Retour vers le détail et les origines de l'Aïkido - Mes impressions sur le stage et la conférence de Guillaume Erard du 28 juin 2015

Publié le 5 Juillet 2015

Guillaume Erard lors du stage (Photo : Alice Feneyrols)

Guillaume Erard lors du stage (Photo : Alice Feneyrols)

Noooom de Zeus Marty ! C'est après un vendredi festif et un samedi de stage très intense que j'avais rendez-vous de nouveau avec Guillaume Erard dont j'ai déjà pu vous raconter les exploits dans cet article à l'occasion de sa visite hivernale en France.

Cette fois, il était question pour sa tournée d'été d'une nouvelle destination temporelle dans son séminaire suivie d'une conférence sur le thème de "L'origine des mouvements en Aïkido (et pourquoi s'y intéresser) ?".

 

Oups Marty, je croyais que c'était 1935 notre destination ?

 

Evidemment, disposant d'une Delorean volante (alors que mon jumeau maléfique, que j'essaierai de ne presque jamais citer dans cet article, dispose lui d'un véhicule terreste à moteur mouahahah...) capable d'effectuer 90 miles à l'heure, c'est avec joie que j'ai décidé d'effectuer le voyage avec lui à nouveau.

Notre hôte du jour pour ce stage/conférence était Odilon Regnard du KAJYN à Paris. A noter que le KAJYN est  un petit endroit en mode salle de sport mais dont les installations sont confortables et bien aménagées pour les arts martiaux (avec une dédicace spéciale pour le resto/bar et son personnel très convivial où nous avons pu nous restaurer). Odilon lui-même est un jeune 3ème dan, assistant technique du groupe GHAAN (Groupe Historique Andre Nocquet affilié à la FFAB). C'est notamment un compagnon des débuts de Guillaume Erard car tous les deux étaient en effet des débutants la même année sous la direction de leur premier sensei Michel Desroches (6ème Dan, également membre du GHAAN).

Retrouvailles pour retrouvailles, j'étais moi même avec mon "crew" dont certains étaient venus en spectateur seulement et ce fut aussi un plaisir sympathique teinté d'angoisse pour moi que d'être interpellé dans les vestiaires en mode "Hey ! C'est toi l'Aïki-kohaï!".

A chaque fois je me dis que le lecteur en question s'attend à du lourd (ou des blagues) et que je vais salement morfler dans tous les cas car je suis nul. Et à chaque fois il n'en est rien car tout le monde est hyper gentil et encourageant (qui a dit que j'étais une flipette ?).

Bref...

Pour ce dernier stage de la tournée estivale, retrouver Guillaume Erard fut pour moi un bien sympathique moment. C'était aussi l'occasion de pratiquer avec des personnes dont la sensibilité est parfois très différente de la mienne. Pour vous donner une idée de la brochette du jour, on pouvait retrouver dans les membres présents des membres de la FFAAA, un élève de Léo Tamaki, des pratiquants FFAB dont un important contingent du GHAAN, un Pascal Heydacker (6ème dan) en mode presque incognito, Herve Dizien (6e Dan, élève de Maître Nocquet himself ) l'un des premiers directeurs de stage de Guillaume etc etc...

Challenge intéressant et également à noter, le niveau et le gabarit des pratiquants variaient de la montagne (il y en a un que j'ai eu toutes les peines du monde à bouger d'ailleurs) à la "ceinture jaune" de 10 ans également venue pour l'occasion. On peut donc dire qu'il y en avait pour tout le monde et je suis sûr d'en oublier encore au passage.

 

 

CELUI QUI MURMURE A L'OREILLE D'IKKYO CHANTE UN PEU IKKAJO :

 

Le stage de ce dimanche était axé principalement sur le repertoire technique d'Ikkyo, Guillaume expliquant toujours en préambule son postulat historique et l'intérêt de présenter justement une étude historiquement cohérente des mouvements lors de l'étude de ceux-ci.

Pour développer mon propos et le sien, commençons par expliquer qu'il existe en effet en Aïkido, comme pour le repertoire technique du Daito-Ryu, une série de cinq principes (traduit actuellement en Aïkido par Ikkyo, Nikkyo, Sankyo etc...et en Daito-Ryu par Ikkajo, Nikkajo etc...). Des techniques comme Shiho Nage ou Kote Gaeshi ne sont pas des principes mais des mises en action de ces principes dans une situation donnée. Ainsi, on va trouver un shiho nage omote et ura précis dans le répertoire technique dit Ikkyo mais d'autres shiho nage différents existent dans le répertoire technique des autres principes.

