La liberté dans une rigueur terrible : Retour sur le stage de Philippe Gouttard du 3 au 8 mars 2015

Publié le 15 Mars 2015

La photo de famille du dernier jour

La photo de famille du dernier jour

Je sais pertinemment qu'IL me dirait : "Ne réfléchissez pas. Oubliez tout ce que je viens de vous enseigner car seul votre corps doit s'en rappeler". Je sais qu'IL me dirait également que je vais encore raconter un paquet de conneries dans le cas contraire.

Mais qu'à cela ne tienne ! C'est parce que Philippe Gouttard est bien le lion de Mèze comme je le surnomme (au risque de me faire engueuler bien fort) et parce qu'il passe son temps à nous dire de nous dépasser, de ne pas imiter ou nous limiter que je fais corps avec ma plume afin de mieux digérer le stage très intense que le maître vient de donner en ce début mars.

Quelques uns de mes lecteurs trouvent que je suis souvent très (trop ?) gentil avec mes interlocuteurs. Que mes articles sont ceux d'un kohaï émerveillé (et forcément naïf ?) et non d'un professionnel éclairé. Permettez-moi de préciser en préambule que c'est bien parce que j'ai l'oeil naturel (et émerveillé, avec des paillettes toussa toussa...) du débutant que je trouve intérêt dans le moindre détail, même le plus simple. C'est parce que mon oeil est bien neuf, bienveillant et bien sur imparfait qu'il est, je l'espère, à même de vous communiquer ma passion et mon juste ressenti...

...Et que ces lecteurs là s'accrochent bien à leurs hakamas car cet article ne va pas manquer de superlatif tout plein de cette candeur que les blasés jugeront pénible.

Je n'ai malheureusement pas pu faire la totalité du stage que Philippe Gouttard senseï propose chaque année aux Parisiens. L'événement, organisé par Philippe Monfouga Senseï et l'équipe de Kokyu-ho, ne manque jamais de panache et se trouve être l'une des grandes étapes du maître dans son invariable tour du monde annuel. Mais pour avoir affronté la moitié de la semaine sans ciller, soir, matins et après-midi (repas et apéros bien chargés compris), je pense pouvoir vous donner un bon aperçu de la grande messe Parisienne des Gouttardiens.

Commencons toutefois par expliquer à mes lecteurs les plus nouveaux qui est tout simplement Philippe Gouttard.

Né en 1954, Philippe Gouttard se destine plutôt au football stéphanois qu'aux arts martiaux. Un peu par hasard (comme le raconte si bien l'interview de Guillaume Erard), il débute l'aïkido à 16 ans au Dojo du Portail Rouge. Son premier senseï est M. Blachon et son premier cours est donné par Maître Tamura.

Ses premiers stages se font d'ailleurs sous la conduite d'experts tels que Maître Tamura, Maître Kobayashi Hirokazu et Maître Masamichi Noro. C'est d'ailleurs au stage de ce dernier qu'il fait la rencontre d'un grand ami de Noro senseï, je veux bien sur parler de Maître Asaï Katsuaki.

Cet événement marque durablement Gouttard senseï qui décide d'aller suivre l'enseignement de maître Asaï et de s'installer en Allemagne, pays dans lequel il retourne très régulièrement encore à ce jour. Ce sont ses premières années de formation.

De retour à Saint-Etienne après 7 années allemandes à la fin des années 70, Gouttard senseï est alors un pratiquant confirmé et il débute là aussi à Saint-Etienne un peu par hasard sa carrière d'enseignant en prenant la suite d'un professeur parti vers le Kendo. Il fait alors la connaissance de Christian Tissier Shihan qui l'oriente profondément dans sa pratique martiale et l'amène à la découverte d'un autre maître déterminant pour Gouttard senseï.

Je veux bien sur parler de Seigo Yamaguchi senseï dont Philippe ne manque JAMAIS de nous parler avec émotion à chacune de nos rencontres.

S'entrainant chaque année à l'Aïkikaï (dont il aime aussi nous raconter les petites anecdotes sur des vieux calligraphes) depuis bientot trente ans, il a beaucoup suivi le doshu et la plupart des maîtres du Hombu Dojo, les "vétérans" et les "nouveaux".

Ancien D.T.R de la F.F.A.A.A, c'est un 6ième dan hyper actif, non conformiste, globe-trotteur, passionné par les langues (il parle notamment très bien le Japonais, l'Italien, le Parisien du sud-ouest etc...) et surtout l'osthéopathie dont il est diplomé.

Sa devise ? "La difficulté est d'aller au combat et d'en revenir. On devrait avoir cette même sensation quand on pratique."

