Tate Ken et simplicité : Retour sur le stage de Marc Bachraty du 7 février 2015

Publié le 8 Février 2015

Marc Bachraty lors du Festival de la Jeunesse de Clamart en 2003 (source : Aïkido Clamart)

Marc Bachraty lors du Festival de la Jeunesse de Clamart en 2003 (source : Aïkido Clamart)

On dit souvent que Marc Bachraty est un expert très demandé mais je dois avouer honnêtement qu'en bon kohaï idiot je connaissais surtout Marc comme..."celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom" pour des raisons de diction évidente (doit-on prononcer le Bach de Bachraty comme Jean-Sébastien Bach, comme une bâche de chantier, comme le Ach de Achtung, ou encore ne pas le prononcer du tout ? Je vous laisse vous torturer l'esprit...).

Une fois passé cet écueil phonétique, je dois dire que je m'étais intéressé bêtement à Marc Bachraty du fait de sa réputation d'expert. Débutant les arts martiaux à l'âge de 4 ans via le Judo, proche de Christian Tissier Shihan dont il fut très longtemps le uke, expert réputé en France et à l'international pour sa simplicité et sa pédagogie, chef de file du Dojo de Clamart où il enseigne, pratiquant avancé de Goju Ryu Karaté et de Kobudo d'Okinawa, élève d'Oshiro Zeneï, les feedback des pratiquants à son contact sont très élogieux.

J'avais notamment retenu une phrase très inspirante de sa part, été 2012, lors d'une des interviews qui lui était consacrée et où il indiquait déjà : "L'Aïkido est le seul art martial où il est permis de s'occuper de soi".

C'est avec toutes ces données en tête et avec la joie de découvrir un nouveau maître que je me suis présenté le 7 février 2015 au Dojo de PantinArthur Frattini (dont je n'ai pas non plus assez de superlatif pour qualifier mon respect) avait invité Marc sur la thématique inédite et très intéressante des atémis.

Je m'attendais à un Marc explosif, incisif, percutant, précis comme un scalpel, digne de sa réputation "d'Aïkidokaratéka", et je dois avouer que je n'ai pas été déçu du voyage. Mais ce n'est pas ce que je retiendrai le plus de notre rencontre.

Marc Bachraty n'est pas seulement un spécialiste de l'efficacité et un technicien généreux, c'est également un homme qui souhaite nous faire redescendre sur terre. Plein d'humour, de simplicité, de logique, fin connaisseur de la mécanique des corps, c'est un être d'action et de volonté. On le sent désireux de délivrer des messages, des pistes de travail, de nous sensibiliser à tous les petits et gros défauts des Aïkidokas et à des notions que nous n'avons pas forcément le courage, le temps, ou l'énergie d'aborder franchement.

 

La traditionnelle photo du stage (source : Arthur Frattini)

 

Beaucoup de kohaïs Aïkidokas voient à tort le Karaté Français actuel comme, soyons francs, une bande de Rocky Balboa de Banlieue axés sur la compétition et la performance physique. Pire, des amateurs de vidéos slow motion où sont décrites les 30 manières de "knock outer" la trombine de son opposant en finale du Super Combat Street Fight Tournament de la préfecture d'Indre et Loire tout en demeurant assez énergique pour éclater des briques avec le lobe frontal.

A l'inverse, beaucoup de Karatékas voient les pratiquants d'Aïkido comme d'arrogantes danseuses du Crazy Horse.

Ma propre (et très mince) expérience du Kempo et du Tae Known Do en compétition aidant, les saines lectures d'Henry Plée sur le Karaté Traditionnel en ajoutant une couche, j'étais finalement arrivé en ce qui me concerne à un point actuel où je ne savais vraiment plus quoi penser de cette discipline, de ce qu'on vient y chercher et de ses bienfaits.

Je dois dire que Marc Bachraty m'a sans aucun doute réconcilié définitivement avec le Karaté en m'apportant quelque chose de nouveau, de non sportif, axé sur des valeurs non compétitives et sur l'optimisation du corps. Une façon à la fois souple, rigoureuse et fluide de procéder. Quelque chose de crédible et d'efficace mais quelque chose dont les valeurs sont intactes et qui invite à la découverte. En bref : un bon recadrage martial.