Vous suivez ?

A ce stade pour les plus kohaïs, vous avez donc compris qu'il existe donc....plein de façon de faire un Irimi Nage, un Shiho Nage etc... (ce que les vétérans savent bien sûr déjà).

L'inédit de la méthode de Guillaume est le suivant : beaucoup de professeurs font déjà ces distinctions dans de nombreux dojos mais il est rare que cela soit dit, assumé, transparent, un peu comme...une analyse empirique dans un TP de biologie. De même, on peut dénombrer un certain nombre d'enseignants et de pratiquants qui font exactement le même découpage logique dans leurs cours sans même savoir pourquoi.

Dommage non ?

Et c'était bien là le mot du jour...Pourquoi fait-on un mouvement ? Et pour quelle raison ? Quel en est le sens et l'intérêt ?

Nous étions donc très loin de dire qui est juste ou qui est faux. Guillaume expliquant bien comme lors de sa visite hivernale que très souvent, un Aïkidoka va critiquer la pratique de son voisin, des autres écoles, d'un autre maître, sans savoir en réalité que si sa pratique est "juste", celle des autres est également tout aussi juste du fait de la multiplicité du répertoire initial (le Daito Ryu étant bien plus "épais" en la matière avec 2884 techniques dont 118 techniques de base (le shoden), un immense catalogue dont est issu un Aïkido dans lequel le fondateur synthétisa le tout en...environ 19 techniques/principes).

Maintenant que vous avez compris que nous avons pu travailler uniquement ce jour sur le repertoire technique du premier principe (en pratiquant plusieurs propositions du maître sur Ikkyo ura, shiho nage omote, kokyu-nage, uchi kaiten nage etc...), il est également important de noter que nous nous sommes aussi concentrés sur les "menus" détails.

Et ils étaient nombreux ces détails : positionnement de la main, du poignet, du coude, des doigts (s'arrêtant parfois même sur l'auriculaire), positionnement des pieds (pourquoi hanmi ? pourquoi shikko ?), déplacement en tsugi ashi (traduction grossière du "pas chassé"), explication sur le kotaï (travail solide sur saisie ferme à ne pas confondre avec la raideur) etc etc...

Je ne saurais bien évidemment expliquer correctement et en totalité la floppée de ces détails que Guillaume Erard souhaitait ajouter à la réflexion collective de ce jour aux fins d'enrichir nos pratiques (merci de consulter Guillaume et/ou vos professeurs sur ces points) mais il est évident que chacun de ces détails comptait et doit compter à ce jour pour rendre, produire et développer un mouvement en Aïkido dans la cohérence (ou du moins une cohérence historique).

C'est donc un très riche condensé de technique pure que nous avons pu expérimenter d'abord par des éducatifs très simples (par exemple tenter de mettre en tension les articulations du coude et du poignet de uke par un mouvement) puis en tentant de les incorporer peu à peu dans nos exercices sur des formes plus complexes que Guillaume nous proposait.

Je sais d'ailleurs que notre hôte aime faire passer les sensations de ce qu'il démontre entre toutes les mains mais les pratiquants étaient assez nombreux, et il devint très vite compliqué pour lui de le faire. Je pense malgré tout qu'il a dû réussir à toucher tout le monde. Pour ma part, je fus ravi d'être sollicité comme uke (même si, notons-le, j'avais l'air d'une grosse patate qui se tient pas droit...) pour tester un kaiten nage (si si, un kaiten nage) très puissant et quelques shiho nage bien sympathiques.

Le séminaire se terminait enfin comme lors de la visite d'hiver par un petit bonus. Une technique de Daito-Ryu (du répertoire technique d'Ikkajo en correspondance avec Ikkyo) dénommée Karamenage. Ayant déjà expérimenté le fameux Bretzel-humain, c'est avec joie que je me fis de nouveau cobaye en me demandant comment j'allais bien pouvoir faire pour expliquer cela à mon propre corps par la suite.