Je dois dire que c'est exactement l'esprit dans lequel on se trouve lorsqu'on est pris dans la pratique Gouttardienne. Le but est d'aller au bout de ses limites physiques et mentales. N'espérez donc pas vous échapper en pratiquant entre amis ou avec des débutants car...(comme moi), ils sont tous là pour en découdre et Gouttard senseï vous rappelera aussitôt en apparaissant derrière vous (comme par magie ?) combien il est bon d'être dans sa tourmente.

 

 

Photo de famille du vendredi soir

 

KOKYU NAGE EN BONNE COMPAGNIE :

 

Le stage Parisien de Philippe n'échappait donc pas à cette régle immuable et dès vendredi, préparé et fin prêt, j'étais là pour le rencontrer de nouveau.

Toutes les sessions du stage durant la semaine ne se déroulant pas au même endroit, c'est avec plaisir que je savais devoir pratiquer le premier jour dans le terrain connu du Korindo.

Enfin...

Un plaisir mêlé de crainte car Gouttard senseï sait jouer de son environnement pour initier ses élèves à de nouveaux défis et il ne manque jamais d'exploiter les espaces restreints comme celui du dernier Dojo de Maître Noro pour voir...si nous sommes capables de prendre l'ukemi dans des situations où chuter devient une frappe chirurgicale.

Quel plaisir à mon arrivée en avance de voir le maître déjà à l'oeuvre sur le tapis avec... nos cousins les kinomichistes...et suivant tranquillement en simple élève les douces instructions de Takeharu Noro pour qui il a, je le devine, la plus grande considération. A noter qu'afin de lui retourner la politesse, ce même Takeharu était également présent à la fin de notre stage comme simple élève "lambda" (malgré la sollicitation très poussée et amicale de Gouttard senseï à son égard).

Le cours et l'enfer débutèrent à l'heure, par un échauffement bref suivi de la démonstration d'un kata dori kokyu nage.

Que dire de plus ?

Philippe Gouttard ne montre pas beaucoup de "techniques" à chaque stage. Ce soir là il ne dérogeait pas non plus à son enseignement (j'ai compté pour ma part 5 exercices dont la majorité sur saisie en Kata Dori). En revanche, on peut dire de façon gouttardienne qu'il démontre beaucoup concernant LA technique.

En effet, pour notre maître de la semaine, les techniques ne sont pas des techniques mais c'est bien le ressenti sur le corps, les tissus du partenaire et notre façon de le gérer qui sont constitutifs de la technique. Comment articuler le corps de son partenaire pour passer un Ikkyo est, selon lui, une technique et non Ikkyo proprement dit...

...Je vous perds déjà ?

Philippe est ainsi. Il a son propre langage, ses codes, ses marottes hors de sentiers battus. Un kokyu-nage est défini très justement comme un Koshi nage raté par exemple. Pousser ne veut pas dire pousser et un Ikkyo sur kata dori est "la somme de deux kesa giri". C'est avec joie et humour qu'il déconstruit un univers que nous pensons bien connaître pour certains mais qui, en réalité, n'est que superficiel et vide. C'est avec la plus grande pédagogie qu'il nous pousse à ne plus chercher à devenir parfait pour ressentir le corps et comprendre pourquoi.

Ensemble et avec lui, nous pouvons disséquer la mécanique des corps en Aïkido et il n'hésite jamais à nous interpeller lors d'une démonstration en demandant : "Et ça ? Juste ou faux ? Alors ? Pourquoi ?"

J'ai beaucoup retenu de cette soirée où j'ai fini totalement à bout de force (travaillant intensément et notamment avec Arthur Frattini et mon senseï, présents bien sûr pour l'occasion, le contraire eut été étonnant). C'est d'ailleurs presque toujours le cas dans la plupart des stages où je me rends mais je dois admettre que l'intensité Gouttardienne est réputée et particulière.

On se sent vraiment... "porté" par cette vague.

Philippe Gouttard sait attiser et enflammer notre volonté à travailler plus encore pour voler sa technique. Voler est bien le terme employé par le maître lui-même qui aime à dire "qu'il faut voler le geste car il n'est jamais donné". Ce premier soir là, la leçon la plus inspirante pour moi était celle-ci : "Ne regardez pas ce qui se passe au milieu du tatami mais avec qui choisit d’aller le maître une fois qu’il n’est plus au milieu. A qui il va montrer le geste, à qui il va l’offrir en totalité. Et tenter de reproduire les mêmes mouvements avec cet élève pour voir si l’on est capable de comprendre et de le faire bouger comme le maître. C’est ainsi qu’on progresse réellement".