J'ai ainsi découvert pendant la première partie du stage consacrée à une initiation des principes du Goju Ryu Karaté et de ses frappes. Marc a souhaité nous indiquer tout d'abord l'origine de la définition de l'atémi et nous faire prendre conscience de notre relation à l'atémi avec notre propre corps.

Nous avons pu ainsi expérimenter plusieurs séries de frappes en tate ken (cette frappe spécifique "en marteau" nécessitant d'accentuer notre travail sur l'extension des épaules et des bras) exclusivement sur Chudan Tsuki, Jodan Tsuki, et Mae Geri. Les exercices suivant limitaient volontairement et progressivement notre mobilité afin de nous faire comprendre comment appréhender l'espace autour de nous puis l'investir très lentement et enfin de façon dynamique. Les axes, les positions, la construction même des techniques proposées par Marc sont très précis et explicites. Il n'y a pas de place pour l'approximation ou bien la sanction immédiate arrive et, comme s'ils enseignaient à des karatékas, les ukes de Marc portaient de vrais coups obligeant les participants à encaisser et/ou se corriger.

Chaque travail proposé faisait toujours l'objet d'une dissection délicate par notre enseignant du jour et proposait, à chaque fois, un pont avec l'Aïkido afin d'améliorer notre martialité, notre présence, nos frappes, notre intention et la lecture de l'intention de nos partenaires. J'ai particulièrement apprécié le long travail de Musubi où, les pieds écartés et positionnés sur une distance de la largeur des hanches, nous avions l'obligation de ne pas nous déplacer MAIS d'esquiver les frappes de notre opposant tout en ne perdant jamais le contact avec lui.

Je vous laisse imaginer la difficulté du travail lorsqu'il commence à s'éterniser sous l'oeil bienveillant mais vigilant du maître.

C'est complètement ridicule mais j'avais l'impression d'être...un peu le fils de Will Smith dans Karaté Kid (sans les tresses, j'insiste) plus le rythme devenait oppressant et plus mes épaules faisaient un mal de chien.  Je n'étais d'ailleurs pas le seul participant à éprouver cette sensation, y compris chez les vétérans des tatamis (mais je ne dévoilerai pas les coupables).

 

Bon, Marc, il te manque plus que la moustache et le bambou... (source : NYT)

 

J'ai retrouvé cette sensation de stress, cette adrénaline créée par la frappe reçue et qui mobilise mais désorganise votre attention et appelle votre vigilance immédiate. Ce rappel essentiel à la réalité de l'action. Plus je me prenais des beignes, des bleus, et plus j'en voulais encore (c'est ma femme qui va être contente) mais je ne me sentais jamais exclu de l'échange. Le "partenaire" restait mon partenaire et non un potentiel outsider venu bourriner du touriste.

Les consignes de Marc Bachraty de ce jour rendaient donc vraiment possible la connexion entre l'Aïkido et le Karaté tout en nous démontrant que la crédibilité martiale est la base de tous les arts martiaux et de la qualité d'un échange technique valorisant pour tous. Je me sentais à même de guider une frappe, une vraie et c'était bon.

Mais Marc Bachraty ne s'arrêta pas sur le Goju Ryu et l'atémi du Karatéka car la seconde partie du stage fut entièrement consacrée à désacraliser les poncifs de l'Aïkidoka moyen. Chaque technique (Ikkyo, Gote Gaeshi, Kaiten Nage etc...) effectuée sur frappe réelle et avec des ukes (Arthur et William la plupart du temps) ayant reçu pour consigne d'y aller "comme à la guerre", permettait à Marc de nous démontrer que nous avons les clefs pour tordre le cou aux préjugés.

Là où les Aïkidokas éprouvent de la crainte (si si, j'insiste), dans les techniques complexes où la protection de son intégrité est inexistante en face d'un adversaire réellement agressif, dans l'hypothèse de multiples adversaires et/ou des saisies croisées avec un opposant déterminé, tout était fait pour nous montrer que notre pratique peut avoir des défauts mais qu'il ne tient qu'à nous de les corriger et de nous rendre meilleurs.