Si je devais communiquer mon ressenti personnel pour conclure cette matinée de pratique auprès de Guillaume Erard je dirais (en confirmant pour les stagiaires de cet hiver) qu'il y a bien toujours (je le crois) quelque chose d'un peu Gouttardien dans son expression de la discipline, dans ce dynamisme et cette chaleur franche au contact et dans ses explications pédagogiques percutantes et drôles.

Autre point, comme j'ai d'ailleurs pu lui faire remarquer ce dimanche, le leitmotiv "est-ce que vous comprenez" de Guillaume me fait également penser à ce très courant "et ça, juste ou faux" ? de Philippe G.

Mais on trouve aussi dans la "pratique Erardienne" une once de cette puissance clinique qui peut faire penser à un Miyamoto Tsuruzo shihan (du moins à l'observation car je sais qu'en réalité une pratique physique peut s'avérer tout à fait souple). A moins que cette sensation ne soit la résultante d'un enseignant ou d'un enseignant que je ne connais pas directement. Dans tous les cas, c'est un Aïkido carré, précis et incisif à creuser encore d'avantage. Mon but étant d'illuster ici MA sensation personnelle, pour vous faire votre propre opinion je vous invite bien sur à aller le voir tout simplement dès qu'il repasse par l'europe et/ou pour les plus chanceux...directement au Hombu Dojo car Guillaume pratique régulièrement là bas.

 

 

UN RETOUR VERS LE PASSE TRES COMPLEXE :

 

La seconde partie de cette journée était donc consacrée entièrement à la conférence dans une salle aménagée pour l'occasion et munie d'un écran géant qui, pour une fois je pense, diffusait autre chose que des vidéos vantant le body fitness ou le stretching en velcro (salle de sport oblige...depuis le temps que je voulais placer cette blague bien moche).

Si je devais résumer pour les plus novices la conférence en une "phrase choc" (certes, un peu réductrice, pardonnez-moi pour cela) je dirais qu'il s'agissait de démontrer principalement (images, documents et vidéos d'époque à l'appui) que l'origine des mouvements de l'Aïkido descend principalement du Daito-Ryu.

Et là, amis lecteurs, lectrices, (Marty ? Doc Brown ?) il fallait remonter le temps tous ensemble. Nous étions plongés grâce à cet exposé dans l'époque du développement de la discipline à observer des pièces d'histoire comme le Kyoju Dairi accordé à Moriheï Ueshiba en 1922 pour le Daito Ryu. Guillaume nous indiqua qu'à cette époque (et je ne le savais pas) Takeda Sokaku ne donnait aucun Menkyo Kaiden et que le Kyoju était alors le haut grade accordé dans cette discipline. Le document indique effectivement (et ça, je le savais mais peut être pas vous, lectrices, lecteurs) qu'O-senseï est un instructeur certifié du Daito-Ryu mais pas qu'il est libre de son enseignement pour lequel Takeda senseï restait seul maître (à tendance paranoïaque comme le prouve les petits carnets sur lesquels il notait scrupuleusement le nom de tous ceux à qui il montrait des techniques, même une seule).

Explorer la période de 1922 à 1935 avec Guillaume Erard permettait également de se rendre compte qu'à cette époque O-senseï ne montrait encore visiblement que du Daito-Ryu. Il est même recruté en 1933 par le journal Asahi Shinbun à Osaka pour former le service de sécurité du journal en Daito Ryu uniquement. Pour preuve, le fait que Sokaku Takeda lui-même a poursuivi l'enseignement de Moriheï en 1936 lorsqu'il a repris les cours au journal sans désavouer aucun élément (ce qu'il était en capacité totale de faire, connaissant son caractère) avant de poursuivre les cours et de traiter des techniques avancées.

Parallèlement, Moriheï commence à développer un style nommé parfois Ueshiba-Ryu mais il ne codifie rien en particulier et il faudra attendre le travail de son fils Kisshomaru (aidé par certains des élèves de l'époque) pour qu'une classification s'opère. Et Guillaume de montrer que cette classification en principes (Kyo) est extrèmement semblable à celle de Tokimune Takeda (fils de Sokaku Takeda) pour le Daito Ryu, ce qui est intéressant.