 

1ier jour de stage (sans votre serviteur)

 

PLONGEONS ET DRAGONS :

 

Sur ces belles paroles, je n'étais pas au bout de mes peines dès le lendemain matin. L'entiereté du stage du week-end se déroulait dans le dojo d'Arnaud Waltz (le Michigami Dojo ou Dojo Manouchian), en la présence de maître Watlz lui-même, également venu comme simple élève assister aux cours avec la plupart des vétérans d'Aubervilliers.

Habitué des lieux là encore, je dois dire que je me suis retrouvé dans mon élément et, contrairement à l'année dernière, totalement prêt à me frotter aux plus récalcitrants. Débutant par une série d'exercices sur kata dori sokumen irimi nage, nous avons vite pu transiter vers de nombreuses variantes de Morote Dori (Ikkyo, Gotegaeshi puis Jyu Waza).

J'ai beaucoup apprécié le soin que mettait Gouttard senseï a passer entre nous, débutants compris, pour nous éprouver. Belle minute (d'égo et d'orgueil je l'avoue) pour ma part quand le maître, qui m'avait à peine touché l'année dernière où je peinais tant à reprendre mon souffle, me rend un regard complice et m'appelle par mon prénom pour me projetter plusieurs fois en jugeant positivement mon ukemi.

Si je m'estime toujours débutant, si j'estime n'être rien à coté de mes senseïs, il est tout de même vrai que je mesure le chemin parcouru en deux ans pour être reconnu et à la hauteur d'un tel enseignant lors de ces quelques instants là.

La journée est ponctuée par un repas que nous prenons tous ensemble au restaurant et je suis très heureux de pouvoir, encore une fois, échanger avec Gouttard senseï et ses "anciens" sur tout et n'importe quoi. Le maître est un puits de savoir en matière de blagues et d'énigmes. A écouter ses histoires et l'affection qu'il porte à Yamaguchi Senseï, on se dit que les "vieux dragons" comme j'appelle souvent les élèves d'O senseï étaient décidément capables d'inspirer leurs étudiants au delà de toute mesure. Je sais que certains n'aiment pas le coté "franc du collier" de Gouttard senseï mais en ce qui me concerne, je trouve cette attitude extrêmement saine et enrichissante. Elle me rappelle d'ailleurs un peu mes propres senseïs.

Six dans et une poignée de kyu nous séparent mais aux cotés de Gouttard sensei, on se sent juste un compagnon de route. S'il aime ou s'il n'aime pas ce que vous êtes en train de faire sur le tatami ou ailleurs, il le livre instantanément.

L'après-midi "post-couscous" fut des plus compliquées physiquement et tout d'abord consacrée à l'étude du fonctionnement du corps et du ressenti sur Morote Dori. Il s'agissait là d'un exercice simple en apparence mais qui pouvait devenir une vraie épreuve physique pour uke et un "challenge interne" pour tori lorsque cela se prolonge. Uke saisissant tori de la façon la plus "costaude" possible et tori utilisant non pas sa force mais les "mouvements" du corps et les jeux articulaires et physiologiques pour repousser peu à peu cette saisie.

Chaque session avec son partenaire amenant un feedback différent sur la façon de repousser peu à peu la contrainte sans forcer ni pousser avec les bras et les épaules, il est intéressant de noter que les gabaris des uns et des autres rendaient l'épreuve bien sympathique. Je m'imaginais avoir pour partenaire le géant Arnaud (tombé dans la même marmite qu'un certain Eric Marchand) et tenter un peu de bouger ces poignets comme des troncs d'arbres...

Mais nous n'avons pas pu trop méditer sur la question car les exercices suivants basés sur une attaque de type men uchi (sur Nikkyo, Sankyo, Irimi Nage puis Jyu Waza) achevèrent de nous épuiser pour le reste de la soirée. A noter que j'ai beaucoup apprécié le travail avec des élèves de Bernard Palmier venus pour l'occasion et que je connaissais.

 

 (source : Kokyu ho)

 

LA JOURNEE DE LA FEMME :

Le dernier jour du stage était aussi le plus physique. Précisons que l'échauffement dura plus que d'habitude au regard des nombreuses précisions physiologiques du maître concernant les roulades arrières et la correction de menus détails destinés à affiner le geste et économiser l'énergie (accompagnement des jambes, position du dos, retarder la pose du pied etc...).

Les exercices proposés sont simples à résumer : plusieures séries d'exercices sur des saisies en Kata dori men uchi, une série de techniques sur des saisies arrière du col (que je pense n'avoir jamais réalisé avant cela) et beaucoup beaucoup beaucoup...de Jyu waza.