J'ai particulièrement apprécié le travail constant de Marc pour nous expliquer qu'il ne faut pas éviter une frappe mais bien l'accompagner, glisser sur elle et donner ainsi à son partenaire l'impression inconsciente "qu'il doit avoir réussi son coup". Trop souvent, je dois l'admettre  (j'ai notamment ce travers) nous esquivons trop ou nous entrons en opposition (le comble pour l'Aïkido) afin de nous protéger et par peur d'aller aussi près du danger.

Le fondateur expliquait qu'atémi et irimi était l'essence de l'Aïkido non pas pour limiter notre pratique à cela mais parce que c'est uniquement ce qui rend réel ce que nous pratiquons. Et je l'ai mieux compris grâce à Marc et notamment à ses exercices d'Aïkido sur des atémis francs du collier puis des déplacements systématiques sur un axe très précis de 90% afin de rentrer directement et frontalement dans l'action.

Revenir à des choses simples était le maître mot de ce stage. Ne pas entrer dans une réflexion et une logique complexe mais bien ressentir ce que souhaite faire notre opposant tout en lui laissait le quart de seconde nécessaire pour finaliser son action. "Vous devez jouir de la frustration de votre opposant" plaisantait Marc Bachraty, l'air goguenard. "Si vous vous opposez par réflexe, ne vous attendez pas à ce qu'il prenne le thé pour vous laisser le temps de placer une technique esthétique".

Je pense, en revanche et au delà de l'aspect efficacité, que les moments les plus sympathiques du stage étaient ceux où Marc Bachraty tentait de nous encourager à développer notre "martialité féminine" à l'aide d'images particulièrement amusantes (je pense à la fille qui porte son sac de voyage ou bien au teckel sous la porte pour nous protéger du vent) censées nous aiguiller vers des postures et des mouvements plus fluides ainsi qu'une meilleure optimisation corporelle.

J'ai trouvé son approche pédagogique particulièrement originale, drôle et pourtant très fine. Son approche du corps m'a convaincu à la manière preque clinique d'un Gouttardien qui se respecte. Cette façon de faire me rappelle également beaucoup ce que j'aime développer sur le blog avec une bonne dose de simplicité.

 

Marc Bachraty à Maintenon en 2003

 

Que dire pour conclure ce beau moment de combativité dans le respect de notre héritage d'Aïkidoka ? Remercier déjà Marc Bachraty senseï pour sa générosité technique, son sens du détail, son humour et son investissement. J'ai pu sentir l'engagement physique énorme de notre enseignant et sa volonté de nous restituer quelques principes de base comme disait le maître himself : "ainsi que je l'ai reçu à Okinawa". Tous les participants étaient également soucieux de garder la souplesse et l'intégrité de leur formation dans la bonne humeur tout en intégrant des frappes percutantes, de l'engagement, de la vitesse et de la créativité. Pas évident d'être un peu schizophrène en luttant contre des habitudes et de trouver le passage ténu où Aïkido et Karaté sont unis dans une même recherche et un même objectif. Pardonner dans l'efficacité fut l'un des commentaires de vestiaire d'un des participants au stage dont je ne me souviens pas du nom. Je l'ai noté comme quelque chose de particulièrement juste.

Merci également à notre hôte, Arthur Frattini, toujours attentif à notre bien être, et que Marc à pu très souvent solliciter comme uke. En ce qui me concerne, je remercie aussi les élèves très sympas du club de Pantin et William (l'un des uke principaux de Marc) pour ses explications techniques sur Mae Geri ainsi que ses conseils. Je suis revenu à la maison avec l'envie d'approfondir tout cela sur un mannequin de bois (et/ou un makiwara) et de reproduire les exercices de Musubi avec mes camarades et mes proches (tartes incluses l'histoire de pimenter le tout). Si c'est pas la preuve d'un stage réussi ça, et bien, j'en mange mon Iwata.

Marc Bachraty à la NAMT 2012

Rédigé par Aïki-Kohaï

Publié dans #Pratique de l'Aïkido

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Cat 16/02/2015 22:08

Et c'est comme ça à chaque fois... On devient vite accro...

Aïki-Kohaï 17/02/2015 08:33

Et bien ça donne envie ! Merci Cat.