Pour ceux qui ne sont pas habitués au travail de Guillaume Erard (et même ceux qui connaissent bon nombre de ses articles et recherches pointues sur ces sujets ainsi que celles de Stanley Pranin, historien de l'Aïkido), c'est tout de même la surprise lorsque nous apprenons également par Guillaume que le niveau au sabre du fondateur sur la vidéo  la plus connue de cette période (à partir de 7.32 min) est contesté par d'autres experts. Et d'en conclure que le développement du fondateur concernant le Kenjutsu pratiqué en Aïkido interviendrait probablement après 1935, car il est évident que le niveau d'O-sensei sur ce point a considérablement augmenté vers la fin de sa vie (et notamment sur la période de 1942 à 1960 où il semble s'être considérablement intéressé à la pratique des armes et donc du sabre avant finalement de bannir totalement les armes de ses dojos si je ne m'abuse).

Ca vous défrise hein ? Et bah moi aussi.

Je vous avouerais que cette partie de la conférence m'a laissé avec des billiards de questions en tête et d'envies de rechercher des éléments de compréhension sur ce point (mais je le crois que c'était le but en fait :-) ). Je tiens cependant à rappeler que je ne suis pas un expert et que je ne souhaite pas déformer le propos de Guillaume sur ce point aussi permettez-moi de vous renvoyer vers lui, vers vos professeurs, vers des experts qualifiés comme Stanley Pranin et/ou vos propres recherches.

Dois-je aussi flanquer par terre l'un de mes premiers articles sur le sujet consacré au Buki-waza (le travail aux armes) et affirmant que l'Aïkido vient très certainement du sabre ? Peut-être bien qu'une remise en perspective est effectivement nécessaire car si O senseï à la fin de sa vie et la plupart des élèves du fondateur sont des experts aux armes (et donc au sabre), la justesse technique actuelle trouve une complémentarité évidente entre l'Aïkido et le travail du sabre mais ne semble pas vouloir dire non plus qu'il y a évidemment une justesse historique. Là encore, sur ce sujet je vous laisse interroger vos professeurs et/ou de bien meilleures sources que moi. Comme le disait d'ailleurs Guillaume Erard (comme un mantra tibétain durant tout ce dimanche) il y a plusieurs justesses et il ne faut pas condamner d'autres approches de la discipline par ignorance.

A ce moment de cette conférence/entretien pour ma part, je dois cependant humblement avouer que je commençais à fumer du cerveau en pensant à tout cela...

Nous pourrions d'ailleurs continuer à nous interroger sur ces sujets éternellement ainsi que sur les écoles de sabre étudiées par le fondateur comme le Ono-ha Itto-ryu ou le Shingenjiki Shinkage-ryu mais nous n'aurions pas fini avant demain (et j'ai une vie sociale à côté de l'Aïkido si si...).

Il est possible qu'un jour (qui sait ? on peut rêver) je sois assez compétent pour le faire et j'y travaille activement mais ce n'est pas non plus le propos de cet article. Cet avant-goût en mode kohaï est là pour vous motiver avant tout à travailler comme moi et à creuser tout ce bazar.

Je souhaite donc conclure simplement ce billet en remerciant Guillaume Erard, qui n'était pas obligé de prendre tout ce temps pour nous fournir autant d'informations et, comme il le dit si bien lui-même, il reste un chercheur et non un poseur de vérité. Peut être découvrirons-nous d'autres pistes amenant à changer d'avis et/ou à creuser d'autres voies. Ce qui est sûr, c'est que la richesse de l'exposé de ce dimanche amenait une foule de questions bienvenues dans un cadre où le public présent se foutait bien de savoir de quel groupe/faction/clan/héritage du sensei X ou Y il était.

C'était une très belle leçon de respect pour tous et d'ouverture d'esprit. Je remercie donc également Odilon et tous les autres pratiquants et senseis présents qui se sont tous montrés ouverts et courtois envers des stagiaires à la sensibilité variée, débutant ou non débutant.

Le fait de permettre ce genre de parenthèse paisible à une époque où les nouvelles générations de l'Aïkido de France cherchent à enterrer certains aspects d'un passé de discordes inutiles et de querelles de clocher est une bouffée d'air et un très un beau message sur les valeurs que nous devons tous rechercher en général (oui, oui, tous, et pas uniquement les débutants...).

C'est également ce message là que j'ai plutôt envie de relayer moi même parce que je suis un kohaï et qu'en tant que tel...l'avenir nous appartient.

Guillaume Erard et Odilon Regnard face aux stagiaires du jour (Photo : Alice Feneyrols)

Guillaume Erard et Odilon Regnard face aux stagiaires du jour (Photo : Alice Feneyrols)

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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