Pratiquer tout cela et tenir le choc fut tout autre chose.

Gouttard senseï demandant rarement de changer de partenaire, votre heure à venir pouvait se trouver radicalement différente selon vos échanges et les personnes en face. Je me souviens avoir souffert avec plaisir avec Laurent l'année dernière. Cette année, mon dimanche fut amicalement musclé avec Aurore et Penda, deux excellentes pratiquantes. Mon souvenir le plus notable de cette matinée est la difficulté de porter des frappes "réelles" sur la trombine de mes partenaires très polies mais qui s'en donnaient, de leur coté, à coeur joie.

A frappe réelle, saisie réelle....J'ai encore chaque doigt de mes partenaires imprimés dans un mauve très sympa tirant sur le bleu, de deux cotés des bras. What else ?

Il est vite grisant de se plonger dans la martialité mais il ne s'agissait pas uniquement de cela. Chaque exercice proposé amenait son lot de corrections et d'analyse pour maintenir un contact de bonne qualité, une présence constante de la part de uke et un développement intelligent de l'échange (à retenir l'excellent et préservant conseil de la chute pour uke dès que la main de tori arrive au-dessous de ses genoux lors d'un exercice).

Journée de la femme oblige, Gouttard senseï ne tarissait pas d'exemple sur le "coté féminin" de l'Aïkido à développer, à mettre en valeur et surtout à ne pas....sous estimer. Rien à voir là dedans avec des préjugés sexistes bien au contraire. Les analyses Gouttardiennes me rappelaient sur bon nombre de points les conseils amusés de Marc Bachraty qui, certes, font rire, mais ne manquent pas de nous éclairer sur une pratique plus intelligente, plus sensible, plus mature (notamment les fameuses "techniques de vieux") et bien plus efficace.

Je ne pouvais de toute façon qu'approuver la crédibiltié de ce travail, pauvre kohai d'un gabarit respectable balloté et projeté très facilement par ces dames sans avoir la moindre chance de pouvoir leur tenir tête.

Si je devais résumer tout cela j'utiliserais le mot démystification. Gouttard senseï est un praticien d'osthéopathie extrèmement soucieux de nous communiquer l'entiereté des mécanismes corporels. L'exemple des exercies de saisies du col était ponctué de conseils pour nous apprendre à sentir le contact de façon pratique : Quel côté de la saisie est-ce et comment sentir grâce au positionnement des doigts dans votre dos de quel côté peut venir l'attaque.

Pour avoir utilisé ces techniques par la suite avec d'autres kohaïs lors d'un keiko dirigé par Etsuko Iida-senseï, je peux dire que ces "astuces" fonctionnent et que dans ce cas, si votre tori se retourne pile au bon moment dans le bon sens et applique la bonne technique, c'est qu'il n'est pas devin mais qu'il sait où se trouve votre pouce, de quelle façon est placée votre main et pas extension (pour les plus aguerris à cette écoute tissulaire) votre bras, vos épaules etc...

Derrière la joie et le sempiternel "Amusez-vous" de Gouttard senseï se dissimule en effet une analyse anatomique rigoureuse. "La pratique de notre art doit développer chez nous la perception de l’autre" dit-il. Derrière les blagues et le répétitif "Juste ou faux" du maître se cache la volonté de nous communiquer l'intérêt pour l'entre-technique.

Quel maître si ce n'est lui parle et s'intéresse à l'Entre-technique sans mots mystérieux et sans ambage ? Et pourtant, je ne suis qu'un kohaï en carton mais j'ai comme l'impression que nous touchons du doigt Ki-nagare qui permet ensuite de commencer à "se faire plaisir" dans la pratique et prolonger un échange de qualité.

C'est la différence entre un étudiant qui ne sait plus quoi faire une fois réalisée une technique évoquée par son enseignant, et le sentiment de pression que peut susciter un maître qui vient épouser la fin du mouvement de uke pour lui imposer d'autres mouvements fluides jusqu'à la fin de l'échange et sans aucun arrêt.

Est-ce là la liberté dans la rigueur ?

Sur cette interrogation importante, je souhaite conclure ce billet en remerciant Philippe Gouttard sensei pour sa visite Parisienne et je remercie bien sur Philippe Monfouga, Etsuko Iida, Takeharu Noro, Odyle Noro Tavel, Arnaud Waltz, Anna Noonan, David Desport.

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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Feller Eric 16/03/2015 07:03

Très belle article, magnifique stage merci encore pour l'accueil d'Arnaud et des pratiquants.