grâce à nos différences d'écoles. Alors, si vous n'avez pas encore pu le faire dans votre carrière de pratiquant je pense que vous devriez, y compris avec des non-Aïkidoka.

Plongez-vous dans l'anonymat de l'exploration martiale. Rédouvrer le plaisir de la recherche avec les corps et les techniques. Redevenez le grain de sable et oubliez vous quelque part sur ces grandes plages de l'entrainement.

Pour ma part et pour conclure simplement, je remercie la famille Tamaki dans son entiereté pour l'organisation de ce séminaire bien sympa. Merci également aux participants pour leur bienveillance générale.

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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